Corpus : Verlaine, de Noailles, Prévert (sujet national, juin 2017, séries technologiques)

Énoncé

Objet d'étude : Poésie et quête de sens
Corpus : Paul Verlaine, Anna de Noailles, Jacques Prévert
Texte 1
«  Le paysage dans le cadre des portières
Court furieusement, et des plaines entières
Avec de l'eau, des blés, des arbres et du ciel
Vont s'engouffrant parmi le tourbillon cruel
Où tombent les poteaux minces du télégraphe(1)
Dont les fils ont l'allure étrange d'un paraphe(2).


Une odeur de charbon qui brûle et d'eau qui bout(3),
Tout le bruit que feraient mille chaînes au bout
Desquelles hurleraient mille géants qu'on fouette ;
Et tout à coup des cris prolongés de chouette.
– Que me fait tout cela, puisque j'ai dans les yeux
La blanche vision qui fait mon cœur joyeux,
Puisque la douce voix pour moi murmure encore,
Puisque le Nom si beau, si noble et si sonore
Se mêle, pur pivot de tout ce tournoiement,
Au rythme du wagon brutal, suavement.  »
Paul Verlaine, « Le Paysage dans le cadre des portières », La Bonne Chanson (1870).

Texte 2
Trains en été
«  Pendant ce soir inerte(4) et tendre de l'été,
Où la ville, au soir bleu mêlant sa volupté(5),
Laisse les toits d'argent s'effranger dans l'espace,
J'entends le cri montant et dur des trains qui passent…
– Qu'appellent-ils avec ces cris désespérés ?
Sont-ce les bois dormants, l'étang, les jeunes prés,
Les jardins où l'on voit les petites barrières
Plier au poids des lis et des roses trémières ?
Est-ce la route immense et blanche de juillet
Que le brûlant soleil frappe à coups de maillet(6) ;
Sont-ce les vérandas dont ce dur soleil crève
Le vitrage ébloui comme un regard qui rêve ?
– Ô trains noirs qui roulez en terrassant le temps,
Quel est donc l'émouvant bonheur qui vous attend ?
Quelle inimaginable et bienfaisante extase(7)
Vous est promise au bout de la campagne rase ?
Que voyez-vous là-bas qui luit et fuit toujours
Et dont s'irrite ainsi votre effroyable amour ?
– Ah ! de quelle brûlure en mon cœur s'accompagne
Ce grand cri de désir des trains vers la campagne…  »
Anna de Noailles, « Trains en été », Les Éblouissements (1907).

Texte 3
«  En sortant de l'école
nous avons rencontré
un grand chemin de fer
qui nous a emmenés
tout autour de la terre
dans un wagon doré
Tout autour de la terre
nous avons rencontré
la mer qui se promenait
avec tous ses coquillages
ses îles parfumées
et puis ses beaux naufrages
et ses saumons fumés
Au-dessus de la mer
nous avons rencontré
la lune et les étoiles
sur un bateau à voiles
partant pour le Japon
et les trois mousquetaires des cinq doigts de la main
tournant la manivelle d'un petit sous-marin
plongeant au fond des mers
pour chercher des oursins
Revenant sur la terre
nous avons rencontré
sur la voie de chemin de fer
une maison qui fuyait
fuyait tout autour de la terre
fuyait tout autour de la mer
fuyait devant l'hiver
qui voulait l'attraper
Mais nous sur notre chemin de fer
on s'est mis à rouler
rouler derrière l'hiver
et on l'a écrasé
et la maison s'est arrêtée
et le printemps nous a salués
C'était lui le garde-barrière(8)
et il nous a bien remerciés
et toutes les fleurs de toute la terre
soudain se sont mises à pousser
pousser à tort et à travers
sur la voie du chemin de fer
qui ne voulait plus avancer
de peur de les abîmer
Alors on est revenu à pied
à pied tout autour de la terre
à pied tout autour de la mer
tout autour du soleil
de la lune et des étoiles
À pied à cheval en voiture et en bateau à voiles.  »
Jacques Prévert, « En sortant de l'école », Histoires (1946).

I. Questions
Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez aux questions suivantes, de façon organisée et synthétique.
1. Quelles sont les particularités des trains évoqués dans les textes du corpus ?
2. Ces voyages vous paraissent-ils réels ou rêvés ?
Comprendre le sujet
La première question vous invite à comparer ces trois poèmes pour identifier les « particularités » de ces trains. Vous devez donc relever différentes caractéristiques et être sensible à l'originalité de ces textes. N'oubliez pas que l'objet d'étude est ici « poésie et quête de sens ». Il est donc nécessaire d'analyser la dimension poétique de ces trains.
La seconde question se situe dans le prolongement de la première mais vous devez penser à bien séparer vos deux réponses. Nous retrouvons le thème du « voyage » qui est central dès lors qu'il s'agit du train. Cette question repose sur une apparente opposition puisqu'elle confronte le rêve et la réalité. Pensez à nouveau à bien comparer ces textes pour mettre en lumière la singularité de chacun d'entre eux.
Mobiliser ses connaissances
L'alexandrin doit son nom au Roman d'Alexandre, une œuvre du Moyen Âge composée de vers de douze syllabes. Il s'agit d'un des vers les plus prisés par les poètes, ce qui explique qu'on le retrouve dans les deux premiers poèmes de ce corpus. Ce vers long peut être divisé en deux hémistiches de six syllabes. Une césure marque alors une forme de pause entre les deux hémistiches. Cette césure est importante : elle peut permettre de mettre en valeur des termes à l'intérieur du vers. C'est par exemple le cas du mot « charbon », au vers 7 du poème de Verlaine.
La diérèse est un procédé permettant de scinder une syllabe en deux. Il est nécessaire de bien la respecter pour parvenir au bon nombre de syllabes. Seulement, ce procédé permet aussi de mettre un terme en lumière. Le mot se trouvera ainsi souligné par la diction. C'est par exemple le cas de l'adverbe « furieusement » au début du poème de Verlaine. Le terme s'oppose d'ailleurs à un autre adverbe, « suavement », qui est lui aussi traversé par une diérèse à la toute fin du poème.
Organiser ses idées
Il vous faut organiser avec soin vos deux réponses. Essayez de proposer un plan cohérent pour traiter chaque question. Pour répondre à la première question, il vous suffit d'identifier quelques signes particuliers. Chaque caractéristique majeure peut ainsi faire l'objet d'un paragraphe. Pour construire votre seconde réponse, vous pouvez vous appuyer sur l'alternative proposée par le sujet en différenciant bien les textes et en veillant à ne pas vous contredire. Il est possible de montrer que ces poèmes donnent parfois une dimension concrète à ces voyages, notamment grâce aux sens. N'oubliez pas toutefois l'aspect onirique de ces textes.
II. Travaux d'écriture
Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des trois travaux d'écriture suivants.
Commentaire de texte
Vous ferez le commentaire du texte « Trains d'été » d'Anna de Noailles (texte 2) en vous aidant du parcours de lecture suivant :
1. Dégagez les caractéristiques des paysages traversés par les trains.
2. Montrez que les trains sont présentés comme des êtres humains.
Comprendre le texte
Dès le titre de ce poème écrit par Anna de Noailles, les trains sont mis en pleine lumière. Ils sont également associés à l'été. Le lecteur ne sera donc pas surpris d'observer dans ce texte des trains rouler sous un « dur soleil ». C'est cette rencontre entre les trains et le paysage estival que vous devez analyser. Soignez sensible à certains contrastes en étudiant par exemple les nombreux adjectifs qualificatifs qui parcourent ce poème.
Gardez à l'esprit que l'intitulé de l'objet d'étude est « poésie et quête de sens ». Il y a bien une quête cachée au cœur de ce texte, comme le suggèrent l'évocation du désir ou la représentation d'une forme de fuite. Cette quête, c'est d'abord celle des trains, mais c'est peut-être aussi celle du « je », qui est très présent dans ce poème.
Mobiliser ses connaissances
La personnification est une figure de style qui permet de doter de caractéristiques humaines un objet, un animal ou encore une abstraction. Lorsqu'un terme marque explicitement l'analogie, on parle de comparaison. Lorsque l'analogie est implicite, il s'agit d'une métaphore. La personnification s'oppose à l'animalisation, qui permet de déshumaniser un individu en le rabaissant au rang d'animal, et à la réification, figure de style qui vise à transformer un être humain en objet. Dans ce poème d'Anna de Noailles, la personnification permet de donner vie aux trains. Elle se manifeste notamment par les sensations et par les émotions.
L'étude de l'énonciation permet de déterminer les conditions de production d'un énoncé. Il ne s'agit plus de s'intéresser au contenu du discours mais au contexte. Traditionnellement, étudier l'énonciation permet de répondre à quelques questions importantes pour définir une situation d'énonciation : qui s'exprime ? À qui ? Quand ? Où ? Dans le cadre d'un roman épistolaire, l'énonciation est par exemple capitale puisqu'un personnage pourra adapter son discours en fonction du destinataire auquel il s'adresse.
En poésie aussi l'énonciation peut jouer un rôle important dès lors qu'un dialogue s'établit. C'est le cas dans ce poème d'Anna de Noailles. Certes, la situation d'énonciation peut sembler floue : nous ne savons rien à propos de ce « je » poétique. Grammaticalement, rien ne nous indique même s'il s'agit d'un homme ou d'une femme. En revanche, ce « je » se trouve un destinataire au fil du poème puisqu'il apostrophe les trains.
Organiser ses idées
Appuyez-vous sur le parcours de lecture proposé par le sujet. Vous pouvez bien évidemment reformuler les axes proposés mais chaque point pourra faire l'objet d'une partie dans votre développement. Pensez malgré tout à formuler une problématique claire dans votre introduction. Cette problématique devra nécessairement être liée aux deux parties de votre développement.
Vous devez par ailleurs développer chaque partie en paragraphes argumentés. Pour nourrir ces sous-parties, pensez à bien analyser le texte sans vous contenter de le paraphraser. Pour cela, il est important d'identifier et d'interpréter des procédés littéraires. Tenez également compte de la dimension poétique de ce texte en étudiant les rythmes et les sonorités.
Dissertation
Le rôle du poème est-il seulement de faire rêver le lecteur ?
Votre argumentation s'appuiera sur les textes du corpus, les textes étudiés en classe et vos lectures personnelles.
Comprendre le sujet
Ce sujet doit vous amener à identifier les différentes fonctions de la poésie. La question posée propose un premier « rôle », en lien avec les textes du corpus. Le poème aurait ainsi pour but de « faire rêver le lecteur ». Interrogez-vous sur cette notion de rêve : comment le poète pourrait-il nous élever au-dessus de la réalité ? Quelles spécificités de la poésie pourraient renforcer cette évasion ?
Pour autant, le sujet vous invite implicitement à chercher les autres « rôles » du poème. L'adverbe « seulement » sous-entend qu'il ne faut sans doute pas cantonner la poésie à cette fonction onirique. La « quête du sens » du poète peut prendre de nombreux visages…
Mobiliser ses connaissances
Victor Hugo fait partie des auteurs qui ont à eux seuls expérimenté à peu près tous les chemins ouverts par la poésie. D'une part, il considère le poète comme un voyant, un « rêveur sacré » capable d'éclairer les autres hommes. Il devient alors l'égal de Prométhée. Mais Hugo a aussi brillé sur le terrain de la poésie lyrique. Dans ses Contemplations, il revient sur la mort de sa fille Léopoldine. Dans la préface de ce recueil, il répond à ceux qui l'accusent de s'enfermer dans une conception trop personnelle de la poésie : « On se plaint quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi ! » Enfin, tout en accordant une grande attention à la dimension formelle de la poésie, Hugo a parfois transformé le poème en arme, comme lorsqu'il s'est opposé à Napoléon III dans Les Châtiments.
Le surréalisme est un mouvement littéraire qui a marqué la première moitié du xxe siècle. Dans le sillage du mouvement Dada, il s'est construit sur les ruines d'un monde ravagé par la Première Guerre mondiale. Pour les poètes surréalistes comme André Breton, Paul Éluard, Louis Aragon ou Robert Desnos, la littérature doit dépasser la simple représentation de la réalité et se libérer de différents carcans. Dans le premier Manifeste du surréalisme, André Breton nous offre une définition de ce mouvement : « Automatisme psychique pur par lequel on se propose d'exprimer soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ».
Les poètes surréalistes accordent une grande importance aux rêves dans la mesure où ces derniers permettent de se libérer du « contrôle exercé par la raison ». Robert Desnos prenait par exemple soin de noter ses rêves pour partager ses voyages oniriques. Plus généralement, les poètes surréalistes cherchent souvent à brouiller les repères du lecteur pour mieux l'éloigner du réel.
Organiser ses idées
L'analyse de la question posée permet d'organiser efficacement les idées. Chaque partie du développement pourra ainsi décrire une fonction importante de la poésie. Commencez par exemple par montrer que le poème entretient bien des liens privilégiés avec le rêve. Dans la suite de votre dissertation, vous pourrez toutefois expliquer que ce n'est pas le seul rôle du poème. La poésie peut aussi nous ramener vers le monde qui nous entoure, afin de nous inviter à le redécouvrir mais aussi pour nous faire réfléchir. Pensez enfin à tirer parti des spécificités du texte poétique car ce dernier accorde une grande importance aux images, aux rythmes ou aux sonorités.
Écriture d'invention
Un train raconte son voyage à travers des paysages, réels ou rêvés, en exprimant ses sensations et ses pensées.
Votre texte sera écrit à la première personne du singulier. Il comprendra une quarantaine de lignes au minimum.
Comprendre le sujet
Vous devez ici raconter un voyage du point de vue d'un train. Pensez à bien écrire votre texte à la première personne du singulier et à proposer un récit subjectif. Votre réponse doit en effet mêler des « sensations » et des « pensées » : il y aura donc une part de perception mais aussi une forme d'analyse durant cette singulière introspection.
En outre, le sujet vous invite à profiter de ce voyage pour vous intéresser à des paysages « réels ou rêvés ». Vous avez par conséquent toute latitude : attardez-vous sur des paysages qui ne vous laissent pas insensible. Pour réussir cet exercice, il faudra faire preuve de rigueur mais aussi d'inventivité.
Mobiliser ses connaissances
La synesthésie est une figure de style qui permet de mêler différentes sensations. Elle est souvent utilisée en poésie pour brouiller les repères du lecteur et offrir une nouvelle perception de la réalité. Baudelaire y a ainsi recours dans ses Fleurs du mal. On peut aussi la trouver dans un roman comme le montre cet extrait du Voyage au bout de la nuit de Céline :
« On en a eu tellement plein les yeux, les oreilles, le nez, la bouche, tout de suite, du bruit, que je croyais bien que c'était fini, que j'étais devenu du feu et du bruit moi-même. »
Dans votre réponse, la synesthésie pourra être la conséquence de la vitesse du train. Elle vous permettra alors d'exprimer des sensations de manière originale et poétique.
L'anaphore est une figure de style qui consiste à répéter un mot ou un groupe de mots au début d'un vers ou d'une phrase. C'est un procédé d'insistance qui permet de mettre certains termes en pleine lumière. L'anaphore s'accompagne aussi, parfois, d'une forme de solennité. Corneille en offre un bon exemple dans sa tragédie Horace : « Rome l'unique objet de mon ressentiment !/ Rome à qui vient ton bras d'immoler mon amant !/ Rome qui t'a vu naître et que ton cœur adore !/ Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore ! » Prévert utilise lui aussi l'anaphore dans « En sortant de l'école ». Même si votre texte est écrit en prose, ce procédé pourra lui donner une dimension poétique.
Organiser ses idées
Au brouillon, rassemblez différentes idées en lien avec le sujet. Relisez les textes du corpus pour vous inspirer de quelques procédés mais veillez à ne pas les copier : vous devrez, dans votre réponse, faire preuve d'originalité. Pour éviter de rédiger un texte déstructuré, organisez ensuite ces idées avec soin en proposant une réelle progression logique.
Commencez par exemple, en guise d'introduction, par poser le cadre de cet étrange récit avant de vous attarder sur quelques paysages. N'oubliez pas que le pluriel du mot « paysages » vous invite à ne pas vous cantonner à un seul espace. Ce train est en mouvement : « Je suis en route. J'ai toujours été en route », pourrait-il dire en reprenant les mots du poète Blaise Cendrars dans un poème justement consacré à une célèbre voie ferrée : le Transsibérien.
(1)Télégraphe : au xixe siècle, réseau de fils électriques permettant de transmettre des messages, appelés télégrammes.
(2)Paraphe : signature.
(3)Cette odeur provient de la locomotive à vapeur.
(4)Inerte : sans mouvement, sans énergie.
(5)Volupté : plaisir sensuel.
(6)Maillet : sorte de marteau.
(7)Extase : joie extrême.
(8)Garde-barrière : agent des chemins de fer, responsable de la manœuvre des barrières d'un passage à niveau.

Corrigé

Questions
1. Les écrivains n'ignorent pas les évolutions de la société. Paul Verlaine, dans « Le paysage dans le cadre des portières », Anna de Noailles dans « Trains en été » et Jacques Prévert dans « En sortant de l'école » ont par exemple invité leurs lecteurs à aller à la rencontre de trains. Mais quelles sont plus précisément les particularités des trains évoqués dans les poèmes de ce corpus ? Pour répondre à cette question, nous observerons d'abord que ces trains semblent prendre vie. Nous montrerons ensuite qu'ils nous proposent d'étonnantes rencontres.
Les trains sont bien au centre de ces poèmes et nous retrouvons des éléments attendus comme cette « odeur de charbon » dans le poème de Verlaine. Le terme « charbon » est placé juste avant la césure à l'hémistiche, ce qui lui donne encore plus d'importance. Nous retrouvons aussi dans les textes cette vitesse caractéristique des voyages en train. Aussi le train avance-t-il en « terrassant le temps », nous rappelle Anna de Noailles. Cette notion de mouvement est récurrente dans ces trois poèmes mais chaque train semble progresser à un rythme différent. Bien qu'il se promène « tout autour de la terre », le train de Jacques Prévert semble plus paisible. Il finit même par s'arrêter. Face aux fleurs qui se mettent à pousser, la « voie de chemin de fer » « ne [veut] plus avancer/ de peur de les abîmer ». Nous sommes loin de cette délicatesse dans les deux autres poèmes qui frappent au contraire par leur violence. Le mouvement du train semble alors beaucoup plus frénétique. Verlaine évoque même « le bruit que feraient mille chaînes au bout/ desquelles hurleraient mille géants qu'on fouette ». Les hyperboles renforcent le tumulte, tout comme la métaphore du « tourbillon cruel » ou l'adverbe « furieusement » qui est mis en valeur par la diérèse. De même, dès le début du texte d'Anna de Noailles, nous percevons avec le « je » poétique « le cri montant et dur des trains qui passent ». Le terme « cri » est répété à la fin du poème. La personnification donne vie aux trains mais elle traduit une forme de souffrance.
Ces trains permettent aussi d'étonnantes rencontres. Le mouvement qui les caractérise anime le paysage qui les entoure. C'est ce que nous constatons dès le début du poème de Verlaine puisque, par une forme de renversement, ce n'est pas le train qui file mais c'est le paysage qui « court furieusement » tandis que « des plaines entières/ […] vont s'engouffrant ». Cette tournure alliant le verbe aller au participe présent donne l'impression d'une énergie qui n'en finit pas de mettre le monde en mouvement, même si ce voyage peut sembler « brutal ». Nous pouvons formuler un constat similaire à la lecture du texte d'Anna de Noailles : le train semble s'opposer à la quiétude de « ce soir inerte et tendre de l'été ». Reste que le poème s'achève sur le « grand cri de désir des trains vers la campagne ». Au bout de ce trajet chaotique, c'est bien le monde, avec son « émouvant bonheur » et sa « bienfaisante extase » qui semble promis, même s'il paraît sans cesse se refuser. Ce voyage en train permet de rencontrer « les bois dormants, l'étang, les jeunes prés ». De même, toujours avec une tonalité plus légère, Jacques Prévert profite de ce chemin de fer pour nous emmener à la rencontre de la terre, mais aussi de la mer, de la lune et des étoiles. Le train se présente donc aussi comme une fenêtre ouverte sur le monde.
En somme, nous retrouvons bien quelques caractéristiques communes et attendues, comme la vitesse. Pour autant, force est de constater que chaque train nous offre un voyage singulier.
2. Le train a représenté au xixe siècle une avancée majeure à laquelle les poètes ont été sensibles, comme le prouvent les trois textes de ce corpus. Paul Verlaine, Anna de Noailles et Jacques Prévert ne se contentent toutefois pas d'une simple description des trains et ils brouillent volontiers les repères des lecteurs. Ainsi, à la lecture de ces poèmes, nous pouvons par exemple nous demander si ces voyages sont réels ou rêvés. Pour éclaircir ce point, nous analyserons d'abord la dimension parfois concrète de ces voyages, avant de noter qu'ils deviennent bien souvent oniriques.
C'est sans doute le voyage proposé par Verlaine qui paraît le plus réel. En effet, le poète s'appuie sur les sensations pour rendre cette évocation encore plus concrète. Nous sentons « une odeur de charbon qui brûle et d'eau qui bout » et nous entendons des « cris » qui peuvent rappeler le sifflement du train. Ces sensations sont ici désagréables, si bien qu'elles marquent l'esprit d'un lecteur qui peut à son tour s'imaginer dans ce « wagon brutal ». En outre, Verlaine s'attarde sur quelques détails précis comme « les poteaux minces du télégraphe » qui défilent à mesure que le train est en mouvement. Nous retrouvons ces « cris » dans « Train en été » et les « trains noirs » peuvent rappeler la couleur caractéristique des trains à vapeur. La chaleur est aussi perceptible avec ce « brûlant soleil » et ce « dur soleil ». Seulement, ces détails sont rapidement évacués : c'est moins le train qui compte que les émotions qu'il suscite. Le voyage devient alors intérieur. Mais Verlaine aussi s'illustre par un jeu de contrastes qui nous indique que ce n'est sans doute pas la réalité qu'il poursuit dans ce poème. De plus, il n'hésite pas à amplifier les sensations et à transformer la réalité comme nous le prouvent les images et les hyperboles des vers 8 et 9.
Il y a en effet dans le poème de Verlaine une coupure. À partir du vers 11, le chaos du train semble passer au second plan. Les « hurlements » et les « cris » s'effacent brièvement devant le spectacle apaisant de cette « blanche vision » et de cette « douce voix ». Ce « Nom » qui nous ramène vers les sentiments amoureux devient le « pur pivot » autour duquel gravitent les vers de ce poème. Dans « Trains en été », cette fuite vers l'imaginaire est encore plus manifeste. Dès le vers 3, la vision de ces « toits d'argent » tranche avec une description purement réaliste. À mesure que nous progressons dans cette lecture, nous comprenons bien que ce voyage est intériorisé. Le lecteur peut parfois avoir l'impression d'être confronté à « un regard qui rêve », pour reprendre les mots qui achèvent le vers 12. Il est en outre, au vers 15, question d'une « extase ». Le « je » poétique en vient même à s'adresser aux trains. Le registre lyrique est renforcé par cet étrange dialogue qui s'installe entre le « je » et les trains. Jacques Prévert franchit un pas supplémentaire sur le chemin de la fantaisie. L'imaginaire semble totalement libéré dans son poème. Le titre « En sortant de l'école » annonce déjà une tonalité ludique et enfantine. Il n'y a plus dans ce poème de « wagon brutal » ou de « trains noirs » comme dans les deux autres textes. Nous sommes au contraire invités à prendre place dans un « wagon doré ». Le poète passe ensuite librement de la terre à la mer et de la lune au Japon. Non sans cette forme de mystère propre au rêve, nous cheminons d'une vision à une autre. Les moyens de locomotion se confondent même à la fin du texte, comme si l'essentiel était au fond dans ce mouvement libre que rien ne semble pouvoir entraver.
Il est bien évidemment difficile de savoir si, pour les poètes, ces voyages sont nés d'une observation du réel ou d'une fuite onirique. Reste que ces étranges périples nous entraînent le plus souvent du côté de l'imaginaire, avec, selon les poèmes, une forme de brutalité ou de légèreté.
Travaux d'écriture : commentaire
Introduction
Si les femmes ont longtemps été contraintes d'écrire dans l'ombre, le xxe siècle leur a peu à peu permis de ne plus se cacher derrière des publications anonymes ou des pseudonymes. Ainsi, le nom d'Anna de Noailles a marqué la première moitié du xxe siècle. Cette comtesse née à Paris en 1876 est la fille de princes roumains. Par sa verve et son esprit, elle a séduit et fasciné les nombreux visiteurs de son salon. Ses recueils ont aussi marqué les lecteurs comme le prouvent ses Éblouissements en 1907. Dans ce poème intitulé « Trains en été », qui est constitué de vingt alexandrins, Anna de Noailles parvient à s'affranchir des stéréotypes du lyrisme. Le « je » poétique ne se noie pas dans sa propre intériorité : il se perd au contraire dans des paysages traversés par des trains. Mais comment ces « trains noirs » peuvent-ils atteindre le « cœur » du « je » ou du lecteur ? Pour le comprendre, nous commencerons par analyser plus précisément la richesse des paysages décrits. Nous montrerons ensuite que les trains sont élevés au rang de personnages.
I. À la rencontre des paysages
1. Un contraste
Le début de ce poème est marqué par une indéniable quiétude. Nous découvrons dès le premier vers les charmes du « soir inerte et tendre de l'été ». « Été » rime en outre avec « volupté », comme si le début de ce poème s'inscrivait sous le signe du plaisir des sens. Les « toits d'argent » renforcent le caractère poétique de ce paysage urbain. Le verbe « s'effranger » donne toutefois le sentiment que ce paysage se décompose déjà et qu'il s'effile sous nos yeux. L'adjectif « inerte », placé à la césure, s'oppose au mouvement des « trains qui passent ». La suite du poème confirme l'importance de ces contrastes. D'une part, les trains sont dès leur entrée dans le texte marqués par une forme de violence, comme le prouve « le cri montant et dur » qui retentit au vers 4. D'autre part, la « campagne rase » qui les environne est pour sa part associée, grâce à la rime, à une « bienfaisante extase ». « La route immense et blanche » s'oppose également aux « trains noirs ». Le tableau peut cependant se troubler. Le paysage est lui aussi touché par une forme de dureté. Nous retrouvons d'ailleurs l'adjectif « dur » à la fin du vers 11, pour compléter la description de ce « soleil brûlant » qui « frappe ». L'allitération en [r] illustre bien cette dureté qui touche jusqu'aux sonorités. Ce paysage estival est donc complexe : il est apaisé et apaisant, mais il n'échappe pas tout à fait à une forme de tumulte.
2. Des paysages en mouvement
Anna de Noailles reproduit de manière poétique cette vitesse qui est caractéristique des trains. Ces derniers font d'ailleurs leur entrée grâce à un verbe de mouvement à la fin du vers 4. Le présent de l'indicatif, qu'Anna de Noailles choisit dans l'ensemble du poème, donne le sentiment que ce mouvement se poursuit indéfiniment. De même, les trains roulent « en terrassant le temps », peut-on lire au vers 13. On ne s'étonnera donc pas de voir défiler des paysages à grande vitesse, à l'image des vers  et 7. « Les bois dormants, l'étang, les jeunes prés » et « les jardins » se succèdent ainsi. De même, nous passons rapidement d'un cadre urbain à un paysage plus champêtre. Anna de Noailles délaisse les toits de « la ville » pour s'intéresser « au poids des lis et des roses trémières ». Les pluriels confirment que le regard va sans attendre d'un élément à l'autre. Ces paysages sont cependant passés en revue durant une interrogation et ils sont davantage imaginés que réellement décrits.
3. Des paysages insaisissables ?
Les paysages ne se matérialisent donc jamais vraiment. Ils semblent présentés par « un regard qui rêve », pour reprendre les derniers mots du vers 12. Non seulement ils ne sont qu'esquissés par Anna de Noailles, mais ils paraissent constamment s'échapper. Ils se présentent et se refusent. C'est bien à ce mouvement qui prend l'apparence d'une quête que s'intéresse Anne de Noailles. La fin du poème résume ce jeu de va-et-vient qui semble ne jamais prendre fin : « Que voyez-vous là-bas qui luit et fuit toujours/ Et dont s'irrite ainsi votre effroyable amour ? » La paronomase unissant « luit » et « fuit » résume parfaitement la dynamique du poème. Les paysages brillent mais disparaissent, attirent mais se refusent. Tout se passe comme si les trains tentaient toujours, en vain, de traverser l'horizon. De même, la nature s'anime et elle est également personnifiée. Aussi les prés sont-ils « jeunes » et les bois « dormants » tandis que le soleil « frappe à coups de maillet ». De même, le « vitrage ébloui » est comparé à un regard. Qu'elles soient explicites ou implicites, les analogies troublent constamment nos repères et contribuent à faire de ces paysages des énigmes mouvantes.
Le lecteur participe donc à un étrange voyage et il découvre des paysages qui sont dessinés pour être aussitôt effacés. Mais il n'est pas au bout de ses surprises : les trains ont eux aussi de quoi intriguer.
II. À la rencontre des trains
1. Des êtres troublés
Anna de Noailles personnifie sans cesse les trains qu'elle évoque. Seulement, elle leur donne vie pour mieux représenter leur trouble et leur douleur. C'est en effet par un cri que les trains pénètrent dans ce poème, un « cri montant et dur ». Les adjectifs choisis associent une idée de mouvement à une forme de violence. Cette sensation auditive pour le moins troublante et désagréable est importante car, dès le vers suivant, Anna de Noailles s'attarde à nouveau sur ces « cris désespérés ». Le passage du singulier au pluriel crée une forme de gradation et il confirme l'idée d'un manque. Le poème s'achève précisément sur un « grand cri de désir ». Aussi les « trains noirs » sont-ils associés à des termes sombres comme « irrite », « effroyable » ou « brûlure », tandis que les touches plus positives semblent renvoyées à un futur attendu mais beaucoup plus incertain. Le « bonheur » « attend » certes les trains mais, en définitive, l'« extase » est simplement « promise ». C'est sans doute ce qui crée la frustration qui traverse tout ce poème. Si les trains sont présentés comme des êtres humains, ce sont donc des êtres qui souffrent.
2. Un étrange dialogue
La personnification est également renforcée grâce à la situation d'énonciation. Si les trains sont d'abord des êtres décrits par le « je », ils s'élèvent peu à peu au rang de destinataires du discours. L'utilisation des pronoms personnels confirme ce glissement. Le pronom « ils » désigne d'abord les trains mais, à partir du vers 13, il est remplacé par un « vous » qui est ensuite répété à de nombreuses reprises. De même, l'apostrophe « Ô trains noirs » et les interrogations transforment encore davantage les trains en interlocuteurs. C'est donc un étrange dialogue qui se déroule sous nos yeux. Aux « cris » des trains répond la parole du « je ». Mais les questions posées restent sans réponses, si bien que le dialogue est faussé. La parole semble même se décomposer : Anna de Noailles multiplie les points d'interrogation et, lorsqu'elle change de ponctuation, c'est pour utiliser des points de suspension. Ces derniers rappellent les toits d'argent qui sont en train de « s'effranger » au début du poème. À leur image, la dernière phrase s'effile et se disloque. À nouveau, si les trains prennent vie grâce à ce dialogue, la communication se place sous le signe du manque et de l'incomplétude.
3. Échos
La fin du poème indique que cette souffrance fait écho à « une brûlure » du « je », une souffrance qui affecte le « cœur ». Cette nouvelle analogie donne une dimension lyrique à ce poème, mais elle invite aussi à interpréter cette évocation des trains de manière symbolique. Ce qui s'écrit aussi dans ce poème, c'est un désir très intime, qui peut tout à fait concerner les rapports amoureux. Anna de Noailles entretient à ce propos une forme d'ambiguïté, mais les termes qu'elle choisit pour nourrir ses alexandrins sont assez éloquents. C'est par exemple le cas de ce « grand cri de désir », de cet « émouvant bonheur » et de cette « inimaginable et bienfaisante extase » qui est accentuée par une hyperbole. Cette rencontre espérée mais sans cesse repoussée, ce n'est donc pas seulement celle des trains et des paysages. Cet « effroyable amour », qui pouvait passer pour un oxymore, prend alors tout son sens : il y a bien dans ces rencontres allégoriques un mélange d'attirance et de déception. Le flou qui entoure le « je » fait de cette « brûlure » une expérience universelle. En somme, si Anna de Noailles présente les trains comme des êtres humains, c'est aussi pour les transformer en miroirs des passions.
Conclusion
Anna de Noailles trace donc bien un parcours singulier à l'occasion de ce voyage estival. Nous partons à la rencontre de différents paysages et nous voyons des trains prendre vie, mais c'est pour mieux retrouver, au bout du chemin, les troubles du cœur. Cette représentation des paysages n'est pas sans rappeler le travail poétique de Verlaine dans les Romances sans paroles. Dans le poème « Charleroi », il nous invite d'ailleurs à prendre le train pour effectuer un voyage impressionniste à travers des « Paysages belges ».
Travaux d'écriture : dissertation
Introduction
L'origine étymologique du terme « poème » nous rappelle que le poète est un véritable créateur. Entre ses mains, la langue prend un nouveau visage. Mais si les poètes ont souvent en commun cette attention particulière au langage, tous ne poursuivent pas nécessairement les mêmes buts. Certains estiment ainsi que la poésie doit permettre au lecteur de fuir la simple réalité. Mais peut-on aller jusqu'à affirmer que le rôle du poème est seulement de faire rêver le lecteur ? Cette question interroge les différentes fonctions de la poésie. C'est pourquoi nous allons chercher à analyser les nombreux pouvoirs du poème. Dans un premier temps, nous montrerons que la poésie peut en effet être synonyme d'évasion. Toutefois, nous rappellerons ensuite que les poètes n'oublient pas de nous confronter au monde qui nous entoure. Nous analyserons pour finir ce jeu avec la langue qui caractérise aussi la création poétique.
I. La grande évasion
1. Brouiller les repères
Les poètes rejettent souvent la simple représentation de la réalité. Ainsi, plutôt que de décrire de manière précise et réaliste un voyage en train, Anna de Noailles et Jacques Prévert préfèrent plonger le lecteur dans un voyage beaucoup plus onirique, pour faire entendre « le cri montant et dur des trains qui passent », comme dans « Trains en été », ou encore pour nous faire monter dans un étrange « wagon doré », pour reprendre les mots de Prévert dans « En sortant de l'école ». Les poètes surréalistes ont eux aussi ouvert des portes vers des univers proches du rêve. Dans État de veille, Robert Desnos écrit un poème justement intitulé « Rêves » qui commence par ces vers : « Poser sa tête sur un oreiller/ Et sur cet oreiller dormir/ Et dormant rêver/ À des choses curieuses ou d'avenir ». Il ajoute dans Corps et Biens : « J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité. » Le rêve est donc une curiosité célébrant les pouvoirs de l'imaginaire. De même, dans Les Mains libres, recueil composé de dessins de Man Ray et de poèmes de Paul Éluard, les deux artistes créent un monde dans lequel les images se composent et se décomposent librement. Chaque poème devient une « aventure », pour reprendre le titre d'un poème de ce recueil.
2. Être voyant
Victor Hugo a souvent rappelé que le poète doit occuper une fonction importante dans la société. Il suffit pour s'en convaincre de relire ce poème précisément intitulé « Fonction du poète ». Hugo interpelle alors ses lecteurs : « Peuples ! écoutez le poète !/ Écoutez le rêveur sacré !/ Dans votre nuit, sans lui complète,/ lui seul a le front éclairé. […] Il inonde de sa lumière/ ville et désert, Louvre et chaumière,/ et les plaines et les hauteurs ». Comme Prométhée, le poète parvient à éclairer les autres hommes. Il est « vraiment voleur de feu », note aussi Rimbaud. Ce dernier nous rappelle que l'expérience de la poésie peut dépasser le simple cadre de l'écriture. Le poète met alors en jeu bien plus que des vers : il se mise lui-même. Dans la célèbre lettre adressée à Paul Demeny en 1871, Rimbaud écrit notamment : « Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. » Il ajoute par ailleurs : « Il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences […]. Il arrive à l'inconnu ! » Les poèmes rassemblés dans Une Saison en enfer ou dans les Illuminations nous proposent bien une série d'étonnantes visions. On comprend dès lors pourquoi les surréalistes ont considéré Rimbaud comme l'un des précurseurs de leur mouvement.
La poésie permet parfois de s'évader et d'échapper aux simples représentations de la réalité. Pour autant, on aurait tort d'enfermer le poète dans ce seul rôle. Certains recueils cherchent aussi à nous ramener vers le monde qui nous entoure.
II. Une redécouverte du monde
1. À la rencontre du quotidien
Le quotidien cache parfois des secrets que les poètes veulent mettre en lumière. Dans Le Parti pris des choses, Francis Ponge s'intéresse par exemple à « la bougie », au « papillon », au « pain » ou encore à « la radio ». Le choix de ces thèmes n'a rien d'anecdotique ou de gratuit. Au contraire, c'est lui qui guide les choix littéraires de l'auteur puisque, affirme Ponge, « chaque objet doit imposer au poème une forme rhétorique particulière ». Cette redécouverte du monde peut aussi passer par les sens. Dans ses Méditations poétiques, Lamartine chante la troublante beauté de « L'Automne ». Il célèbre aussi un coucher de soleil dans « Adieu ». Le lyrisme permet alors de sublimer des émotions personnelles et de leur donner une dimension universelle. C'est tout le sens du travail de Victor Hugo dans bon nombre des poèmes des Contemplations. « Carpe diem », profite de chaque jour, peuvent aussi répéter les poètes comme Ronsard. Ce dernier nous invite parfois, non pas à nous perdre dans un monde purement onirique, mais à céder aux charmes de l'amour ou encore à profiter des plaisirs simples du quotidien. Malgré la mélancolie qui le caractérise souvent, Lamartine lui-même s'écrie dans ses Méditations poétiques : « Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,/ Hâtons-nous, jouissons ! »
2. Une arme
Le poème a également pour rôle de faire réfléchir son lecteur. La Fontaine ne l'ignore pas, lui qui utilise les fables « pour instruire les hommes ». Les poètes surréalistes sont aussi conscients de cette responsabilité. Durant la Seconde Guerre mondiale, beaucoup d'entre eux ont été réunis dans un recueil intitulé L'Honneur des poètes. Paul Éluard a notamment défendu la « Liberté » dans un célèbre poème qui a été parachuté par la Royal Air Force. Les poètes doivent alors concilier cet engagement avec des convictions pacifistes. C'est le cas de Robert Desnos qui décrit, dans « Ce cœur qui haïssait la guerre », le mouvement qui le pousse à s'engager pour proclamer « Révolte contre Hitler et mort à ses partisans ! » En somme, les poètes ne vivent pas nécessairement dans une tour d'ivoire. Leurs œuvres peuvent dénoncer les injustices et la violence du quotidien. Victor Hugo s'est par exemple engagé en défendant les enfants condamnés à travailler très jeunes dans des conditions inhumaines. Dans « Melancholia », il écrit notamment : « Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?/ […] Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules ;/ Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement/ Dans la même prison le même mouvement. »
La poésie peut donc nous faire rêver mais elle n'éloigne pas nécessairement le lecteur du monde qui l'entoure. Ces deux positions ne sont pas contradictoires, d'autant qu'elles sont bien souvent réunies par un même rapport au langage.
III. Sublimer la langue
1. Entre littérature et musique
« De la musique avant toute chose », proclame Paul Verlaine dans son « Art poétique ». L'auteur des Romances sans paroles souligne la place bien particulière de la poésie. Cette dernière se situe en effet entre la littérature et la musique. Certes, elle ne vit que par les mots mais, comme les musiciens, les poètes se montrent aussi attentifs aux rythmes et aux sonorités. Longtemps les poèmes ont d'ailleurs été chantés et accompagnés en musique. Certains poètes sont encore célébrés par des chanteurs. C'est par exemple le cas de Louis Aragon, dont le poème « Il n'y a pas d'amour heureux » a été mis à l'honneur par de nombreux chanteurs comme Georges Brassens. Plus récemment, Damien Saez a aussi adapté en chanson un poème des Fleurs du mal de Baudelaire tandis que Ridan s'est inspiré d'un sonnet des Regrets de Du Bellay. Le rôle que doit jouer le poème ne doit donc pas nous faire oublier son statut bien particulier. C'est aussi la beauté des mots que chantent les poètes en jouant avec les rythmes, les rimes, les assonances ou les allitérations.
2. « Un sens plus pur »
Certains auteurs peuvent aller plus loin en défendant une conception intransitive de la poésie. C'est le cas des auteurs du mouvement parnasse, pour qui le poème ne doit en définitive jouer aucun rôle. Seule sa fonction esthétique mérite d'être défendue. Il s'agit simplement de sculpter le langage et le poème n'a pas plus d'utilité qu'une pierre précieuse, comme nous le rappelle un recueil de Théophile Gautier précisément intitulé Émaux et Camées. Théophile Gautier résume sans doute la position de nombreux poètes parnassiens dans la préface de Mademoiselle de Maupin : « Il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c'est l'expression de quelque besoin, et ceux de l'homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature. » Les auteurs symbolistes ont aussi vu dans la poésie l'occasion de créer un nouveau rapport au langage pour « donner un sens plus pur aux mots de la tribu », comme l'écrit Mallarmé. Le poème n'est pas pour eux une porte ouverte vers un ailleurs : il est à lui seul un monde à construire et à arpenter. Jean Moréas affirme ainsi que la poésie symboliste est « ennemie de l'enseignement, la déclamation, la fausse sensibilité, la description objective ». Cette démarche poétique peut certes sembler élitiste, d'autant qu'elle donne parfois lieu à des textes volontairement obscurs. Elle nous ramène toutefois aux origines de la poésie, comme le résume parfaitement Mallarmé : « La poésie consistant à créer, il faut prendre dans l'âme humaine des états, des lueurs d'une pureté si absolue que, bien chantés et bien mis en lumière, cela constitue en effet les joyaux de l'homme : là, il y a symbole, il y a création, et le mot poésie a ici son sens : c'est, en somme, la seule création humaine possible. »
Conclusion
En définitive, il ne faut sans doute pas assigner de rôle trop bien défini au poème. Certes, la poésie se présente parfois comme une invitation au voyage, mais elle peut aussi nous ramener vers le monde qui nous entoure, avec, selon les auteurs, une forme de légèreté ou de noirceur. Reste que les poètes cherchent souvent à jouer avec le lexique, les sonorités ou les rythmes pour tirer parti de toutes les ressources de la langue. Il revient peut-être à chaque poète de « trouver une langue », pour reprendre les mots de Rimbaud dans sa lettre à Paul Demeny.
Travaux d'écriture : écriture d'invention
On raconte qu'au-dessus de mes ancêtres flottait une épaisse fumée et qu'ils n'avançaient qu'au prix d'un vacarme assourdissant. On raconte qu'on les appelait les « trains noirs ». On raconte qu'ils ont changé le cours de l'histoire en rapprochant les hommes et en triomphant des distances. Moi, je file sur les rails et je glisse à grande vitesse sans heurt ni fumée. J'ai délaissé les habits noirs et je promène mes grandes lignes grises et bleues à travers la France. Je fais à présent partie du paysage.
Je sais que ceux qui se servent de moi sont parfois blasés et qu'ils voyagent même les yeux fermés. Moi, je ne me lasse pas du monde que j'arpente inlassablement. Au départ, il y a les villes illuminées, qui ne se couchent pas, même la nuit. Je sens leur chaleur et leur cœur qui bat au rythme des klaxons. L'air y est lourd, parfois, et on y respire difficilement mais je ne m'y attarde jamais. « Je suis en route. J'ai toujours été en route », dirait l'un de vos écrivains. Je ne reste jamais là où je suis. Déjà je ne suis plus ici. Je suis là-bas. Je suis ailleurs.
Je suis en ce moment perdu dans des forêts qui filent et sifflent autour de moi. Tout se confond lorsque celui qui me conduit me fait avancer au pas de course. Les odeurs viennent à mes oreilles et je respire les couleurs. Chaque forêt me présente un visage différent. Parfois je longe de longs pins qui se dressent durant des kilomètres comme des soldats bien alignés, au garde-à-vous, prêts à faire feu. Parfois je croise d'épaisses touffes vertes ou brunes selon les saisons. Il m'arrive de faire halte dans de petites gares perdues, mais ces rencontres se font rares. On dit que j'ai mieux à faire alors, le plus souvent, je traverse ces villages et ces communes sans prendre le temps de les rencontrer.
Je suis encore au milieu d'immenses champs et mon regard se perd dans ces plaines nues qui retrouvent des couleurs à la fin de l'hiver. Je vois ce que vous avez planté pousser et je ne peux que rêver au goût des céréales, moi qu'on alimente par l'électricité. Je l'imagine lorsque j'observe les épis qui oscillent doucement.
Déjà je suis près de la mer. Je frôle cette eau dans laquelle je ne peux me baigner. J'imagine sa fraîcheur lorsqu'il me faut subir en silence les coups de marteau du soleil estival. Ce que je préfère, c'est quand, le soir, le soleil déclare forfait et qu'il se noie tout doucement dans l'eau salée.
Je suis tous ces paysages mêlés et réunis, tous ces espaces qui se touchent de très près sans jamais se ressembler. Je suis cette richesse qu'on dit menacée. Et je me demande souvent comment vous pouvez laisser ce monde s'abîmer sans en prendre soin. Je frémis en pensant qu'un jour, peut-être, je ne traverserai plus que des terres arides et des fumées grises.
« Je suis une force qui va », aurait encore dit quelqu'un qui ne m'a pas connu. C'est vrai, mais combien j'aimerais, parfois, prendre le temps de m'arrêter. Il m'arrive de vous envier, vous qui pouvez aller où vous voulez. Vous qui pouvez marcher, vous adosser contre un arbre, cueillir une fleur et fermer les yeux. Oh ! Je fais bien de petites pauses quand je m'arrête soudain. Vous appelez cela des pannes et vous vous agacez. Vous gagnez toujours plus de temps grâce à moi et vous m'accusez de vous en faire perdre. Alors je finis par repartir. C'est que, même si je suis fatigué, je suis déjà pressé de redécouvrir le monde.