Corpus : Montaigne, Rousseau, Voltaire, Yourcenar (sujet national, juin 2018, séries ES, S)

Énoncé

Objet d'étude : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation du xvie siècle à nos jours
Corpus : Montaigne, Rousseau, Voltaire, Marguerite Yourcenar
Texte 1
« Pour ma part, je n'ai pas pu voir seulement sans déplaisir poursuivre et tuer une bête innocente, qui est sans défense et de qui nous ne recevons aucun mal. Et, comme il arrive communément par exemple que le cerf, se sentant hors d'haleine et à bout de forces, et n'ayant pas d'autre remède, se jette en arrière et se rend à nous qui le poursuivons en nous demandant grâce par ses larmes
quaestuque, cruentus
Atque imploranti similis(1),
cela m'a toujours semblé un spectacle très déplaisant.
Je ne prends guère bête en vie à qui je ne redonne la clef des champs. Pythagore les achetait aux pêcheurs et aux oiseleurs pour en faire autant(2) :
primoque a caede ferarum
Incaluisse puto maculatum sanguine ferrum(3).
Les naturels sanguinaires à l'égard des bêtes montrent une propension(4) naturelle à la cruauté.
Après que l'on se fut familiarisé à Rome avec les spectacles des meurtres des animaux, on en vint aux hommes et aux gladiateurs. La nature, je le crains, attache elle-même à l'homme quelque instinct qui le porte à l'inhumanité. Nul ne prend son amusement à voir des bêtes jouer entre elles et se caresser, et nul ne manque de le prendre à les voir se déchirer mutuellement et se démembrer.
Afin qu'on ne se moque pas de cette sympathie que j'ai pour elles, je dirai que la théologie elle-même(5) nous commande quelque faveur pour elles et que, considérant qu'un même maître nous a logés dans ce palais pour son service et qu'elles sont comme nous de sa famille(6), elle a raison de nous enjoindre(7) quelque égard et quelque affection envers elles. »
Montaigne, Essais, livre II, chapitre 11, (1580-1588), adapté en français moderne par André Lanly.

Texte 2
« Laissant donc tous les livres scientifiques qui ne nous apprennent qu'à voir les hommes tels qu'ils se sont faits, et méditant sur les premières et plus simples opérations de l'âme humaine, j'y crois apercevoir deux principes antérieurs à la raison, dont l'un nous intéresse ardemment à notre bien-être et à la conservation de nous-mêmes, et l'autre nous inspire une répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout être sensible, et principalement nos semblables. C'est du concours et de la combinaison que notre esprit est en état de faire de ces deux principes, sans qu'il soit nécessaire d'y faire entrer celui de la sociabilité, que me paraissent découler toutes les règles du droit naturel ; règles que la raison est ensuite forcée de rétablir sur d'autres fondements, quand, par ses développements successifs, elle est venue à bout d'étouffer la nature.
De cette manière, on n'est point obligé de faire de l'homme un philosophe avant que d'en faire un homme ; ses devoirs envers autrui ne lui sont pas uniquement dictés par les tardives leçons de la sagesse ; et tant qu'il ne résistera point à l'impulsion intérieure de la commisération(8), il ne fera jamais du mal à un autre homme, ni même à aucun être sensible, excepté dans le cas légitime où, sa conservation se trouvant intéressée, il est obligé de se donner la préférence à lui-même. Par ce moyen, on termine aussi les anciennes disputes sur la participation des animaux à la loi naturelle ; car il est clair que, dépourvus de lumières et de liberté, ils ne peuvent reconnaître cette loi ; mais, tenant en quelque chose à notre nature par la sensibilité dont ils sont doués, on jugera qu'ils doivent aussi participer au droit naturel, et que l'homme est assujetti envers eux à quelque espèce de devoirs. Il semble, en effet, que si je suis obligé de ne faire aucun mal à mon semblable, c'est moins parce qu'il est un être raisonnable que parce qu'il est un être sensible : qualité qui, étant commune à la bête et à l'homme, doit au moins donner à l'une le droit de n'être point maltraitée inutilement par l'autre. »
Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, préface (1754).

Texte 3
Voltaire s'attaque dans cet article à la théorie élaborée par Descartes selon laquelle les animaux sont des « machines ».
BÊTES
« Quelle pitié, quelle pauvreté, d'avoir dit que les bêtes sont des machines privées de connaissance et de sentiment, qui font toujours leurs opérations de la même manière, qui n'apprennent rien, ne perfectionnent rien, etc. !
Quoi ! cet oiseau qui fait son nid en demi-cercle quand il l'attache à un mur, qui le bâtit en quart de cercle quand il est dans un angle, et en cercle sur un arbre ; cet oiseau fait tout de la même façon ? Ce chien de chasse que tu as discipliné pendant trois mois n'en sait-il pas plus au bout de ce temps qu'il n'en savait avant les leçons ? Le serin(9) à qui tu apprends un air le répète-t-il dans l'instant ? n'emploies-tu pas un temps considérable à l'enseigner ? n'as-tu pas vu qu'il se méprend et qu'il se corrige ?
Est-ce parce que je te parle que tu juges que j'ai du sentiment, de la mémoire, des idées ? Eh bien ! je ne te parle pas ; tu me vois entrer chez moi l'air affligé, chercher un papier avec inquiétude, ouvrir le bureau où je me souviens de l'avoir enfermé, le trouver, le lire avec joie. Tu juges que j'ai éprouvé le sentiment de l'affliction et celui du plaisir, que j'ai de la mémoire et de la connaissance.
Porte donc le même jugement sur ce chien qui a perdu son maître, qui l'a cherché dans tous les chemins avec des cris douloureux, qui entre dans la maison, agité, inquiet, qui descend, qui monte, qui va de chambre en chambre, qui trouve enfin dans son cabinet le maître qu'il aime, et qui lui témoigne sa joie par la douceur de ses cris, par ses sauts, par ses caresses.
Des barbares saisissent ce chien, qui l'emporte si prodigieusement sur l'homme en amitié ; ils le clouent sur une table, et ils le dissèquent vivant pour te montrer les veines mésaraïques(10). Tu découvres dans lui tous les mêmes organes de sentiment qui sont dans toi. Réponds-moi, machiniste, la nature a-t-elle arrangé tous les ressorts du sentiment dans cet animal, afin qu'il ne sente pas ? a-t-il des nerfs pour être impassible ? Ne suppose point cette impertinente contradiction dans la nature. »
Voltaire, Dictionnaire philosophique, article « BÊTES » (1764).

Texte 4
« Dans l'état présent de la question, à une époque où nos abus s'aggravent sur ce point comme sur tant d'autres, on peut se demander si une Déclaration des droits de l'animal(11) va être utile. Je l'accueille avec joie, mais déjà de bons esprits murmurent : « Voici près de deux cents ans qu'a été proclamée une Déclaration des droits de l'homme, qu'en est-il résulté ? Aucun temps n'a été plus concentrationnaire, plus porté aux destructions massives de vies humaines, plus prêt à dégrader, jusque chez ses victimes elles-mêmes, la notion d'humanité. Sied-il de promulguer en faveur de l'animal un autre document de ce type, qui sera – tant que l'homme lui-même n'aura pas changé –, aussi vain que la Déclaration des droits de l'homme ? » Je crois que oui. Je crois qu'il convient toujours de promulguer ou de réaffirmer les Lois véritables, qui n'en seront pas moins enfreintes, mais en laissant çà et là aux transgresseurs le sentiment d'avoir mal fait. « Tu ne tueras pas ». Toute l'histoire, dont nous sommes si fiers, est une perpétuelle infraction à cette loi.
« Tu ne feras pas souffrir les animaux, ou du moins tu ne les feras souffrir que le moins possible. Ils ont leurs droits et leur dignité comme toi-même », est assurément une admonition(12) bien modeste ; dans l'état actuel des esprits, elle est, hélas, quasi subversive(13). Soyons subversifs. Révoltons-nous contre l'ignorance, l'indifférence, la cruauté, qui d'ailleurs ne s'exercent si souvent contre l'homme que parce qu'elles se sont fait la main sur les bêtes. Rappelons-nous, puisqu'il faut toujours tout ramener à nous-mêmes, qu'il y aurait moins d'enfants martyrs s'il y avait moins d'animaux torturés, moins de wagons plombés amenant à la mort les victimes de quelconques dictatures, si nous n'avions pas pris l'habitude de fourgons où des bêtes agonisent sans nourriture et sans eau en route vers l'abattoir, moins de gibier humain descendu d'un coup de feu si le goût et l'habitude de tuer n'étaient l'apanage des chasseurs. Et dans l'humble mesure du possible, changeons (c'est-à-dire améliorons s'il se peut) la vie. »
Marguerite Yourcenar, Le Temps, ce grand sculpteur, « Qui sait si l'âme des bêtes va en bas ? » (1983).

I. Question
Quels comportements humains les auteurs du corpus dénoncent-ils ?
Comprendre le sujet
Même si ce groupement de textes est consacré aux animaux, il est directement lié à l'objet d'étude « La question de l'homme dans les genres de l'argumentation du xvie à nos jours ». En effet, les textes proposés sont issus de différentes époques et, en s'intéressant à notre rapport aux « bêtes », pour reprendre le titre du texte de Voltaire, ils interrogent les « comportements humains ». Comme le suggère clairement la question posée, il faut donc bien s'intéresser aux êtres humains par l'intermédiaire des animaux.
Le verbe « dénoncer » offre en outre une indication précieuse. Il faut se concentrer sur les défauts pointés par les auteurs. Si certains textes semblent beaucoup plus polémiques, tous ont en commun de porter un regard critique sur l'homme.
Mobiliser ses connaissances
Un polyptote est une figure de style qui consiste à utiliser plusieurs fois un même mot en variant les formes grammaticales. Il s'agit d'un procédé d'insistance, qui permet de répéter un terme important sans lasser le lecteur. Montaigne l'utilise dans cet extrait des Essais en évoquant le « déplaisir » qu'il ressent face à ce « spectacle très déplaisant ». Ce procédé littéraire est donc un outil argumentatif précieux.
L'humanisme est un mouvement qui rassemble différents écrivains européens ayant marqué le xvie siècle. Ces auteurs comme Montaigne, Rabelais ou Érasme ont emprunté différents chemins littéraires mais ils ont tous placé l'homme au centre de leurs réflexions. Ils s'intéressent ainsi aux évolutions de la science ou aux découvertes géographiques, mais ils défendent aussi l'importance de la culture, prônent la tolérance et contribuent à faire évoluer le regard porté sur l'éducation des enfants. En critiquant le sort cruel qui est bien souvent réservé aux animaux, Montaigne parvient, dans cet extrait des Essais, à dénoncer « l'inhumanité » dont l'homme peut parfois faire preuve.
Organiser ses idées
La qualité de votre réponse dépend en partie de l'efficacité de votre plan. Dans la mesure où un même défaut peut être dénoncé par plusieurs auteurs, il faut éviter de consacrer un paragraphe à chaque texte en se contentant de suivre l'ordre du corpus. Vous risqueriez de vous répéter. Il serait au contraire beaucoup plus intéressant de proposer différents rapprochements.
Pour trouver un plan simple et dynamique, tirez profit de la question posée. Identifiez quelques défauts importants et consacrez un paragraphe de votre réponse à chacun de ces comportements humains.
II. Travaux d'écriture
Commentaire de texte
Vous commenterez l'article « BÊTES » extrait du Dictionnaire philosophique (1764) de Voltaire (texte 3).
Comprendre le texte
Face à un texte argumentatif, il est important d'identifier clairement la thèse défendue par l'auteur. Appuyez-vous pour cela sur la structure du texte qui est ici précieuse. Si le titre de cet article du Dictionnaire philosophique annonce le sujet de l'extrait à commenter, c'est le premier paragraphe qui permet de mieux comprendre la thèse défendue par Voltaire. Ce dernier cherche en effet à s'opposer aux idées que Descartes a pu développer à propos des animaux. La suite du texte permet de mieux comprendre ce qui sépare les deux philosophes sur ce point.
Toutefois, n'oubliez pas que l'objet d'étude au programme vous invite à réfléchir sur « La question de l'homme »… Aussi Voltaire nous offre-t-il indirectement, dans ce texte, une réflexion sur l'être humain.
Mobiliser ses connaissances
Voltaire a marqué le xviiie siècle par l'ampleur et la richesse de son œuvre. Ce philosophe des Lumières a brillé au théâtre mais il s'est aussi illustré sur le terrain de l'histoire ou des contes. Seulement, il ne s'agit jamais pour Voltaire de proposer aux lecteurs de simples distractions. Dans sa correspondance, il confie en effet qu'il veut « écrire pour agir ». Il a donc défendu les idées qui lui étaient chères, en s'attaquant par exemple souvent à l'intolérance religieuse. C'est dans cet esprit qu'il conçoit son Dictionnaire philosophique, une œuvre dans laquelle il s'engage constamment.
Un auteur peut chercher à convaincre ou persuader son lecteur. Pour convaincre, il aura recours à des arguments logiques et s'avancera sur le terrain de la raison. Pour persuader, il cherchera au contraire à émouvoir le lecteur en privilégiant les sentiments. Comme de nombreux philosophes des Lumières, Voltaire n'hésite jamais à utiliser la raison pour défendre ses opinions. Mais il tire également profit de toutes les ressources de l'argumentation, comme le prouve ce texte dans lequel il veut nous toucher en évoquant les animaux. En somme, il parvient à la fois à convaincre et à persuader, ce qui renforce l'efficacité de son argumentation.
Organiser ses idées
Il est nécessaire de proposer dans votre développement une progression logique. Pour cela, pensez à déterminer trois axes clairs et à réfléchir à l'ordre dans lequel vous les évoquerez. Il est souvent judicieux de commencer par l'idée la plus évidente pour terminer par la notion la plus subtile.
Vous pouvez par exemple partir de ce qui surprend ici le lecteur. Ce texte en apparence extrait d'un dictionnaire n'a rien de neutre. Au contraire, il prend des accents très polémiques. C'est qu'il s'agit pour Voltaire de s'attaquer à Descartes pour mieux défendre les animaux, et pour mieux nous faire réfléchir sur l'être humain…
Dissertation
La littérature vous semble-t-elle un moyen efficace pour émouvoir le lecteur et pour dénoncer les cruautés commises par les hommes ?
Vous appuierez votre réflexion sur les textes du corpus, sur les œuvres que vous avez étudiées en classe et sur vos lectures personnelles.
Comprendre le sujet
Analysez soigneusement les termes importants du sujet. Les verbes « émouvoir » et « dénoncer » indiquent par exemple qu'il s'agit de s'interroger sur les fonctions de la littérature. Il est important de ne pas séparer ces deux verbes mais d'examiner leurs relations. Il faut en somme comprendre dans quelle mesure l'émotion est une arme utile dans le combat littéraire qu'un écrivain peut mener. La question posée invite à étudier le rôle que peut jouer l'émotion dans un texte argumentatif, mais aussi à souligner les limites de cette dernière.
L'adjectif « efficace » doit également retenir votre attention et nourrir votre réflexion. Il faut en effet étudier les pouvoirs de la littérature sur le lecteur. Même si certains auteurs ont pour but de faire évoluer les consciences, y parviennent-ils réellement par le seul pouvoir des mots ?
Mobiliser ses connaissances
Le registre pathétique a pour but de pousser le lecteur à compatir, c'est-à-dire, étymologiquement, à « souffrir avec » un personnage éprouvant des émotions douloureuses. Dans un texte argumentatif, il peut permettre de persuader le lecteur. Il est donc précieux lorsqu'il s'agit de dénoncer certaines cruautés.
Plutôt que de présenter un exposé reposant uniquement sur des faits rationnels ou des arguments logiques, certains auteurs préfèrent toucher le lecteur. C'est le cas de Voltaire lorsqu'il s'attaque à la violence de la guerre dans Candide :
« Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros rendaient les derniers soupirs ; d'autres, à demi brûlées, criaient qu'on achevât de leur donner la mort. »
Le mouvement parnasse occupe une place singulière dans l'histoire littéraire. Les écrivains qui se rassemblent sous cette bannière revendiquent en effet l'inutilité de la littérature. Ils rejettent à la fois les effusions lyriques et l'idée d'engagement, auxquels ils préfèrent la doctrine de « l'art pour l'art ». C'est ainsi que Théophile Gautier proclame dans la préface de Mademoiselle de Maupin :
« Il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c'est l'expression de quelque besoin, et ceux de l'homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature. »
Organiser ses idées
La formulation de la question invite à privilégier un plan dialectique. Essayez de proposer un plan nuancé et une véritable progression logique. Veillez à ne pas vous contredire ou à ne pas vous contenter d'une simple réflexion binaire. Pour renforcer la dynamique de votre développement, soignez les transitions entre les grandes parties. Votre démonstration n'en sera que plus convaincante.
Au brouillon, prenez le temps de répartir vos exemples pour parvenir à un ensemble équilibré. Le sujet ne vous impose pas de vous limiter à un genre littéraire bien précis. Vous pouvez par conséquent illustrer vos arguments grâce à des références variées.
Écriture d'invention
Vous êtes journaliste et vous cherchez à montrer qu'il est nécessaire de promulguer la Déclaration des droits de l'animal. Vous écrivez un article de presse d'au moins cinquante lignes, reprenant les caractéristiques du texte de Marguerite Yourcenar (texte 4), et présentant des arguments variés sur un ton polémique.
Votre copie devra rester anonyme ; vous ne signerez pas l'article de votre nom.
Comprendre le sujet
Le sujet précise la forme que doit prendre votre texte, mais aussi son sujet et sa tonalité. Vous devez tout d'abord jouer le rôle d'un « journaliste ». Dans la mesure où il s'agit de défendre une opinion, votre texte pourra prendre la forme d'un article engagé ou encore d'un éditorial.
Pensez en outre à bien respecter l'axe indiqué par le sujet. Puisqu'il faut démontrer l'intérêt d'une « Déclaration des droits de l'animal », il sera nécessaire de défendre les animaux grâce à « des arguments variés ». Veillez à bien écrire un texte polémique en tirant pleinement profit des caractéristiques de ce registre.
En outre, le sujet indique qu'il faut « reprendre les caractéristiques du texte de Marguerite Yourcenar ». En somme, il faut trouver un bon équilibre en parvenant à s'inspirer des procédés utilisés dans cet extrait sans se contenter d'une simple imitation.
Mobiliser ses connaissances
Le registre polémique est utilisé par des auteurs qui cherchent à s'inscrire dans des débats vifs et animés. Le terme « polémique » est issu d'un mot grec signifiant « relatif à la guerre ». Écrire un texte polémique, c'est donc accepter de livrer une bataille sur le terrain des mots. Il s'agit de s'en prendre à certains adversaires et de discréditer des idées pour mieux défendre une thèse. L'apostrophe pourra notamment être utilisée pour mieux interpeller certains contradicteurs. Dans un discours prononcé à l'Assemblée en 1850, Victor Hugo s'en prend ainsi ouvertement aux députés qui refusent de voir la misère qui les entoure :
Figurez-vous tout cela et si vous vous récriez, et si vous doutez, et si vous niez…
« Ah ! Vous niez ! Eh bien, dérangez-vous quelques heures, venez avec nous, incrédules, et nous vous ferons voir de vos yeux, toucher de vos mains, les plaies, les plaies saignantes de ce Christ qu'on appelle le peuple ! »
Organiser ses idées
Commencez par relire attentivement le texte de Marguerite Yourcenar. Identifiez les procédés littéraires récurrents ou encore la stratégie argumentative utilisée par l'auteure. Au brouillon, rassemblez ensuite une série d'arguments et d'exemples : ils nourriront votre propre démonstration.
Une fois cette matière accumulée, vous pouvez réfléchir à l'organisation des idées. Il ne s'agit pas de se contenter d'un ordre arbitraire. Cherchez au contraire une progression logique pour renforcer votre argumentation. Pensez enfin à bien lier la question de l'animal à celle de l'homme car ce parallèle fait partie des caractéristiques importantes du texte écrit par Marguerite Yourcenar.
(1)Virgile, Énéide, VII, v. 501 « et par ses plaintes, couvert de sang, il semble implorer pitié ».
(2)Plutarque, Propos de table, VII, 8.
(3)Ovide, Métamorphoses, XV, v. 106 : « c'est, je pense, par le sang des bêtes sauvages que le fer a été taché pour la première fois ».
(4)Propension : force intérieure, innée, naturelle, qui oriente spontanément ou volontairement vers un comportement.
(5)Souvenir d'un ouvrage religieux de Raymond Sebon intitulé la Théologie naturelle, qui insiste sur les liens fraternels des hommes et des animaux.
(6)Famille : peut être compris au sens large de « maisonnée ».
(7)Enjoindre : ordonner.
(8)Commisération : pitié que l'on ressent pour ceux qui sont dans le malheur, compassion.
(9)Serin : petit oiseau dont le chant est fort agréable, et auquel on apprend à siffler, à chanter des airs.
(10)Veine mésaraïque : veine qui recueille le sang du gros intestin.
(11)Une « Déclaration universelle des droits de l'animal » a été rédigée et adoptée par la Ligue internationale des droits de l'animal en 1977, puis proclamée solennellement par l'Unesco en 1978. Elle n'a cependant aucune portée juridique.
(12)Admonition : avertissement, conseil, ordre.
(13)Subversive : qui menace l'ordre établi.

Corrigé

Question
Si la question du bien-être des animaux est actuellement au centre de nombreux débats, les textes de ce corpus nous rappellent que les auteurs se soucient depuis longtemps du sort des « bêtes », pour reprendre le titre de l'extrait du Dictionnaire philosophique. Mais Montaigne, Rousseau, Voltaire et Marguerite Yourcenar ne se contentent pas d'évoquer les animaux. Ils cherchent aussi indirectement à dénoncer le comportement de l'homme face à des êtres vivants qui sont souvent méprisés ou massacrés. Ils pointent pour cela une série de défauts propres aux êtres humains. Ces derniers brillent par leur manque de compassion, leur orgueil et leur inhumanité.
Montaigne insiste dans cet extrait des Essais sur le « déplaisir » qu'il ressent ou encore le « spectacle très déplaisant » que représente pour lui la poursuite d'un cerf. Il fait ici preuve de compassion en partageant les souffrances de l'animal et en étant touché « par ses larmes ». C'est en ce sens qu'il faut entendre le terme « sympathie », qui indique sa capacité à éprouver les émotions et les souffrances des animaux. Il renforce en outre le caractère touchant de cette confrontation en mettant en lumière les émotions du cerf. Voltaire agit de même en montrant combien le chien est animé par bien des émotions. Pour autant, tous les êtres humains ne font pas montre de compassion. Au contraire, Montaigne constate que certains hommes font preuve de « cruauté » envers les animaux. Marguerite Yourcenar fustige aussi « l'ignorance, l'indifférence, la cruauté » de ceux qui ne sont pas sensibles au sort de ces bêtes qui « agonisent sans nourriture et sans eau ». C'est pourquoi Rousseau invite le lecteur à écouter la voix de la compassion avant celle de la sagesse pour se laisser porter par « l'impulsion intérieure de la commisération ». La répétition de l'adjectif rappelle au lecteur que l'homme et l'animal, malgré leurs différences, partagent une même nature « sensible ».
Comment expliquer, dès lors, cette attitude de bien des êtres humains ? Sans doute font-ils preuve d'orgueil en rabaissant l'animal pour mieux nier sa souffrance. C'est pour cela que Voltaire s'en prend à Descartes qui considérait les bêtes comme « des machines privées de connaissance et de sentiment ». La tonalité polémique du texte, les apostrophes ou les interjections témoignent bien de la colère de Voltaire face à cette injustice. Or, par une forme de renversement, l'orgueil de l'homme est ici tourné en ridicule, et il ne fait que le rabaisser. Pour Rousseau, il est important de ne pas regarder le monde du haut des « livres scientifiques » et des « leçons de la sagesse ». Il faut au contraire accepter de se rapprocher de la nature en général et de l'animal en particulier, avec lequel l'homme partage plus qu'il ne l'imagine. Ce n'est alors plus l'animal qui est rabaissé par l'homme, mais l'homme qui est « assujetti » à l'animal par « quelque espèce de devoir » qui le pousse à le considérer comme son semblable. Marguerite Yourcenar nous rappelle en outre que la violence du xxe siècle devrait au contraire pousser les hommes à s'interroger sur eux-mêmes.
Le constat formulé par ces auteurs peut sembler bien sombre. On aurait tort, pourtant, d'en rester à une vision pessimiste. Si Montaigne, Rousseau, Voltaire et Marguerite Yourcenar écrivent, c'est aussi avec l'espoir de lutter contre ces défauts. Comme l'écrit Marguerite Yourcenar, ils écrivent en somme pour changer la vie.
Travaux d'écriture : commentaire de texte
Introduction
Si Voltaire a participé à l'Encyclopédie, il était bien conscient des limites d'un ouvrage qu'il jugeait trop volumineux et trop coûteux. Aussi songe-t-il, dès 1752, à un dictionnaire « portatif », qui serait plus maniable, plus accessible, et donc plus efficace pour propager ses idées. Son Dictionnaire philosophique est finalement publié pour la première fois en 1764. Ce singulier dictionnaire rassemble certes des articles publiés par ordre alphabétique, mais il n'a rien d'un ensemble neutre et objectif. Voltaire y défend au contraire ses opinions sur différents sujets. Dans l'article « BÊTES », il prend par exemple la défense des animaux en s'attaquant à la thèse de Descartes. Il s'agit bien pour Voltaire d'écrire « pour agir », comme il le confie dans sa correspondance. Mais comment ce philosophe des Lumières va-t-il agir sur le lecteur pour redonner aux bêtes la place qu'elles méritent ? Pour répondre à cette question, nous commencerons par étudier la tonalité polémique d'un texte qui ne peut pas laisser le lecteur indifférent. Nous analyserons ensuite l'éloge des animaux que nous propose Voltaire, avant de souligner que ce texte concerne aussi les êtres humains.
I. Un article polémique
1. Une critique de la thèse de Descartes
Même si Descartes n'est pas explicitement évoqué au début de cet article du Dictionnaire philosophique, le lecteur peut tout à fait reconnaître celui qui est ici interpellé. En effet, dans le premier paragraphe, Voltaire résume brièvement la thèse qu'il compte attaquer. Il rejette alors nettement l'idée que « les bêtes [seraient] des machines privées de connaissance et de sentiment ». Il ne s'agit pas pour lui de présenter la thèse de Descartes de manière neutre. Au contraire, les premiers mots du texte indiquent l'ampleur de son indignation et de son mépris puisque cette « pauvreté » sur le plan de la réflexion ne mérite que de la « pitié ». De plus, il ne prend même pas la peine d'achever son paragraphe, préférant abréger une énumération qu'il juge certainement inutile grâce au « etc. ». Tout se passe comme si les idées de Descartes ne méritaient pas d'être plus amplement développées tant l'auteur du Dictionnaire philosophique les juge absurdes. Les verbes à l'impératif accentuent en outre le caractère polémique du texte. La fin de l'article montre quant à elle « l'impertinente contradiction » sur laquelle repose en somme l'argumentation du « machiniste », et elle disqualifie un peu plus celui qui est constamment apostrophé.
2. Un (faux) échange animé
Ce texte a donc tout pour étonner le lecteur qui s'attendait peut-être à découvrir un véritable article de dictionnaire. Il ne s'agit nullement pour Voltaire d'offrir à son lecteur une pesante définition du terme « bêtes ». Pour mieux capter notre attention, Voltaire nous plonge au contraire dans une étrange conversation. Les nombreuses interjections donnent en effet l'impression d'assister à une discussion particulièrement animée. La ponctuation accentue encore un peu plus ce sentiment puisque Voltaire multiplie les phrases interrogatives et les phrases exclamatives. Ce choix renforce la vivacité de ce texte ainsi que sa tonalité polémique. Il ne faut pourtant pas s'y tromper. Voltaire ne nous propose pas un réel dialogue, comme il peut pourtant le faire dans d'autres articles du Dictionnaire philosophique. Le « machiniste » est à la fois sommé de répondre et réduit au silence… L'auteur du texte monopolise la parole, si bien que le dialogue tourne au monologue. Les questions posées n'appellent pas de réponses. Ces interrogations rhétoriques visent en définitive à pousser celui qui est apostrophé à partager l'opinion de Voltaire.
Voltaire s'attaque donc clairement à la thèse défendue par Descartes. Toutefois, il ne s'agit pas seulement pour lui de rabaisser ce philosophe. Il cherche aussi à montrer la grandeur des bêtes pour mieux les réhabiliter aux yeux de son lecteur.
II. Un éloge des bêtes
1. La complexité des animaux
Le texte de Voltaire est soigneusement organisé. La longue phrase qui constitue le premier paragraphe annonce ainsi l'ordre des idées qui seront ensuite développées. Loin d'être de vulgaires machines, les animaux font preuve de « connaissance » et de « sentiment ». Voltaire commence par démontrer que les animaux n'ont rien à envier aux hommes sur le terrain de l'analyse et de la réflexion. Il prend soin d'illustrer constamment son argumentation pour ne pas la rendre trop abstraite. Le lecteur peut ainsi plus facilement être convaincu. Loin d'agir au hasard, les oiseaux se comportent en véritables architectes, comme l'indique l'utilisation du verbe « bâtir ». Ils parviennent ainsi à s'adapter au terrain sur lequel ils construisent leur nid. Aussi peuvent-ils concevoir un nid « en quart de cercle quand il est dans un angle, et en cercle sur un arbre ». L'animal fait ici preuve de logique et sa complexité l'éloigne d'une simple machine qui ne pourrait que répéter la même action. De plus, les animaux peuvent apprendre et progresser, comme le feraient les enfants. Les termes « leçons », « apprends » et « enseigner » renforcent ce parallèle. Voilà donc une nouvelle fois l'animal élevé au-dessus d'une simple machine. Les bêtes ne brillent pas par leur bêtise, mais au contraire par leur intelligence.
2. La sensibilité des animaux
Voltaire veut par ailleurs démontrer que les animaux peuvent aussi faire preuve de sensibilité. Pour cela, il propose une comparaison entre un homme et un animal. Privé de parole, l'être humain s'anime et s'émeut comme pourrait le faire un chien. La preuve est donc faite, pour Voltaire, que les animaux peuvent tout à fait ressentir des émotions. La progression logique de ce texte est assez habile puisqu'elle nous pousse peu à peu à compatir. En effet, dans un premier temps, Voltaire nous montre que le chien « aime » et « témoigne sa joie par la douceur de ses cris, par ses sauts, par ses caresses ». Ce rythme ternaire contribue à donner vie à l'animal qui semble se mouvoir sous nos yeux. Seulement, le début du paragraphe suivant glace le lecteur qui pouvait être ému par cette scène. En effet, « des barbares saisissent ce chien […] ; ils le clouent sur une table, et ils le dissèquent vivant » ! Ce chien est donc mis à mort sous nos yeux, comme le suggère l'utilisation du présent de l'indicatif. La présence du déterminant « ce » indique en outre qu'il s'agit du même chien. Le lecteur est donc invité à compatir devant le sort funeste que l'être humain réserve à celui qui, pourtant, « l'emporte si prodigieusement sur l'homme en amitié ». Par une forme de renversement, le chien parvient même à briller davantage que l'être humain sur le plan des sentiments.
Parce qu'ils font preuve de sensibilité et de complexité, les animaux méritent donc mieux que notre mépris. En évoquant les bêtes, Voltaire nous offre aussi indirectement une réflexion sur l'homme.
III. De l'animal à l'homme
1. D'un destinataire à l'autre
Les choix faits par Voltaire sur le plan de l'énonciation sont ici particulièrement habiles. Certes, le « tu » utilisé dans l'ensemble du texte permet, comme nous l'avons montré, d'interpeller plus efficacement le « machiniste ». Mais, en privilégiant ce pronom personnel, Voltaire s'adresse aussi à son lecteur. D'une part, il nous pousse nous aussi à partager son opinion. C'est donc également aux lecteurs que s'adressent certaines interrogations rhétoriques. Ce choix ne doit pas surprendre celui qui tient le Dictionnaire philosophique entre les mains. En effet, Voltaire sollicite constamment son lecteur. Il peut l'interpeller, comme il le fait indirectement dans ce texte, mais, plus encore, il attend que celui-ci devienne pleinement acteur du livre qu'il est en train de découvrir. Comme le précise Voltaire dans la préface de ce singulier dictionnaire, « les livres les plus utiles sont ceux dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié ; ils étendent les pensées dont on leur présente le germe ». Le lecteur doit donc pousser plus loin la réflexion proposée par l'auteur. Il peut par exemple réaliser que ce texte consacré aux « bêtes » pourrait tout aussi bien concerner les hommes.
2. Humanité et inhumanité
Le lecteur est par conséquent invité à interroger sa propre part d'humanité face au sort qui est souvent réservé aux bêtes. Peut-il réellement rester insensible face au mépris qui les discrédite et à la souffrance qu'elles endurent ? Voltaire nous pousse ici à nous différencier des « barbares » qui n'hésitent pas à torturer un animal, pour des raisons qui sont en plus totalement inutiles comme le démontre ce texte. Le choix de ce terme n'est pas anodin. Le barbare, durant l'Antiquité, c'est celui qui ne parle pas le grec mais un langage jugé grossier et inintelligible. Le barbare se retrouve donc exclu de la civilisation. C'est bien ce qui attend ceux qui se rangent ici du côté du « machiniste » et ceux qui dissèquent brutalement les animaux. Voltaire montre en somme que les hommes peuvent parfois faire preuve d'inhumanité. Il les invite aussi à faire preuve d'humilité devant les subtilités du travail de « la nature ». Il rappelle que l'homme n'est qu'une partie d'un grand ensemble qui est soigneusement organisé.
Conclusion
Cet article a donc bien pour but d'agir sur le lecteur. Ce dernier est invité à rejeter la thèse défendue par Descartes, à faire l'éloge des animaux et à s'interroger sur lui-même. Voltaire parvient ainsi à sortir du simple cadre de la polémique pour nous offrir une argumentation à la fois dynamique et efficace. Il pourrait aussi reprendre à son compte les mots de La Fontaine puisque lui aussi « se [sert] des animaux pour instruire les hommes ».
Travaux d'écriture : dissertation
Introduction
Si l'on se divertit parfois grâce à la littérature, force est de constater que les écrivains présentent bien souvent un reflet sombre du monde qui les entoure. Ils cherchent alors à éveiller les consciences en mettant les cruautés commises par les hommes sur le devant de la scène. Ces œuvres littéraires peuvent toucher le lecteur, mais dans quelle mesure cette émotion est-elle réellement efficace ? Pour comprendre si la littérature peut vraiment jouer un rôle essentiel, nous commencerons par analyser plus précisément les pouvoirs de l'émotion. Toutefois, comme nous le soulignerons ensuite, la littérature est aussi affaire de réflexion, et le lecteur, loin d'éprouver de manière passive des émotions toutes faites, doit nécessairement participer à l'œuvre qu'il tient entre les mains pour qu'elle soit efficace.
I. Les pouvoirs de l'émotion
1. L'honneur des écrivains
Les écrivains ferment rarement les yeux devant les cruautés commises par les hommes. Face à la barbarie nazie, de nombreux auteurs surréalistes ont fait le choix de l'engagement, comme Éluard, Aragon ou Desnos. Ces derniers ont ainsi participé à L'Honneur des poètes, un recueil publié par les Éditions de Minuit en 1943. Le titre résume à lui seul la nécessité de l'engagement. Il en va de l'honneur de l'écrivain d'oser se dresser face à la cruauté dont font preuve certains hommes. Voltaire aurait certainement partagé ce point de vue, lui qui affirme dans sa correspondance : « moi, j'écris pour agir ». Aussi a-t-il dénoncé avec force les ravages de l'intolérance religieuse, allant jusqu'à défendre ouvertement des innocents comme Jean Callas.
2. Susciter l'indignation
Mais comment parvenir à toucher le lecteur ? Sans doute faut-il briser une forme de distance et d'indifférence. L'émotion est sur ce plan une arme redoutable. Grâce au registre pathétique, un auteur nous pousse à souffrir avec un personnage. Il nous fait éprouver chacune de ses souffrances pour mieux nous révolter. C'est bien le cas dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire. Dans l'article « BÊTES », nous sommes touchés par ce chien qui est soudain mis à mort. Dans « GUERRE », Voltaire nous met à la place d'un soldat qui perd brutalement la vie. Dans « TORTURE », il nous fait ressentir l'horreur de « la question », en s'appuyant sur l'exemple du chevalier de La Barre. Victor Hugo sait aussi utiliser cette tonalité, comme il le prouve dans de célèbres discours sur la misère prononcés à l'Assemblée Nationale. Il dénonce alors les conditions dans lesquelles le peuple doit vivre parce qu'on l'enferme cruellement dans la pauvreté.
3. Redonner vie
En somme, l'émotion redonne vie à ceux qui semblaient condamnés à l'ombre et au silence. Le roman Les Misérables de Victor Hugo tire une partie de son efficacité des liens bien particuliers qui nous unissent à des personnages victimes de l'injustice et de la cruauté, comme Cosette. De même, Montaigne nous touche dans ses Essais en nous confrontant aux larmes d'un cerf condamné à mort. Le théâtre permet aussi de donner un nom, une voix et un corps à des souffrances qui pourraient sans cela rester abstraites. Aussi Ionesco dénonce-t-il par exemple la violence et la sauvagerie des régimes totalitaires dans Rhinocéros. La poésie n'est pas en reste, comme le prouve Emmanuel Merle dans cet extrait du recueil Pierre de folie publié en 2010 : « Poignet bleu nu dans la cohorte/ Des poignets dénommés/ Je réincarne tes os/ Je décode ton nom/ Toi seul parmi les seuls/ Je te rends ton nom ». Le poète prête ici ses mots aux victimes de la Shoah.
Parce qu'elle ne nous laisse pas insensibles, la littérature permet de lutter contre le spectacle de la cruauté. On aurait tort, pour autant, de disqualifier tout à fait la raison, car elle peut se combiner à l'émotion pour renforcer les pouvoirs du texte.
II. Les pouvoirs de la réflexion
1. L'émotion en question
Il faut tout d'abord souligner que certains auteurs n'hésitent pas à remettre en question le rôle joué par l'émotion. Dans le sillage de la doctrine de « l'art pour l'art » de Théophile Gautier, les poètes du mouvement parnasse refusent par exemple d'écrire des textes engagés ou émouvants. Ils rappellent l'importance de la forme face au fond. C'est le cas de Leconte de Lisle qui critique, dans « Les Montreurs », le poète qui « promène […] son cœur ensanglanté », avant de proclamer : « Dans mon orgueil muet, dans ma tombe sans gloire,/ Dussé-je m'engloutir pour l'éternité noire,/ Je ne te vendrai pas mon ivresse ou mon mal ». Au xxe siècle, de nombreux romanciers ont aussi abordé la question de l'émotion avec méfiance. Influencés par la psychanalyse ou encore les théories béhavioristes, ils savent combien la psyché est complexe, et combien il est souvent périlleux de restituer fidèlement les émotions dans une œuvre. Certains auteurs du Nouveau Roman, comme Alain Robbe-Grillet, rejettent ainsi les codes habituels du personnage et utilisent le point de vue externe pour mieux mettre à distance les sentiments des personnages. Dans American Psycho, l'écrivain américain Bret Easton Ellis a aussi troublé bon nombre de lecteurs en racontant l'horreur avec une distance glaçante.
2. Éloge de la raison
En outre, certains auteurs tentent de convaincre leurs lecteurs. Ils utilisent alors des arguments rationnels, s'appuient sur des faits ou des données précises et renforcent la structure logique de leur texte. Ce n'est plus seulement l'émotion qui sera le moteur du texte, mais la réflexion. Il n'est pas nécessairement question de séparer l'émotion et la raison mais, bien plutôt, de comprendre leurs fonctions respectives. Certains auteurs parviennent même à les associer comme le fait souvent Montaigne dans ses Essais. Le lecteur doit en outre être armé sur le terrain des idées et des connaissances pour bien suivre le chemin tracé par l'auteur. C'est pourquoi de nombreux écrivains des Lumières, sous l'impulsion de Diderot et de D'Alembert, ont ressenti le besoin de rassembler les connaissances de leur époque dans une vaste Encyclopédie. La culture permet à l'homme de mieux comprendre le monde qui l'entoure, et donc de mieux lutter contre ce qui le révolte.
3. Les vertus de l'analyse
Si les romanciers nous font souvent ressentir les émotions de leurs personnages, ils ne délaissent pas pour autant la description et l'analyse. En effet, il est parfois utile de prendre du recul par rapport aux émotions ressenties pour mieux les comprendre. C'est pour cette raison que les auteurs réalistes comme Balzac accordent une grande importance aux détails qui ancrent l'histoire dans un lieu et une époque. Le personnage est « de son temps, et aussi de son espace », pour reprendre les derniers mots du Petit Bleu de la côte ouest de Jean-Patrick Manchette. De même, Zola nous invite toujours à mesurer l'importance de l'hérédité et du milieu pour bien comprendre ses personnages et la noirceur de leur époque. Il se livre aussi à des précisions parfois très méticuleuses, convaincu que le romancier doit agir avec la rigueur d'un scientifique. Cela ne brise pas nécessairement l'émotion du texte, comme le prouve la fin de L'Assommoir, qui est touchante à bien des égards. Reste que l'analyse vient apporter un nécessaire complément à l'émotion pour renforcer le sens critique du lecteur.
L'émotion est donc précieuse, mais elle est parfois plus utile lorsqu'elle s'accompagne d'analyses. La dénonciation n'en est que plus efficace. Le lecteur doit alors quitter une position de spectateur passif pour devenir pleinement acteur.
III. Les pouvoirs du lecteur
1. Avancer masqué
L'émotion, quand elle est présentée de manière trop directe, peut parfois être contre-productive. En effet, elle expose l'auteur du texte dans la mesure où il nous place directement face à une souffrance dont il ne masque ni les causes ni les effets. Il peut parfois être plus prudent et plus judicieux d'avancer masqué. Ainsi, Cyrano de Bergerac dans Les États et Empires du Soleil préfère laisser à des oiseaux le soin de tourner en ridicule la religion. La Fontaine utilise, quant à lui, le pouvoir des fables pour attaquer la médiocrité des courtisans ou la cruauté des puissants. De même, Montesquieu donne la parole à un Persan dans ses Lettres persanes pour dénoncer l'attitude de Louis XIV. Nous sommes ici loin de l'émotion du registre pathétique, et la dimension ironique de certaines lettres donne au contraire au roman épistolaire des allures de satire. Voltaire mêle lui aussi la dérision à l'émotion dans Candide lorsqu'il manie l'antiphrase pour évoquer cette « boucherie héroïque » qu'est la guerre.
2. Pour une lecture active
Le lecteur doit par conséquent jouer un rôle essentiel. Umberto Eco affirme dans Lector in fabula qu'un texte est « un tissu d'espaces blancs, d'interstices à remplir » et qu'il a besoin « que quelqu'un l'aide à fonctionner ». C'est encore plus vrai dans le cas de l'argumentation indirecte. Dans la mesure où l'ironie consiste à créer un décalage entre ce qui est écrit et ce que pense en réalité l'auteur, c'est au lecteur de reconstituer le véritable message du texte. Dans « De l'esclavage des nègres », célèbre extrait de L'Esprit des lois, Montesquieu feint par exemple de défendre l'esclavage, mais c'est pour mieux en dénoncer la cruauté, comme lorsqu'il écrit : « Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais : Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique, pour s'en servir à défricher tant de terres. ». L'ironie se révèle ici particulièrement efficace. Comme l'écrit Voltaire dans la préface de son Dictionnaire philosophique, « les livres les plus utiles sont ceux dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié ».
3. De la réflexion à l'action ?
Mais une lecture active suffit-elle pour que la littérature soit réellement efficace ? Il serait naïf d'affirmer qu'un écrivain peut à lui seul faire évoluer toute une société. Mais il peut au moins être un maillon essentiel d'une chaîne capable de répondre au souhait de Marguerite Yourcenar : « dans l'humble mesure du possible, changeons (c'est-à-dire améliorons s'il se peut) la vie. » Ce « nous » suggéré par l'impératif ne concerne pas seulement les écrivains, il rassemble l'ensemble de l'humanité. Ainsi, Montaigne et Voltaire n'ont pas suffi pour que cesse la torture, mais leurs textes ont touché des lecteurs et formé des esprits critiques capables, à leur tour, de lutter contre « la question ». De même, en 1876, Victor Hugo a défendu au Sénat l'amnistie des Communards. Sa proposition de loi a certes été rejetée, mais ce discours passionné a marqué les esprits et l'amnistie sera finalement votée quelques années plus tard. Au xxe siècle, les écrivains n'ont pas suffi pour renverser les régimes totalitaires, mais ils ont joué un rôle important. Éluard condamne dans un poème la violence de l'attaque visant Guernica. Dans « Ce cœur qui haïssait la guerre », Desnos livre un message sans ambiguïté : « Révolte contre Hitler et mort à ses partisans ! » Quant à l'écrivain russe Alexandre Soljenitsyne, il n'a certes pas renversé le régime communiste de l'URSS, mais il a contribué à dénoncer la violence du goulag dans son Archipel du goulag. En somme, il ne faut ni surestimer ni mépriser les pouvoirs de la littérature.
Conclusion
Même si l'écrivain peut difficilement, à lui seul, changer le monde, ses mots n'en sont pas moins efficaces. L'émotion constitue un premier moyen d'action, dans la mesure où elle touche le lecteur et permet de dénoncer bien des formes de cruauté. Mais elle peut aussi se combiner à la réflexion pour renforcer l'esprit critique du lecteur, et l'inviter à reconstruire lui-même le sens de l'œuvre. En somme, pour être efficace, le texte requiert la pleine participation de son lecteur. D'autres formes d'expression artistique peuvent également dénoncer avec force les cruautés commises par les hommes. Picasso nous le rappelle avec éclat en peignant Guernica, l'un de ses plus célèbres tableaux et l'une des plus grandes œuvres de l'histoire de l'art.
Travaux d'écriture : écriture d'invention
Éditorial du numéro 89 du journal Ensemble.
« Il ne leur manque que la parole ». Combien de fois avons-nous entendu cette phrase ! Ce silence que nous imaginons est commode car il nous permet de détourner le regard pour mieux nier la souffrance animale ! Et pourtant, le chat qu'on maltraite dans la rue, le chien qui est utilisé dans les laboratoires de certaines entreprises, le poulet qui passe ce qu'on peine à appeler une vie dans une cage dont il ne sortira que pour mourir, tous ces animaux nous hurlent ce que nous ne voulons pas entendre. Leurs cris viennent jusqu'à ceux qui veulent bien tendre l'oreille et nous ne pouvons plus vivre comme s'ils ne souffraient pas. Il est temps de réparer nos torts et de considérer enfin l'animal avec le respect qu'il mérite. Il est temps de changer notre regard sur ceux qui nous accompagnent avec tant de fidélité. Il est temps de promulguer une réelle Déclaration des droits de l'animal.
Je sais que certains s'étonnent. Ils s'imaginent peut-être qu'il existe des causes plus urgentes à défendre. Ils se trompent. Respecter l'animal en lui reconnaissant des droits, c'est respecter le monde dans lequel nous sommes toutes et tous condamnés à vivre ensemble. S'il n'est pas question de forcer quiconque à cesser de manger de la viande, il importe désormais de repenser l'élevage des animaux pour mieux lui redonner du sens. Nous le savons : nous mangeons trop, nous gaspillons trop et nous tuons inutilement des centaines, des milliers, des millions d'animaux chaque année. Chaque seconde, près de deux mille animaux seraient tués dans le monde pour nous nourrir. Combien sont morts depuis que vous avez ouvert ce journal ? Certains d'entre eux ont eu la chance d'être élevés dans des conditions décentes, profitant d'une attention constante, d'une nourriture saine et d'une vie en plein air. Mais combien d'autres n'ont jamais vu la lumière du jour, ont été entassés et n'ont obtenu, en guise de terrible récompense, qu'une insoutenable agonie dans un abattoir ? Une Déclaration des droits de l'animal viendrait enfin mettre un terme à ce spectacle qui nous déshonore.
Je sais que certains s'étonnent. Ils s'imaginent peut-être qu'ils ne sont pas concernés. Ils se trompent. Ils ne voient pas l'injustice et la cruauté qui les entourent, préférant porter ces œillères qu'on met parfois aux chevaux. Les refuges sont pourtant remplis d'animaux abandonnés. Certains chiens ont été laissés au bord d'une route, condamnés à attendre fidèlement un maître qui ne veut plus d'eux et ne reviendra jamais. D'autres ont été mutilés et on leur a coupé l'oreille pour que disparaisse le tatouage menant à un propriétaire qui mérite bien plutôt le nom de bourreau. Et d'autres encore ne sont plus soignés car on estime soudain qu'ils coûtent trop cher. Un animal n'est pourtant pas un bien qu'on achète et qu'on peut librement jeter quand on le souhaite. Poussez donc la porte d'un refuge pour entendre les longues plaintes, pour voir les yeux éteints et découvrir les corps fatigués des innombrables animaux abandonnés. Combien de temps encore nous rendrons-nous complices de cette ignominie ? Une Déclaration des droits de l'animal viendrait enfin mettre un terme à ce spectacle qui nous déshonore.
Je veux croire que la plupart de nos lecteurs ne s'étonneront pas de l'urgence de ce combat. Et qu'on ne nous dise pas qu'il y a des hommes à sauver avant de s'occuper des animaux ! Celui qui souffre avec un animal pourra certainement compatir devant la souffrance d'un homme. Celui qui aide un animal pourra certainement aider un homme. Celui qui respecte et défend la Déclaration des droits de l'animal pourra certainement respecter et défendre la Déclaration des droits de l'homme.
Nous avons trop tardé. Nous ne pouvons plus nous contenter de belles paroles et de vaines promesses. L'heure est aux actes clairs et aux décisions fortes. Cette Déclaration des droits de l'animal que nous sommes beaucoup à appeler de nos vœux offrira un repère clair à tous ceux qui doutent encore. Elle apportera une réponse à ceux qui pensent pouvoir librement agir comme des barbares. Elle tracera un cadre dont on ne pourra plus sortir impunément. Elle nous permettra de redorer le blason de l'humanité, nous qui avons si souvent brillé par la violence, les guerres et les massacres. Cette chance, nous devons la saisir maintenant, ensemble.