Corpus : Madame de La Fayette, Madame de Staël, Colette (sujet national, juin 2018, série L)

Énoncé

Objet d'étude : Le personnage de roman, du xviie siècle à nos jours
Corpus : Madame de La Fayette, Madame de Staël, Colette
Texte 1
La princesse de Clèves et Monsieur de Nemours s'aiment. Mais fidèle à son mari, la princesse refuse cet amour. Par loyauté, elle avoue sa passion pour Monsieur de Nemours à son mari. Monsieur de Clèves en meurt. Monsieur de Nemours tente de convaincre la princesse que leur amour peut désormais être vécu.
« – Hé ! croyez-vous le pouvoir(1), madame ? s'écria M. de Nemours. Pensez-vous que vos résolutions tiennent contre un homme qui vous adore et qui est assez heureux pour vous plaire ? Il est plus difficile que vous ne pensez, madame, de résister à ce qui nous plaît et à ce qui nous aime. Vous l'avez fait par une vertu austère, qui n'a presque point d'exemple ; mais cette vertu ne s'oppose plus à vos sentiments et j'espère que vous les suivrez malgré vous.
– Je sais bien qu'il n'y a rien de plus difficile que ce que j'entreprends, répliqua Mme de Clèves ; je me défie(2) de mes forces au milieu de mes raisons. Ce que je crois devoir à la mémoire de M. de Clèves serait faible s'il n'était soutenu par l'intérêt de mon repos ; et les raisons de mon repos ont besoin d'être soutenues de celles de mon devoir. Mais, quoique je me défie de moi-même, je crois que je ne vaincrai jamais mes scrupules et je n'espère pas aussi de surmonter l'inclination(3) que j'ai pour vous. Elle me rendra malheureuse et je me priverai de votre vue, quelque violence qu'il m'en coûte. Je vous conjure, par tout le pouvoir que j'ai sur vous, de ne chercher aucune occasion de me voir. Je suis dans un état qui me fait des crimes de tout ce qui pourrait être permis dans un autre temps, et la seule bienséance(4) interdit tout commerce(5) entre nous.
M. de Nemours se jeta à ses pieds, et s'abandonna à tous les divers mouvements dont il était agité. Il lui fit voir, et par ses paroles, et par ses pleurs, la plus vive et la plus tendre passion dont un cœur ait jamais été touché. Celui de Mme de Clèves n'était pas insensible et, regardant ce prince avec des yeux un peu grossis par les larmes :
– Pourquoi faut-il, s'écria-t-elle, que je vous puisse accuser de la mort de M. de Clèves ? Que n'ai-je commencé à vous connaître depuis que je suis libre, ou pourquoi ne vous ai-je pas connu devant que(6) d'être engagée ? Pourquoi la destinée nous sépare-t-elle par un obstacle si invincible ?
– Il n'y a point d'obstacle, madame, reprit M. de Nemours. Vous seule vous opposez à mon bonheur ; vous seule vous imposez une loi que la vertu et la raison ne vous sauraient imposer.
– Il est vrai, répliqua-t-elle, que je sacrifie beaucoup à un devoir qui ne subsiste que dans mon imagination. Attendez ce que le temps pourra faire. M. de Clèves ne fait encore que d'expirer(7), et cet objet funeste est trop proche pour me laisser des vues claires et distinctes. Ayez cependant le plaisir de vous être fait aimer d'une personne qui n'aurait rien aimé, si elle ne vous avait jamais vu ; croyez que les sentiments que j'ai pour vous seront éternels, et qu'ils subsisteront également, quoi que je fasse. Adieu, lui dit-elle ; voici une conversation qui me fait honte : rendez-en compte à M. le vidame(8) ; j'y consens, et je vous en prie.
Elle sortit en disant ces paroles, sans que M. de Nemours pût la retenir. »
Madame de La Fayette, La Princesse de Clèves (1678).

Texte 2
Delphine aimait Léonce et était aimée de lui ; mais blessé par une fausse rumeur concernant Delphine, le jeune homme a épousé Matilde par dépit. Lorsqu'il apprend la vérité, il propose à Delphine de quitter Matilde ; cependant Matilde, enceinte, a supplié Delphine de renoncer à Léonce. Voici la réponse de Delphine à Matilde.
LETTRE XXXV
« Delphine à Matilde.
Paris, ce 4 décembre.
Dans la nuit de demain, Matilde, je quitterai Paris, et peu de jours après, la France. Léonce ne saura point dans quel lieu je me retirerai ; il ignorera de même, quoi qu'il arrive, que c'est pour votre bonheur que je sacrifie le mien. J'ose vous le dire, Matilde, votre religion n'a point exigé de sacrifice qui puisse surpasser celui que je fais pour vous ; et Dieu qui lit dans les cœurs, Dieu qui sait la douleur que j'éprouve, estime dans sa bonté cet effort ce qu'il vaut(9). Oui, j'ose vous le répéter, quand j'aime mieux mourir qu'avoir à me reprocher vos douleurs, j'ai plus qu'expié(10) mes fautes, je me crois supérieure à celles qui n'auraient point les sentiments dont je triomphe.
Vous êtes la femme de Léonce, vous avez sur son cœur des droits que j'ai dû respecter ; mais je l'aimais, mais vous n'avez pas su peut-être qu'avant de vous épouser… Laissons les morts en paix. Vous m'avez adjurée(11) de partir, au nom de la morale, au nom de la pitié même, pouvais-je résister quand il devrait m'en coûter la vie ! Matilde, vous allez être mère, de nouveaux liens vont vous attacher à Léonce, femme bénie du ciel, écoutez-moi : si celui dont je me sépare me regrette, ne blessez point son cœur par des reproches ; vous croyez qu'il suffit du devoir pour commander les affections du cœur, vous êtes faite ainsi ; mais il existe des âmes passionnées, capables de générosité, de douceur, de dévouement, de bonté, vertueuses en tout, si le sort ne leur avait pas fait un crime de l'amour ! Plaignez ces destinées malheureuses, ménagez les caractères profondément sensibles ; ils ne ressemblent point au vôtre, mais ils sont peut-être un objet de bienveillance pour l'Être suprême, pour la source éternelle de toutes les affections du cœur.
Matilde, soignez avec délicatesse le bonheur de Léonce ; vous avez éloigné de lui sa fidèle amie, chargez-vous de lui rendre tout l'amour dont vous le privez. Ne cherchez point à détruire l'estime et l'intérêt qu'il conservera pour moi, vous m'offenseriez cruellement ; il faut déjà me compter parmi ceux qui ne sont plus, et le dernier acte de ma vie ne mérite-t-il pas vos égards pour ma mémoire !
Adieu, Matilde, vous n'entendrez plus parler de moi ; la compagne de votre enfance, l'amie de votre mère, celle qui vous a mariée, celle enfin qui n'a pu supporter votre peine, n'existe plus pour vous ni pour personne. Priez pour elle, non comme si elle était coupable, jamais elle ne le fut moins, jamais surtout il ne vous a été plus ordonné de ne pas être sévère envers elle ! mais priez pour une femme malheureuse, la plus malheureuse de toutes, celle qui consent à se déchirer le cœur, afin de vous épargner une faible partie de ce qu'elle se résigne à souffrir. »
Madame de Staël, Delphine, quatrième partie, lettre XXXV (1802).

Texte 3
Renée Néré est une comédienne divorcée que son premier mariage a convaincue des charmes de la solitude. Elle tombe néanmoins amoureuse du jeune Max. À la fin du roman, elle rompt avec Max et se livre aux réflexions qui suivent.
« […] Cher intrus, que j'ai voulu aimer, je t'épargne. Je te laisse ta seule chance de grandir à mes yeux : je m'éloigne. Tu n'auras, à lire ma lettre, que du chagrin. Tu ne sauras pas à quelle humiliante confrontation tu échappes, tu ne sauras pas de quel débat tu fus le prix, le prix que je dédaigne…
Car je te rejette, et je choisis… tout ce qui n'est pas toi. Je t'ai déjà connu, et je te reconnais. N'es-tu pas, en croyant donner, celui qui accapare(12) ? Tu étais venu pour partager ma vie… Partager, oui : prendre ta part ! Être de moitié dans mes actes, t'introduire à chaque heure dans la pagode(13) secrète de mes pensées, n'est-ce pas ? Pourquoi toi plutôt qu'un autre ? Je l'ai fermée à tous.
Tu es bon, et tu prétendais, de la meilleure foi du monde, m'apporter le bonheur, car tu m'as vue dénuée et solitaire. Mais tu avais compté sans mon orgueil de pauvresse : les plus beaux pays de la terre, je refuse de les contempler, tout petits, au miroir amoureux de ton regard…
Le bonheur ? Es-tu sûr que le bonheur me suffise désormais ?… Il n'y a pas que le bonheur qui donne du prix à la vie. Tu me voulais illuminer de cette banale aurore, car tu me plaignais obscure. Obscure, si tu veux : comme une chambre vue du dehors. Sombre, et non obscure. Sombre, et parée par les soins d'une vigilante tristesse ; argentée et crépusculaire comme l'effraie(14), comme la souris soyeuse, comme l'aile de la mite(15). Sombre, avec le rouge reflet d'un déchirant souvenir… Mais tu es celui devant qui je n'aurais plus le droit d'être triste…
Je m'échappe, mais je ne suis pas quitte encore de toi, je le sais. Vagabonde, et libre, je souhaiterai parfois l'ombre de tes murs… Combien de fois vais-je retourner à toi, cher appui où je me repose et me blesse ? Combien de temps vais-je appeler ce que tu pouvais me donner, une longue volupté(16), suspendue, attisée(17), renouvelée… la chute ailée, l'évanouissement où les forces renaissent de leur mort même… le bourdonnement musical du sang affolé… l'odeur de santal(18) brûlé et d'herbe foulée… Ah ! tu seras longtemps une des soifs de ma route !
Je te désirerai tour à tour comme le fruit suspendu, comme l'eau lointaine, et comme la petite maison bienheureuse que je frôle… Je laisse, à chaque lieu de mes désirs errants, mille et mille ombres à ma ressemblance, effeuillées(19) de moi, celle-ci sur la pierre chaude et bleue des combes(20) de mon pays, celle-là au creux moite(21) d'un vallon sans soleil, et cette autre qui suit l'oiseau, la voile, le vent et la vague. Tu gardes la plus tenace : une ombre nue, onduleuse, que le plaisir agite comme une herbe dans le ruisseau… Mais le temps la dissoudra comme les autres, et tu ne sauras plus rien de moi, jusqu'au jour où mes pas s'arrêteront et où s'envolera de moi une dernière petite ombre… »
Colette, La Vagabonde (1910).

I. Question
Quelles raisons ces personnages féminins invoquent-ils pour justifier leur renoncement à l'amour ?
Comprendre le sujet
La question posée vous invite à expliquer les raisons qui ont poussé ces personnages féminins à renoncer à l'amour. Il ne s'agit pas ici d'étudier une simple rupture, mais bien plutôt d'expliquer les causes d'une décision aussi importante.
Pour bien respecter le sujet, concentrez-vous sur ces causes sans développer les conséquences de ce renoncement. Comme l'indique le pluriel utilisé dans la question, ces raisons sont diverses et elles peuvent varier selon les personnages.
Mobiliser ses connaissances
Le choix du point de vue est particulièrement important dans un roman. En effet, le point de vue conditionne notre perception des événements racontés. Le point de vue interne nous permet par exemple d'avoir accès aux pensées d'un personnage. Nous partageons ainsi ses émotions ou ses souvenirs mais nous n'en savons pas plus que lui. Le point de vue omniscient nous offre quant à lui toute une série d'informations sur de nombreux personnages. Nous pouvons ainsi passer d'une conscience à une autre. À l'inverse, le point de vue externe sera privilégié par un narrateur qui souhaite nous tenir à distance des personnages. Nous ne savons alors que ce que ces derniers font ou disent.
Le point de vue interne est utile dès lors qu'il s'agit de nous plonger dans la complexité des émotions ressenties par un personnage. C'est par exemple le cas dans Delphine. En laissant au personnage le soin d'évoquer lui-même les raisons qui le poussent à renoncer à l'amour, Madame de Staël nous permet de mieux ressentir l'intensité de ce « sacrifice ».
Organiser ses idées
Comme souvent, il est préférable d'éviter de consacrer un paragraphe à chacun des textes du corpus. En outre, comme certaines causes se retrouvent d'un texte à l'autre, cela vous conduirait nécessairement à vous répéter.
Il suffit ici d'identifier deux ou trois raisons ayant poussé ces femmes à renoncer à l'amour et de consacrer un paragraphe du développement à chaque cause. Vous pourrez ainsi réellement comparer les textes et proposer des rapprochements pertinents. Pensez à identifier des points communs mais aussi des différences entre ces personnages.
II. Travaux d'écriture
Commentaire de texte
Vous commenterez l'extrait de Delphine de Madame de Staël (texte 2).
Comprendre le texte
Il est important de tenir compte du genre littéraire auquel appartient cette œuvre de Madame de Staël. En effet, il s'agit ici de commenter un extrait de roman épistolaire, comme l'indiquent clairement le numéro de la lettre, la présence d'un destinataire ou encore la date et le lieu d'écriture. Ces indications ne sont pas anecdotiques car elles ancrent le texte dans une situation d'énonciation bien précise.
Les indications fournies pour présenter le texte indiquent en outre le thème qui sera au centre de l'extrait : les sentiments amoureux. Il faut toutefois lire ici entre les lignes. Certes, Delphine renonce à l'amour et au bonheur, mais elle proclame aussi la force des liens qui l'unissent encore à Léonce. Soyez sensible à la complexité de cette lettre qui n'est pas sans ambiguïté. La mention du destinataire est également importante, d'autant que Delphine apostrophe souvent Matilde. Il serait par conséquent judicieux d'analyser la relation entre ces deux femmes qui sont en définitive rivales.
Mobiliser ses connaissances
Le roman épistolaire est un genre littéraire qui a été très à la mode au xviiie siècle, comme l'ont prouvé Montesquieu, avec Les Lettres persanes, Laclos, avec Les Liaisons dangereuses ou encore Rousseau, avec La Nouvelle Héloïse. Grâce aux lettres, nous pouvons être proches des personnages et avoir accès à une forme d'intimité. Lorsque le roman est polyphonique, il est également possible d'entendre la voix de différents personnages, ce qui permet de confronter leurs points de vue sur les événements racontés.
Avec ce roman écrit au tout début du xixe siècle, Madame de Staël prouve que le roman épistolaire n'a alors rien perdu de sa superbe. Le choix de cette forme littéraire nous offre un texte complexe, dans lequel le personnage de Delphine parvient à exprimer la force de ses sentiments.
L'hyperbole est un procédé d'amplification. Cette figure de style vise à toucher le lecteur grâce à une forme d'exagération. Elle est souvent utilisée dans le registre épique mais on la retrouve aussi lorsque l'auteur cherche à exprimer l'intensité des émotions d'un personnage. C'est le cas dans cet extrait de Delphine. En renonçant à sa relation avec Léonce, Delphine n'a pas seulement le sentiment d'être malheureuse : elle affirme qu'elle est « la plus malheureuse de toutes » les femmes.
Organiser ses idées
Après une première lecture, relisez attentivement cet extrait de Delphine pour relever les caractéristiques importantes du texte. Organisez ensuite ces idées en proposant une véritable progression logique. Commencez pour cela par le plus évident : avec cette lettre, Delphine dit « adieu » à Matilde, à Léonce, mais aussi au bonheur et à la vie. Ce sacrifice donne une dimension émouvante à cette lettre. Montrez toutefois que les liens qui unissent les personnages sont complexes et que Delphine cherche aussi à montrer la force de son amour pour Léonce…
Au brouillon, pensez à bien répartir les références au texte. Dans chacune des sous-parties, veillez par ailleurs à vous appuyer sur des procédés littéraires. Ces outils d'analyse vous permettront de ne pas vous contenter d'une simple paraphrase. Il ne s'agit pas ici de répéter les propos de Delphine, mais bien de les interpréter.
Dissertation
Un personnage de roman doit-il vivre des passions pour captiver le lecteur ?
Vous répondrez à la question en vous appuyant sur les textes du corpus, sur les œuvres que vous avez étudiées en classe ainsi que sur vos lectures personnelles.
Comprendre le sujet
Il y a dans ce sujet deux éléments importants qu'il faut nécessairement prendre en compte pour construire la problématique. D'une part, le terme « passions » doit bien évidemment retenir votre attention. Soyez sensible au pluriel qui est ici utilisé. Ces passions peuvent être de différentes natures et elles peuvent donc jouer des rôles variés.
D'autre part, il ne faut pas négliger ici le lecteur et les liens qui l'unissent au personnage. Le verbe « captiver » indique que ces liens peuvent être parfois si forts que le lecteur est totalement entraîné dans le monde de la fiction. En somme, vous devez chercher à comprendre si les passions sont nécessaires pour intéresser le lecteur et si elles sont les seules capables de remplir cette fonction.
Mobiliser ses connaissances
Le romantisme est un mouvement artistique qui a marqué le xixe siècle. Il rassemble des écrivains, des peintres ou encore des musiciens issus de différents pays européens. En France, les écrivains romantiques ont en commun, au-delà de divergences qui sont parfois importantes, d'accorder une place importante aux émotions. Leurs personnages sont ainsi le jouet de passions qui peuvent les élever mais aussi les condamner à bien des souffrances. C'est ce que nous rappelle l'extrait de Delphine de Madame de Staël.
Les auteurs romantiques ont toutefois été critiqués par les romanciers réalistes et naturalistes. En effet, ces derniers reprochent aux romantiques de manquer de recul ou de trop idéaliser leurs personnages. Tout en louant le talent de Victor Hugo, Émile Zola dénonce ainsi les mensonges sur lesquels reposent ses œuvres. Dans Madame Bovary, Gustave Flaubert se moque quant à lui de certains auteurs romantiques qui se contentent de stéréotypes :
« Ce n'étaient qu'amours, amants, amantes, dames persécutées s'évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu'on tue à tous les relais, chevaux qu'on crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du cœur, serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l'est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes. Pendant six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture. »
L'identification est un phénomène qui n'est pas étranger au plaisir qui naît de la lecture d'un roman. Le lecteur peut en effet être captivé par un récit parce qu'il s'identifie pleinement aux personnages. Le point de vue utilisé, qu'il soit interne ou omniscient, pourra jouer un rôle important pour mieux nous faire ressentir les passions d'un personnage.
Pour autant, certains romanciers cherchent à bousculer les habitudes des lecteurs en excluant toute forme d'identification. C'est le cas de certains auteurs du Nouveau Roman comme Alain Robbe-Grillet. Ce dernier parvient, grâce aux descriptions, au point de vue externe ou à de nombreux décalages, à prendre constamment le lecteur au dépourvu.
Organiser ses idées
La formulation de la question invite à privilégier un plan dialectique. En effet, la présence du verbe « doit » va vous permettre de nuancer une affirmation qui pourrait sembler trop tranchée. Si vous pouvez commencer par analyser le rôle des passions dans un roman, vous devrez donc dépasser cette conception sans doute réductrice. Cherchez alors ce qui pourrait également captiver le lecteur.
Au brouillon, pensez à bien répartir vos arguments et vos exemples pour proposer un ensemble cohérent et équilibré. Le sujet vous impose de vous en tenir au roman, mais ce genre est suffisamment vaste pour vous permettre d'utiliser des références variées.
Écriture d'invention
Imaginez la rencontre de Renée et de la princesse de Clèves. Chacune défend sa conception de l'amour. Écrivez, en une cinquantaine de lignes, leur dialogue argumentatif.
Comprendre le sujet
Pour bien traiter ce sujet, il est important de respecter certaines contraintes. D'une part, pensez à bien proposer un dialogue, sous la forme que vous souhaitez. Il semble ici plus logique, et plus simple, de privilégier le discours direct pour être au plus près des arguments et des émotions de chaque personnage.
Par ailleurs, le sujet vous propose de confronter deux conceptions de l'amour. Il faut donc trouver, pour chaque personnage, des arguments à la fois pertinents et cohérents avec les textes du corpus. Dans la mesure où la princesse de Clèves et Renée Néré n'ont pas vécu à la même époque, cette rencontre sera nécessairement anachronique. Toutefois, ne renforcez pas cette dimension anachronique en ajoutant des précisions superflues : concentrez-vous sur ce débat autour de l'amour.
Mobiliser ses connaissances
L'interrogation rhétorique a bien l'apparence d'une question, mais elle a en réalité la valeur d'une affirmation puisqu'elle ne permet pas de répondre librement. Ce procédé est utile dans un débat car il pousse celui qui est interrogé à partager les idées de son interlocuteur. Voltaire y a recours dans un dialogue argumentatif extrait de l'article « Liberté de penser » de son Dictionnaire philosophique :
« Trouvez-vous que nous soyons si malheureux, nous autres Anglais qui couvrons les mers de vaisseaux, et qui venons gagner pour vous des batailles au bout de l'Europe ? Voyez-vous que les Hollandais, qui vous ont ravi presque toutes vos découvertes dans l'Inde, et qui aujourd'hui sont au rang de vos protecteurs, soient maudits de Dieu pour avoir donné une entière liberté à la presse, et pour faire le commerce des pensées des hommes ? L'empire romain en a-t-il été moins puissant parce que Cicéron a écrit avec liberté ? »
La concession permet, dans une argumentation, de valider une partie d'une thèse pour mieux remettre ensuite cette dernière en question. D'une part, elle permet à celui qui l'utilise de montrer qu'il est ouvert à d'autres arguments que les siens. D'autre part, elle se révèle utile pour renverser une argumentation et prendre l'avantage dans un débat. La concession pourra donc être utilisée par les personnages de votre dialogue. Elle permettra en outre de lier les idées des deux personnages pour renforcer la progression logique de votre texte.
Organiser ses idées
Commencez par relire attentivement les textes écrits par Madame de La Fayette et Colette. Vous pourrez ainsi mieux comprendre ce qui sépare la princesse de Clèves et Renée sur le plan des sentiments amoureux. Essayez aussi d'identifier certaines caractéristiques du discours des personnages pour imiter, dans la mesure du possible, leur manière de s'exprimer. Il n'est pas nécessaire d'écrire un pastiche, mais il faut respecter une forme de cohérence. Ainsi, les propos de la princesse de Clèves ne pourront par exemple pas être familiers…
Pour proposer un échange suffisamment riche, cherchez ensuite des arguments en lien avec ces conceptions de l'amour. Essayez d'illustrer et de développer brièvement chaque argument. Organisez ensuite ces idées pour proposer un dialogue construit, avec une véritable progression logique.
(1)Le pouvoir : pouvoir renoncer à son amour.
(2)Je me défie : je me méfie.
(3)L'inclination : l'attirance.
(4)Bienséance : décence, savoir-vivre, convenances.
(5)Commerce : relations.
(6)Devant que : avant.
(7)[Il] ne fait encore que d'expirer : il vient tout juste de mourir.
(8)M. le vidame est l'oncle de Madame de Clèves et l'ami de Monsieur de Nemours. Un vidame est un officier.
(9)Dieu […] estime […] cet effort ce qu'il vaut : Dieu apprécie cet effort à sa juste valeur.
(10)Expié : réparé.
(11)Adjurée : suppliée.
(12)Accapare : monopolise.
(13)Pagode : temple des pays d'Extrême-Orient.
(14)L'effraie : espèce de chouette.
(15)Mite : petit papillon gris.
(16)Volupté : plaisir des sens.
(17)Attisée : ranimée.
(18)Santal : bois exotique odorant.
(19)Effeuillées : détachées comme les feuilles d'un arbre.
(20)Combes : vallées.
(21)Moite : humide.

Corrigé

Question
Si, comme on l'affirme souvent, les peuples heureux n'ont pas d'histoire, les couples heureux sont également rarement mis à l'honneur par les écrivains. C'est ce que confirme ce corpus qui rassemble trois femmes ayant décidé de renoncer à l'amour. Il ne s'agit pas ici de simples ruptures et la décision prise par les trois personnages n'est pas sans conséquences. Mais qu'est-ce qui pousse les héroïnes de Madame de La Fayette, Madame de Staël et Colette à dire adieu à l'amour ? Certes, les personnages qui entourent ces trois femmes ne sont pas étrangers à cette décision. Reste que ce renoncement est également lié à des raisons personnelles. Paradoxalement c'est peut-être aussi la puissance de l'amour qui pousse certains personnages à prendre leurs distances.
Ce sont tout d'abord les autres personnages qui poussent ces femmes à renoncer à l'amour. En effet, Delphine ne cache pas qu'elle fait ce sacrifice en partie parce que Matilde l'a « adjurée de partir ». Comme l'indiquent les derniers mots du texte, Delphine « se résigne à souffrir ». Le personnage de Colette s'adresse quant à lui à celui qu'elle a décidé d'abandonner. Renée en profite pour formuler une série de reproches. Tout se passe comme si Max, par son attitude, était en partie responsable de cet éloignement, comme le prouve cette interrogation rhétorique : « N'es-tu pas, en croyant donner, celui qui accapare ? » De même, en voulant mener Renée vers le bonheur, Max lui refuse « le droit d'être triste ». La situation semble différente dans l'extrait de La Princesse de Clèves car le discours du personnage paraît moins dur. Toutefois, la princesse de Clèves rappelle à Monsieur de Nemours que la mort de Monsieur de Clèves se dressera toujours entre eux. Surtout, elle rend en partie celui qu'elle quitte responsable de cette issue tragique, puisqu'elle s'écrie : « Pourquoi faut-il […] que je vous puisse accuser de la mort de M. de Clèves ? » En somme, ce renoncement à l'amour semble presque imposé aux personnages.
Pour autant, c'est aussi pour des raisons personnelles que chacune de ces femmes préfère dire adieu aux sentiments amoureux. La « destinée », pour reprendre un terme utilisé dans l'extrait de La Princesse de Clèves, n'est pas la seule responsable. Ces trois personnages sont en effet gouvernés par leurs émotions, même si ces dernières varient selon les textes. Renée avoue ainsi que Max a sous-estimé son « orgueil de pauvresse ». Le personnage de Colette fait bien un choix : celui de la fuite pour vivre « vagabonde » et « libre ». C'est davantage cette volonté de ne pas s'ouvrir à un autre et de ne pas s'enfermer dans cette relation qui guide le personnage. Les deux autres héroïnes du corpus sont dans des situations bien différentes. La princesse de Clèves est pour sa part tenue par un sentiment de « devoir » auquel elle ne peut échapper, comme le suggère bien la répétition du terme. Si Monsieur de Nemours qualifie cette attitude de « vertu austère », la princesse de Clèves préfère le terme de « bienséance » pour décrire sa volonté de respecter des règles morales. Delphine confie aussi à Matilde qu'elle ne peut résister à la « morale » et à la « pitié ». Sa lettre n'est toutefois pas dénuée d'une forme d'orgueil puisqu'en affirmant qu'il existe des âmes nobles et passionnées, elle se place implicitement au-dessus du personnage de Matilde.
Ces trois textes reposent enfin sur un paradoxe étonnant. C'est aussi en raison de la puissance des sentiments que les personnages décident de renoncer à l'amour. En effet, si la princesse de Clèves préfère s'éloigner de Monsieur de Nemours, c'est également parce qu'elle sent que son « inclination » pourrait être plus forte que son sens du devoir. Elle achève en outre cet échange par un curieux aveu, assurant notamment Monsieur de Nemours que ses sentiments pour lui « seront éternels ». La lettre écrite par le personnage de Madame de Staël est elle aussi ambiguë. Si Delphine renonce à vivre une relation amoureuse, elle proclame encore la force des liens qui l'unissent à Léonce. C'est parce qu'elle sait que ces liens pourraient être plus forts que ceux du mariage qu'elle consent à faire ce « sacrifice » qui fait d'elle « la plus malheureuse de toutes les femmes ». Le choix du point de vue interne, qui est ici lié au genre épistolaire, nous permet d'être au plus près de la passion du personnage. Quant à Renée, elle part aussi pour ne pas abîmer le souvenir de celui qu'elle a « voulu aimer ». L'énumération de comparaisons, au début du dernier paragraphe, montre qu'elle fuit pour préserver son désir comme un « fruit suspendu ». Elle sait donc qu'elle n'est pas encore quitte. Reste qu'à nouveau le personnage revendique sa liberté et préfère se contenter du souvenir plutôt que d'une vie étriquée.
Ces trois extraits parviennent en somme à représenter toute la complexité des sentiments amoureux. Par choix ou par contrainte, les personnages renoncent à l'amour, mais ils en célèbrent aussi la force.
Travaux d'écriture : commentaire
Introduction
Si le roman épistolaire a connu son heure de gloire au xviiie siècle, le xixe siècle n'est pas en reste comme le prouve Madame de Staël. Avec ce roman aux accents romantiques, publié dès 1802, cette femme de lettres qui a marqué son époque nous plonge dans le tumulte d'une relation amoureuse. Après avoir cru pouvoir être heureuse avec Léonce, Delphine a été contrainte d'accepter le mariage de ce dernier avec Matilde. Consciente qu'elle doit respecter les liens du mariage, Delphine écrit à Matilde pour lui annoncer qu'elle s'éloigne à jamais de celui qu'elle a aimé. Il ne s'agit cependant pas d'un simple renoncement. En effet, en montrant la force de ce sacrifice, Madame de Staël parvient à représenter la complexité des sentiments amoureux. Nous commencerons donc par analyser les caractéristiques de cette lettre d'adieu, avant de souligner qu'il s'agit aussi d'un texte particulièrement émouvant. Nous montrerons pour finir que cette lettre se présente paradoxalement comme une dernière preuve d'amour.
I. Une lettre d'adieu
1. Un adieu à Matilde et Léonce
Le mot placé en tête du dernier paragraphe ne laisse aucun doute au lecteur. Il s'agit bien, pour Delphine, d'un « adieu ». Dès la première phrase de cette lettre, la jeune femme annonce ses intentions à Matilde : « Dans la nuit de demain, Matilde, je quitterai Paris, et peu de jours après la France. » Cette phrase montre bien le caractère brutal et irrévocable de cette décision. La mention de Paris, puis de la France, donne l'impression que Delphine disparaît rapidement. En outre, il faut avoir à l'esprit qu'à cause des délais nécessaires à l'acheminement de cette lettre, Delphine aura certainement déjà quitté Paris et la France lorsque Matilde lira ces mots. L'adieu est ici double. D'une part, Delphine quitte Léonce en précisant que ce dernier ignore tout des raisons de ce brusque départ. D'autre part, elle s'éloigne aussi de celle qui fut pourtant une « compagne » dès l'enfance. Mais, plus encore, il ne s'agit pas seulement, pour Delphine, de prendre ses distances avec cette femme mariée qui sera bientôt mère. La jeune femme compte s'effacer complètement, comme elle l'indique avec un nouveau verbe au futur qui semble irrévocable : « vous n'entendrez plus parler de moi ».
2. Un adieu à la vie
Delphine ne compte manifestement pas trouver le bonheur ailleurs. Ce n'est pas seulement au couple que forment Matilde et Léonce qu'elle dit « adieu », c'est aussi à la vie. Les mots de la jeune femme semblent en effet sans appel : elle « n'existe plus pour [Matilde] ni pour personne ». Delphine fait peser le poids de cette lourde décision sur Matilde. En effet, même si la jeune femme entend bien respecter « les droits » que le mariage offre à Matilde sur Léonce, elle lui rappelle que c'est en réponse à ses mots qu'elle a choisi de partir. Face aux liens qui unissent son époux à Delphine, Matilde a en effet parlé « au nom de la morale », et « au nom de la pitié ». C'est bien ce qui force Delphine à quitter Paris et la France : « pouvais-je résister quand il devrait m'en coûter la vie ! ». À nouveau, le personnage, qui affirme en outre préférer « mourir » que de mériter les reproches de Matilde, semble renoncer à toute forme d'existence. Son futur est d'ailleurs uniquement marqué par ce renoncement. Delphine ne forme ici aucun projet et n'évoque aucune perspective d'avenir pour elle-même.
Cette lettre a donc tout d'une lettre d'adieu. Loin de minimiser la portée de son sacrifice, Delphine ne cesse de rappeler combien ce choix lui coûte, ce qui ne peut qu'émouvoir le lecteur.
II. Une lettre émouvante
1. Une femme condamnée au malheur
Il y a une dimension tragique dans la situation de Delphine. Tout d'abord, les références à la mort annoncent un sort funeste puisque le personnage présente cette lettre comme « le dernier acte de [sa] vie ». Les références à la religion renforcent cette tension : Matilde est notamment invitée à « prier » pour celle qui est désormais condamnée. Le terme « sacrifice » indique aussi la douleur d'un personnage qui se sacrifie effectivement sur l'autel de l'amour. Par ailleurs, ce sort paraît définitivement scellé. La vie de Delphine est désormais marquée par la souffrance. Tout se passe comme si le personnage se résignait, comprenant qu'il est désormais inutile de lutter contre ces forces que sont « le devoir », « la pitié » et « la morale ». C'est pour cette raison que le personnage ne se présente pas seulement comme « une femme malheureuse » mais comme « la plus malheureuse de toutes » les femmes. L'hyperbole montre bien l'intensité de la souffrance ressentie par le personnage. En outre, Delphine accentue directement l'évocation de ce tourment par un lexique qui la ramène constamment à la « douleur » qu'elle éprouve. Le lecteur est invité à compatir en partageant cette souffrance. C'est aussi à lui que s'adresse ce souhait : « Plaignez ces destinées malheureuses ».
2. La voix de la passion
Cette lettre n'a donc rien d'un message froid. Elle est au contraire brûlante de passion. Le style même de Delphine indique qu'elle est plongée dans ses émotions. Il se fait le miroir du trouble qui l'agite. Delphine a par exemple fréquemment recours à la conjonction de coordination « mais » pour créer des ruptures dans son discours. Les conjonctions peuvent même se succéder et la polysyndète anime encore davantage cette lettre, comme le prouve cet extrait : « Vous êtes la femme de Léonce […] mais je l'aimais, mais vous n'avez pas su peut-être qu'avant de vous épouser… ». Les points de suspension donnent par ailleurs au discours du personnage l'allure d'une conversation particulièrement animée. La ponctuation accentue aussi le caractère passionné de cette lettre. Les points d'exclamation traduisent ainsi l'intensité des émotions de Delphine. En somme, le personnage ne cherche en aucun cas à masquer son trouble. Il s'agit, bien au contraire, de montrer que cette passion qui est injustement condamnée est plus vivante et plus brûlante que jamais.
Madame de Staël donne par conséquent la parole à Delphine pour mieux nous faire partager son trouble et son émotion. Paradoxalement, en affirmant qu'il s'éloigne à jamais de l'amour, le personnage semble démontrer la force du lien qui l'unit à Léonce.
III. Une ultime preuve d'amour
1. Des liens toujours forts
Si, en apparence, Delphine semble renoncer à Léonce, tout indique dans cette lettre que les liens qui l'unissent au jeune homme n'ont rien perdu de leur force. Certes, par respect pour celle qui est désormais l'épouse de Léonce et qui porte son enfant, Delphine ne rentre pas dans le détail de cette relation. Reste qu'elle ne cesse de montrer qu'elle a été, qu'elle reste et qu'elle restera encore longtemps la « fidèle amie » de Léonce. La tournure utilisée tient de la litote. En feignant d'atténuer ce lien, Delphine ne fait que le renforcer. En outre, elle indique clairement que Matilde doit désormais compenser « tout l'amour » dont elle prive Léonce en l'éloignant définitivement. Elle rappelle aussi que Léonce conservera sans doute de « l'estime » et de « l'intérêt » pour elle. Enfin, c'est également par amour pour Léonce que Mathilde décide de partir sans l'avertir, comme pour mieux le préserver. Cette séparation, loin de montrer le désintérêt de la jeune femme, se présente donc paradoxalement comme une dernière preuve d'amour. Renoncer à Léonce ne revient pas à cesser de l'aimer. Avec finesse, Madame de Staël parvient parfaitement à représenter l'ambiguïté et la complexité de la position de Delphine.
2. Un rapport de force
Nous assistons même à un surprenant renversement. C'est Delphine qui donne en définitive des conseils à Matilde. « Écoutez », « plaignez », « soignez », « chargez-vous », « priez » : tous ces verbes à l'impératif montrent que le rapport de force s'inverse dans la seconde partie du texte. Le discours devient pour le moins directif. Le sacrifice de Delphine semble lui donner le droit de guider Matilde. C'est même Delphine qui explique à cette dernière comment elle doit rendre Léonce heureux. Pour cela, il faut que l'épouse consente à ce que son mari garde un bon souvenir de celle qu'il a aimée ! De plus, Delphine rabaisse sans cesse sa rivale. Matilde se trouve en effet exclue d'une catégorie de personnes qui semble valorisée : « les âmes passionnées, capables de générosité, de douceur, de dévouement, de bonté ». L'énumération traduit la richesse de ce caractère bien éloigné de celui de Matilde… Cette dernière parvient en effet, selon Delphine, à se contenter du sens du « devoir pour commander les affections du cœur ». À l'inverse, Delphine et Léonce font bien évidemment partie des « âmes passionnées ». En somme, Delphine rappelle implicitement à Matilde qu'elle ne sera jamais comme son époux et qu'elle n'occupera jamais la place bien particulière qui était celle de Delphine…
Conclusion
Le lecteur ne peut donc qu'être troublé par ce texte. Delphine écrit ici une lettre d'adieu particulièrement touchante. En outre, tout en renonçant à sa relation avec Léonce, elle ne cesse de célébrer la force des liens qui l'unissent à celui qu'elle aime manifestement toujours. Ce paradoxe montre bien la puissance et la complexité des sentiments amoureux. Ce roman écrit par Madame de Staël annonce les plus grandes œuvres du mouvement romantique, qui n'en est encore, en 1802, qu'à ses prémisses.
Travaux d'écriture : dissertation
Introduction
Après avoir été longtemps méprisé, le roman occupe désormais la plupart des rayons en librairie ou en bibliothèque. Si les lecteurs affectionnent ce genre, c'est peut-être parce qu'ils peuvent vivre, par l'intermédiaire des personnages, des passions qui les captivent. Mais est-ce le seul lien capable d'unir le lecteur au roman qu'il tient entre les mains ? Pour mieux comprendre ce qui peut fasciner le lecteur d'un roman, nous commencerons par étudier le rôle que jouent les passions dans cette expérience singulière, avant de souligner que les personnages existent aussi grâce à d'autres caractéristiques importantes. Nous rappellerons pour finir que c'est également le style de l'auteur qui parvient à captiver le lecteur d'un roman.
I. Le charme des passions
1. La richesse des émotions
Nous savons désormais que le roman n'a rien à envier au théâtre sur le plan de la représentation des passions. Certes, au xviie siècle, Racine triomphe sur scène grâce à ses tragédies, mais, à la même époque, Madame de La Fayette démontre avec éclat que le roman peut tout à fait mettre en lumière des passions pour mieux les analyser. L'intérêt du roman réside aussi dans la diversité des émotions qu'il peut susciter chez le lecteur. Certes, les « passions tristes », pour reprendre les mots du philosophe Spinoza, sont souvent à l'honneur. Nous revenons alors à la racine étymologique du terme « passion », qui nous ramène à l'idée de souffrance. Le lecteur est invité à compatir, c'est-à-dire à souffrir avec le personnage, comme dans Delphine de Madame de Staël. L'identification renforce le trouble du lecteur, comme le confie Oscar Wilde à propos d'un célèbre personnage de Balzac : « La mort de Lucien de Rubempré est le plus grand drame de ma vie ». Il ne faut pourtant pas oublier que, dès le xvie siècle, Rabelais a prouvé avec Pantagruel ou encore Gargantua que le roman est également capable d'être la source de passions joyeuses, qui peuvent elles aussi transporter le lecteur.
2. La passion comme moteur de l'action
Les passions n'ont pas seulement pour but de toucher le lecteur, elles constituent aussi, bien souvent, le moteur de l'action. Certes, le roman épistolaire nous place au plus près des émotions d'un personnage, comme le démontre Laclos dans Les Liaisons dangereuses. Seulement, les personnages de Laclos sont aussi le jouet de leur désir, de leur colère ou encore de leur orgueil. Ce sont d'ailleurs ces passions qui précipitent leur perte. Sans elles, l'intrigue du roman n'aurait aucun sens. De même, des récits particulièrement romanesques reposent sur les passions qui agitent les personnages. C'est le cas du roman Martin Eden de Jack London, ou encore de bien des récits écrits par Hugo et Balzac. Les personnages de La Comédie humaine ne sont pas des êtres froids. Ils vivent des émotions que nous sommes invités à partager, comme Rastignac dans Le Père Goriot. Après avoir dit adieu au vieil homme et à ses illusions, Rastignac s'apprête à défier la société et il ne laisse pas le lecteur insensible : « Le jour tombait, un humide crépuscule agaçait les nerfs, il regarda la tombe et y ensevelit sa dernière larme de jeune homme, cette larme arrachée par les saintes émotions d'un cœur pur, une de ces larmes qui, de la terre où elles tombent, rejaillissent jusque dans les cieux. »
Les passions parviennent donc bien à animer le récit et captiver les lecteurs. Seulement, les romanciers n'ont pas seulement pour but de nous plonger dans des consciences tourmentées.
II. Un nécessaire recul
1. De l'intériorité au corps
Le personnage de roman n'existe pas seulement par son intériorité, il est aussi un corps qui prend forme dans l'esprit du lecteur. C'est pourquoi certains romanciers accordent une place importante à la description. Le portrait physique du personnage peut en effet précéder et annoncer un portrait moral. Dans Le Père Goriot, la description de Vautrin nous offre déjà de nombreuses informations sur ce dernier et nous sommes fascinés avant même de pénétrer dans la conscience du personnage. De plus, le lecteur n'est pas seulement intéressé par ce que ressent le personnage, il peut aussi être intrigué par ce qu'il fait. Aussi l'action joue-t-elle un rôle important dans de nombreux romans. Le lecteur veut alors suivre les aventures de ce corps appelé à voyager, à lutter ou à aimer. C'est cette dimension romanesque qui séduit par exemple certains amateurs de romans de cape et d'épée. Il y a aussi, chez certains lecteurs, un goût pour l'évasion, comme le prouve le succès de la science-fiction ou de la fantasy. Dès lors, le lecteur ne veut plus seulement retrouver dans le roman des passions qu'il pourrait lui-même éprouver : il désire également vivre des expériences troublantes ou dépaysantes.
2. Les vertus de la distance
Il est parfois nécessaire de nous placer à distance des passions ressenties par les personnages pour mieux les comprendre et mieux les analyser. L'ambition qui anime Rastignac nous renseigne par exemple sur une époque où l'argent est roi. Balzac accompagne par conséquent la représentation des émotions d'une série de précisions, de remarques et d'analyses. De même, Zola a souvent critiqué les romans romantiques, dans lesquels certains personnages sont idéalisés parce que la richesse de leurs émotions les élève. Même s'il loue le talent de Victor Hugo, il dénonce le mensonge sur lequel reposent ses œuvres. Certes, Zola ne prive pas ses personnages de passions, puisqu'il écrit dans la préface de La Fortune des Rougon : « Les Rougon-Macquart, le groupe, la famille que je me propose d'étudier, a pour caractéristique le débordement des appétits, le large soulèvement de notre âge, qui se rue aux jouissances. » Seulement, les passions sont ici le prétexte à une analyse et un portrait du Second Empire. Certains auteurs vont encore plus loin en mettant les émotions à distance parce qu'elles peuvent tromper le personnage et le lecteur. Les écrivains utilisant un style behavioriste se méfient par exemple de la représentation des émotions. C'est le cas de Dashiell Hammett, qui passe pour le créateur du roman noir aux Etats-Unis. Comme le résume Jean-Patrick Manchette, lui-même auteur de romans noirs : « Le fameux style « behavioriste » est le style de la défiance et du calme désespoir devant la ruse de la raison. Il dit seulement ce qui apparaît ; il déduit la réalité des apparences, et non de l'intériorité douteuse des gens. »
Par conséquent, si elles peuvent être parfois utiles, les passions ne sont pas toujours nécessaires pour captiver le lecteur. Ce dernier peut même être séduit par un personnage dépourvu de passions, dès lors que le style de l'écrivain lui plaît.
III. Captiver par les mots
1. L'aventure de l'écriture
Les auteurs du Nouveau Roman ont cherché à remettre en question les codes hérités du xixe siècle. Il ne s'agit plus pour eux d'inventer des personnages qui pourraient être résumés à quelques passions. Comme l'écrit Alain Robbe-Grillet : « Les créateurs de personnages, au sens traditionnel, ne réussissent plus à nous proposer que des fantoches auxquels eux-mêmes ont cessé de croire. Le roman de personnages appartient bel et bien au passé, il caractérise une époque : celle qui marqua l'apogée de l'individu. » Le personnage ne brille plus par ses passions, ses traits sont à peine esquissés et il est parfois privé de nom, comme dans La Jalousie où le personnage féminin imaginé par Alain Robbe-Grillet est désigné par une simple lettre. De même, lorsqu'il privilégie le point de vue externe, Alain Robbe-Grillet représente des corps qui agissent de manière mécanique. Dès lors, qu'est-ce qui soutient encore l'intérêt du lecteur ? Sans doute le travail sur l'écriture elle-même. Dans Problèmes du Nouveau Roman, Jean Ricardou résume ce changement important : le roman n'est plus « l'écriture d'une aventure » mais « l'aventure d'une écriture ». En jouant avec nos habitudes, les romanciers parviennent sans cesse à nous surprendre. Une partie du succès du roman vient alors de sa capacité à se réinventer sans cesse.
2. L'importance du style
Flaubert s'est souvent moqué des clichés qui peuplent de nombreuses œuvres romantiques. Dans Madame Bovary, le personnage d'Emma se plonge ainsi dans des romans gorgés de stéréotypes. Les personnages qu'elle admire sont certes animés par de nombreuses passions. Seulement, ils ne sont pas à l'image de la réalité, comme Emma le découvrira trop tard. À l'inverse, ainsi qu'il le confie dans sa Correspondance, Flaubert voudrait écrire « un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l'air, un livre qui n'aurait presque pas de sujet ». Il y parvient en partie, puisque dans Madame Bovary, l'action et les passions sont nécessairement limitées pour traduire au mieux le vide de l'existence d'Emma Bovary. Son roman n'en est pas moins captivant. L'humour et l'ironie renforcent indéniablement le plaisir de la lecture, mais c'est aussi le soin extrême accordé à l'écriture qui impressionne et captive. Le personnage de roman vit donc avant tout grâce à la qualité des mots qui le dessinent. De même, deux des plus grands romans du xxe siècle sont avant tout de formidables expériences d'écriture. Avec À La Recherche du temps perdu, Marcel Proust défend les pouvoirs de la littérature, qui est pour lui « la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie, par conséquent, réellement vécue ». Il suffit pour cela que le romancier parvienne à enfermer cette vérité dans « les anneaux nécessaires d'un beau style ». Dans une veine romanesque bien différente, Louis-Ferdinand Céline invente dans Voyage au bout de la nuit une langue qui peut à elle seule marquer durablement le lecteur.
En somme, un personnage peut certes captiver le lecteur par les passions qu'il vit. Seulement, on aurait tort de simplifier un genre aussi complexe que le roman. L'écriture des passions peut s'associer à la description, à la réflexion ou à l'action. Elle peut également passer au second plan ou être mise à distance dès lors que le roman est porté par un style singulier. C'est aussi cette grande plasticité qui explique le succès d'une forme littéraire qui n'a sans doute pas fini de nous surprendre.
Travaux d'écriture : écriture d'invention
Au fond d'un parc, à l'ombre d'un grand chêne, Madame de Clèves attend sur un banc, le regard perdu. Elle ne remarque pas Renée qui, debout, se tient près d'elle.
« Accepteriez-vous, madame, que je m'assoie à vos côtés ? »
Celle qui a parlé d'une voix douce mais assurée n'obtient, en guise de réponse, qu'un léger mouvement de tête l'autorisant à prendre place, et un timide sourire.
« Cela fait longtemps, madame, que je vous observe. Je n'ai pu m'empêcher de remarquer vos soupirs et la tristesse de votre regard. Auriez-vous quelques soucis que vous voudriez me confier ?
– Je crois, répond celle qui consent enfin à parler, que cette conversation n'aurait rien pour vous égayer.
– Il ne sert à rien d'étouffer la tristesse que l'on porte et j'ai tout le temps de vous écouter. Mais laissez-moi deviner. Ne serait-il pas ici question d'amour ? »
Ce mot semble réveiller la princesse de Clèves, comme si elle sortait brutalement d'un long sommeil. Renée ne lui laisse pas le temps de répondre.
« Oh, je n'ai aucun mérite. Je sais qu'il n'y a que l'amour pour assombrir ainsi un visage. J'aurais moi-même, à ce sujet, beaucoup à dire.
– Parlez-moi, madame, si vous le voulez bien. Je préfère pour l'instant vous écouter. Qu'avez-vous à dire à propos de l'amour ?
– C'est bien simple : j'y ai renoncé. Je l'ai quitté comme on abandonne un pays qui nous plaît mais qui nous ennuiera bientôt. J'ai réalisé que l'amour ne conduisait pas au bonheur. Il enferme dans une cage aux barreaux dorés. L'homme que j'aimais, et que j'aime toujours, j'ai préféré le quitter. Je ne voulais pas nous rendre malheureux.
– Rien ne vous contraignait à cette décision ?
– Rien d'autre que mon désir d'être libre. »
Madame de Clèves hoche longuement la tête, avant de reprendre :
« J'ai peine à vous comprendre. J'ai moi aussi aimé un homme, qui m'aimait en retour. Nous ne pouvions pas, hélas, céder à cette inclination. Le devoir et la bienséance s'y opposaient. Nous avons lutté, mais en vain, car la vertu est bien faible devant les pouvoirs de la passion. Cet amour a causé notre perte. Il a tué mon mari. Il m'a condamnée à la solitude et aux regrets.
– Vous en convenez donc : nous serions plus heureuses sans amour ?
– J'en doute, madame. J'aurais voulu pouvoir, comme vous, être libre de mes décisions, et rencontrer cet homme qui a mille qualités avant mon mari. Alors j'aurais pu aimer sans craindre d'offenser. Alors j'aurais pu vivre en associant mes envies et la vertu. Alors, j'aurais été heureuse, je le sais.
– Certes, mais auriez-vous été libre ? Ne vous aurait-il pas fallu vivre à jamais prisonnière du regard de celui qui vous aime ? N'auriez-vous pas fini par vous perdre pour lui plaire ?
– Je ne le crois pas. L'homme à qui je pense encore, car le temps n'efface pas de telles passions, est tel que je pourrais vivre ma vie à ses côtés sans jamais me lasser. »
Madame de Clèves tourne enfin la tête vers Renée, avant de demander, d'une voix plus grave :
« Me permettez-vous, madame, de vous parler honnêtement ?
– Mais bien évidemment.
– Je crois que votre orgueil vous aveugle et vous trompe. Dès lors que l'amour ne s'oppose pas à la morale, il faut céder à cette inclination, la seule capable de nous élever. Je ne pense pas que l'on se perde en étant aimé et je ne pense pas que l'on se perde en aimant. Je crois, bien au contraire, que l'on finit enfin par se retrouver. Si je renonce à l'amour et à la vie, c'est parce que le destin, et lui seul, me condamne à le faire.
– Il est vrai qu'il peut sembler étrange de dire adieu à ce qui nous rend heureux. Mais c'est que l'amour, comme les plus belles roses, finit toujours par se faner. Les beaux moments tombent comme les pétales. J'ai préféré partir avant de vivre cette désillusion. Je m'en vais avec quelques regrets, je ne le nie pas, mais aussi avec d'innombrables beaux souvenirs. Lorsque la solitude me pèsera trop, je pourrai réchauffer mon cœur en pensant à cette passion brûlante que rien n'a pu éteindre dans mon esprit. L'homme que j'ai laissé m'oubliera sans doute, je le sais, mais je veux croire que son corps se souvient encore du mien…
– Madame, bégaie la princesse en rougissant, je crois qu'il serait préférable de ne pas en dire davantage. Cela nous mènerait sur un chemin que je ne peux décemment pas emprunter…
– Pardonnez-moi : je suis une vagabonde et, même dans une discussion, j'ai tendance à m'égarer. »