Corpus : Hugo, Zola, France, Éluard (sujet national, juin 2016, séries ES, S)

Énoncé

Objet d'étude : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation du xvie siècle à nos jours
Corpus : Victor Hugo, Émile Zola, Anatole France, Paul Éluard
Texte 1
Balzac est l'auteur de nombreux romans réunis sous le titre de Comédie humaine, somme de ses observations sur l'ensemble de la société de son temps.
« M. de Balzac était un des premiers parmi les plus grands, un des plus hauts parmi les meilleurs. Ce n'est pas le lieu de dire ici tout ce qu'était cette splendide et souveraine intelligence. Tous ses livres ne forment qu'un livre, livre vivant, lumineux, profond, où l'on voit aller et venir et marcher et se mouvoir, avec je ne sais quoi d'effaré et de terrible mêlé au réel, toute notre civilisation contemporaine ; livre merveilleux que le poète a intitulé comédie et qu'il aurait pu intituler histoire, qui prend toutes les formes et tous les styles, qui dépasse Tacite et qui va jusqu'à Suétone, qui traverse Beaumarchais et qui va jusqu'à Rabelais(1)  ; livre qui est l'observation et qui est l'imagination ; qui prodigue le vrai, l'intime, le bourgeois, le trivial, le matériel, et qui par moment, à travers toutes les réalités brusquement et largement déchirées, laisse tout à coup entrevoir le plus sombre et le plus tragique idéal.
À son insu, qu'il le veuille ou non, qu'il y consente ou non, l'auteur de cette œuvre immense et étrange est de la forte race des écrivains révolutionnaires. Balzac va droit au but. Il saisit corps à corps la société moderne. Il arrache à tous quelque chose, aux uns l'illusion, aux autres l'espérance, à ceux-ci un cri, à ceux-là un masque. Il fouille le vice, il dissèque la passion. Il creuse et sonde l'homme, l'âme, le cœur, les entrailles, le cerveau, l'abîme que chacun a en soi. Et, par un don de sa libre et vigoureuse nature, par un privilège des intelligences de notre temps qui, ayant vu de près les révolutions, aperçoivent mieux la fin de l'humanité(2) et comprennent mieux la providence(3), Balzac se dégage souriant et serein de ces redoutables études qui produisaient la mélancolie chez Molière et la misanthropie chez Rousseau. Voilà ce qu'il a fait parmi nous. Voilà l'œuvre qu'il nous laisse, œuvre haute et solide, robuste entassement d'assises de granit, monument, œuvre du haut de laquelle resplendira désormais sa renommée. Les grands hommes font leur propre piédestal ; l'avenir se charge de la statue.
Sa mort a frappé Paris de stupeur. Depuis quelques mois, il était rentré en France. Se sentant mourir, il avait voulu revoir la patrie, comme la veille d'un grand voyage on vient embrasser sa mère.
Sa vie a été courte, mais pleine ; plus remplie d'œuvres que de jours.
Hélas ! ce travailleur puissant et jamais fatigué, ce philosophe, ce penseur, ce poète, ce génie, a vécu parmi nous de cette vie d'orages, de luttes, de querelles, de combats, commune dans tous les temps à tous les grands hommes. Aujourd'hui, le voici en paix. Il sort des contestations et des haines. Il entre, le même jour, dans la gloire et dans le tombeau. Il va briller désormais, au-dessus de toutes ces nuées qui sont sur nos têtes, parmi les étoiles de la patrie ! […] »
Victor Hugo, Discours prononcé aux funérailles de M. Honoré de Balzac (29 août 1850).

Texte 2
Maupassant est un écrivain français né en 1850 et mort en 1893.
« MESSIEURS,
C'est au nom de la Société des Gens de Lettres et de la Société des Auteurs dramatiques que je dois parler. Mais qu'il me soit permis de parler au nom de la littérature française, et que ce ne soit pas le confrère, mais le frère d'armes, l'aîné, l'ami qui vienne ici rendre un suprême hommage à Guy de Maupassant.
J'ai connu Maupassant, il y a dix-huit à vingt ans déjà, chez Gustave Flaubert. Je le revois encore, tout jeune, avec ses yeux clairs et rieurs, se taisant, d'un air de modestie filiale, devant le maître. Il nous écoutait pendant l'après-midi entière, risquait à peine un mot de loin en loin ; mais de ce garçon solide, à la physionomie ouverte et franche, sortait un air de gaîté si heureuse, de vie si brave, que nous l'aimions tous, pour cette bonne odeur de santé qu'il nous apportait. Il adorait les exercices violents ; des légendes de prouesses surprenantes couraient déjà sur lui. L'idée ne nous venait pas qu'il pût avoir un jour du talent.
Et puis éclata Boule-de-Suif, ce chef-d'œuvre, cette œuvre parfaite de tendresse, d'ironie et de vaillance. Du premier coup, il donnait l'œuvre décisive, il se classait parmi les maîtres. Ce fut une de nos grandes joies ; car il devint notre frère, à nous tous qui l'avions vu grandir sans soupçonner son génie. Et, à partir de ce jour, il ne cessa plus de produire, avec une abondance, une sécurité, une force magistrale, qui nous émerveillaient. Il collaborait à plusieurs journaux. Les contes, les nouvelles se succédaient, d'une variété infinie, tous d'une perfection admirable, apportant chacun une petite comédie, un petit drame complet, ouvrant une brusque fenêtre sur la vie. On riait et l'on pleurait, et l'on pensait, à le lire. Je pourrais citer tels de ces courts récits qui contiennent, en quelques pages, la moelle même de ces gros livres que d'autres romanciers auraient écrits certainement. Mais il me faudrait tous les citer, et certains ne sont-ils pas déjà classiques, comme une fable de La Fontaine ou un conte de Voltaire ?
Maupassant voulut élargir son cadre, pour répondre à ceux qui le spécialisaient, en l'enfermant dans la nouvelle ; et, avec cette énergie tranquille, cette aisance de belle santé qui le caractérisait, il écrivit des romans superbes, où toutes les qualités du conteur se retrouvaient comme agrandies, affinées par la passion de la vie. Le souffle lui était venu, ce grand souffle humain qui fait les œuvres passionnantes et vivantes. Depuis Une vie jusqu'à Notre Cœur, en passant par Bel-Ami, par La Maison Tellier et Fort comme la Mort, c'est toujours la même vision forte et simple de l'existence, une analyse impeccable, une façon tranquille de tout dire, une sorte de franchise saine et généreuse qui conquiert tous les cœurs. Et je veux même faire une place à part à Pierre et Jean, qui est, selon moi, la merveille, le joyau rare, l'œuvre de vérité et de grandeur qui ne peut être dépassée. […] »
Émile Zola, Discours prononcé aux obsèques de Guy de Maupassant (7 juillet 1893).

Texte 3
Chef de file du naturalisme, Zola est l'auteur d'une vaste fresque romanesque, Les Rougon-Macquart. À travers les nombreux personnages de cette famille, il dépeint la société française sous le Second Empire.
« Messieurs,
Rendant à Émile Zola au nom de ses amis les honneurs qui lui sont dus, je ferai taire ma douleur et la leur. Ce n'est pas par des plaintes et des lamentations qu'il convient de célébrer ceux qui laissent une grande mémoire, c'est par de mâles louanges et par la sincère image de leur œuvre et de leur vie.
L'œuvre littéraire de Zola est immense. Vous venez d'entendre le président de la Société des gens de lettres en définir le caractère avec une admirable précision. Vous avez entendu le ministre de l'Instruction publique en développer éloquemment le sens intellectuel et moral. Permettez qu'à mon tour je la considère un moment devant vous.
Messieurs, lorsqu'on la voyait s'élever pierre par pierre, cette œuvre, on en mesurait la grandeur avec surprise. On admirait, on s'étonnait, on louait, on blâmait. Louanges et blâmes étaient poussés avec une égale véhémence(4). On fit parfois au puissant écrivain — je le sais par moi-même — des reproches sincères, et pourtant injustes. Les invectives(5) et les apologies(6) s'entremêlaient. Et l'œuvre allait grandissant.
Aujourd'hui qu'on en découvre dans son entier la forme colossale, on reconnaît aussi l'esprit dont elle est pleine. C'est un esprit de bonté. Zola était bon. Il avait la candeur et la simplicité des grandes âmes. Il était profondément moral. Il a peint le vice d'une main rude et vertueuse. Son pessimisme apparent, une sombre humeur répandue sur plus d'une de ses pages cachent mal un optimisme réel, une foi obstinée au progrès de l'intelligence et de la justice. Dans ses romans, qui sont des études sociales, il poursuivit d'une haine vigoureuse une société oisive, frivole, une aristocratie basse et nuisible, il combattit le mal du temps : la puissance de l'argent. Démocrate, il ne flatta jamais le peuple et il s'efforça de lui montrer les servitudes de l'ignorance, les dangers de l'alcool qui le livre imbécile et sans défense à toutes les oppressions, à toutes les misères, à toutes les hontes. Il combattit le mal social partout où il le rencontra. Telles furent ses haines. Dans ses derniers livres, il montra tout entier son amour fervent de l'humanité. Il s'efforça de deviner et de prévoir une société meilleure. […]  »
Anatole France, Éloge funèbre d'Émile Zola (5 octobre 1902).

Texte 4
Paul Éluard et Robert Desnos ont tous deux participé à la Résistance.Desnos a été interné dans le camp de concentration de Terezin. Très affaibli par les conditions de sa détention, il est mort du typhus peu de temps après la libération du camp au printemps 1945.
« […] Robert Desnos, lui, n'aura connu votre pays que pour y mourir. Et ceci nous rapproche encore plus de vous. Jusqu'à la mort, Desnos a lutté pour la liberté. Tout au long de ses poèmes, l'idée de liberté court comme un feu terrible, le mot de liberté claque comme un drapeau parmi les images les plus neuves, les plus violentes aussi. La poésie de Desnos, c'est la poésie du courage. Il a toutes les audaces possibles de pensée et d'expression. Il va vers l'amour, vers la vie, vers la mort sans jamais douter. Il parle, il chante très haut, sans embarras. Il est le fils prodigue d'un peuple soumis à la prudence, à l'économie, à la patience, mais qui a quand même toujours étonné le monde par ses colères brusques, sa volonté d'affranchissement et ses envolées imprévues.
Il y a eu en Robert Desnos deux hommes, aussi dignes d'admiration l'un que l'autre : un homme honnête, conscient, fort de ses droits et de ses devoirs et un pirate tendre et fou, fidèle comme pas un à ses amours, à ses amis, et à tous les êtres de chair et de sang dont il ressent violemment le bonheur et le malheur, les petites misères et les petits plaisirs.
Desnos a donné sa vie pour ce qu'il avait à dire. Et il avait tant à dire. Il a montré que rien ne pouvait le faire taire. Il a été sur la place publique, sans se soucier des reproches que lui adressaient, de leur tour d'ivoire, les poètes intéressés à ce que la poésie ne soit pas ce ferment(7) de révolte, de vie entière, de liberté qui exalte les hommes quand ils veulent rompre les barrières de l'esclavage et de la mort.  »
Paul Éluard, Allocution prononcée à la légation de Tchécoslovaquie à l'occasion du retour des cendres de Robert Desnos (15 octobre 1945).

I. Question
Quelles sont les qualités des écrivains célébrés dans les textes du corpus ?
Comprendre le sujet
Les termes « qualités » et « célébrés » indiquent très clairement que tous ces discours sont des éloges. Pour bien traiter ce sujet, il vous suffit de comprendre les raisons qui ont poussé Hugo, Zola, Anatole France et Éluard à célébrer respectivement Balzac, Maupassant, Zola et Desnos.
Le terme « qualités » est volontairement flou : les qualités évoquées par les auteurs peuvent ainsi être particulièrement variées. Elles dépassent même parfois le cadre de la littérature : les écrivains peuvent jouer un rôle social et s'illustrer par leurs qualités humaines.
Mobiliser ses connaissances
Le panégyrique est un discours visant à célébrer une personne importante. Il se présente donc comme un éloge très appuyé, qui pourra être prononcé à la mort de la personne honorée. C'est bien le cas dans les textes de ce corpus puisque nous voyons les auteurs multiplier les éléments mélioratifs. Le terme possède toutefois un sens plus négatif : dans certains cas, il peut être utilisé pour désigner un éloge excessif, qui manquerait de mesure et de sincérité.
L'hyperbole est une figure d'amplification qui vise à exagérer une caractéristique. Pour faire l'éloge des auteurs auxquels ils rendent hommage, les écrivains de ce corpus n'hésitent pas à utiliser cette figure d'amplification. Dès le début de l'extrait proposé, Victor Hugo affirme par exemple que « M. de Balzac était un des premiers parmi les plus grands, un des plus hauts parmi les meilleurs ».
Organiser ses idées
Prenez tout d'abord le temps de lire tous ces discours. Pour chaque texte, listez au brouillon, en utilisant par exemple un tableau, les qualités évoquées pour célébrer ces auteurs. Vous pourrez ensuite créer des liens en rapprochant les différentes parties de votre tableau car certaines qualités reviennent d'un texte à l'autre. Vous éviterez alors de séparer les textes dans votre développement.
Dans un deuxième temps, organisez vos idées dans un plan. Il vous suffit pour cela de trouver différentes qualités. Ces dernières peuvent par exemple être littéraires : l'écrivain se distingue alors par son talent ou son « génie », pour reprendre un terme que nous retrouvons dans certains textes. Mais ces auteurs sont aussi célébrés pour leurs qualités humaines. Le discours devient alors l'occasion d'évoquer l'homme qui se cache derrière l'auteur.
II. Travail d'écriture
Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants.
Commentaire de texte
Vous commenterez le discours d'Anatole France (texte 3).
Comprendre le texte
L'analyse du paratexte se révèle toujours fructueuse. N'hésitez pas, par conséquent, à lire avec attention les différentes précisions qui entourent l'extrait à commenter. Le titre de ce texte vous offre par exemple des informations importantes pour le fond comme pour la forme. Il permet de comprendre qu'il s'agit d'un discours élogieux prononcé après la mort d'Émile Zola.
Votre commentaire doit donc analyser les raisons qui ont poussé Anatole France à rendre hommage à Zola. N'oubliez pas que ce texte est associé à l'objet d'étude « La question de l'homme dans les genres de l'argumentation du xvie siècle à nos jours ». Puisqu'il s'agit d'une argumentation, vous devrez identifier les outils littéraires permettant à Anatole France de partager son opinion à travers ce discours. L'objet d'étude vous invite aussi à vous interroger sur l'homme : intéressez-vous par conséquent aux qualités humaines de Zola mais aussi aux êtres humains qu'il a voulu défendre.
Mobiliser ses connaissances
Anatole France est né en 1844 et mort en 1924. Il a connu un important succès de son vivant et il a même obtenu le prix Nobel de littérature en 1921. Il est notamment l'auteur du Lys rouge, un roman publié en 1894. C'est aussi un écrivain engagé qui a par exemple soutenu Dreyfus à la suite de la lettre ouverte publiée par Zola à la une du journal L'Aurore. Même si les deux écrivains n'ont pas toujours été proches, comme le reconnaît d'ailleurs très brièvement Anatole France dans son éloge, ils ont finalement partagé certains combats.
Émile Zola est mis en pleine lumière grâce à l'éloge prononcé par Anatole France quelques jours après sa mort le 29 septembre 1902. Né en 1840, Zola est célèbre pour ses romans naturalistes. Il a cherché à analyser la société de son temps en s'inspirant des méthodes de la science. Il a aussi tenté de montrer l'importance du milieu social et de l'hérédité dans les romans qui composent Les Rougon-Macquart. Anatole France évoque ces œuvres dans son éloge funèbre. Il rappelle par exemple que Zola a dénoncé « les dangers de l'alcool » qui livre le peuple « imbécile et sans défense à toutes les oppressions, à toutes les misères, à toutes les hontes ». Anatole France fait notamment référence à L'Assommoir, qui a connu, dès sa première publication, un immense succès. Zola raconte dans ce roman les déboires de Gervaise, qui sombre peu à peu dans la misère et l'alcoolisme.
Organiser ses idées
Lisez d'abord attentivement ce discours prononcé par Anatole France. Relevez les arguments utilisés par l'auteur pour mettre en lumière les qualités de Zola. Identifiez aussi des procédés littéraires précis : ils viendront nourrir votre analyse et ils vous éviteront de paraphraser le texte.
Au brouillon, définissez ensuite un projet de lecture clair et un plan cohérent. Cette étape est importante car vous devrez énoncer ce projet de lecture et ce plan à la fin de votre introduction. Vous pouvez ici vous appuyer sur la notion d'éloge en envisageant cette idée sous différents angles. Vous suivrez ainsi une progression logique et vous donnerez une véritable unité à votre commentaire.
Dissertation
Les écrivains ont-ils pour mission essentielle de célébrer ce qui fait la grandeur de l'être humain ?
Vous appuierez votre réflexion sur les textes du corpus, sur ceux que vous avez étudiés et sur vos lectures personnelles.
Comprendre le sujet
Ce sujet associe les deux éléments importants de l'objet d'étude au programme : l'argumentation et une réflexion sur l'homme. Il s'agit ici de s'interroger sur les fonctions de la littérature, comme l'indique le terme « mission ». Pourquoi écrire ? C'est à cette question particulièrement vaste et complexe que vous devez répondre dans votre devoir.
Une première réponse semble suggérée par le sujet : l'écrivain serait destiné à « célébrer ce qui fait la grandeur de l'être humain ». Les termes mélioratifs indiquent clairement que l'écriture se transforme alors en éloge. Il faut cependant vous interroger sur le sens du mot « grandeur ». La grandeur de l'homme peut en effet prendre différents visages et s'exprimer de bien des manières.
La formulation de la question vous invite également à nuancer cette proposition. L'adjectif « essentielle » indique par exemple qu'il existe sans doute d'autres « missions » pour l'écrivain.
Mobiliser ses connaissances
Le terme « utopie » signifie littéralement « aucun lieu ». Il est issu d'un mot latin imaginé par l'écrivain Thomas More. Il permet tout d'abord de désigner un monde imaginaire et idéal. Le terme a cependant d'autres connotations, parfois moins positives : il est notamment utilisé pour décrire une idée qui serait jugée irréalisable.
Le héros de Candide découvre les ravages de la guerre, de l'esclavage ou encore de l'intolérance religieuse. Par contraste, Voltaire imagine l'Eldorado, une société dans laquelle les habitants vivent dans le bonheur et la paix. Voltaire reste aussi attaché aux valeurs des Lumières dans cette utopie. L'Eldorado accorde en effet une grande importance à la justice et aux sciences, comme l'indique cet extrait :
«  En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu'aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines d'eau pure, les fontaines d'eau rose, celles de liqueurs de cannes de sucre qui coulaient continuellement dans de grandes places pavées d'une espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du girofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement ; on lui dit qu'il n'y en avait point, et qu'on ne plaidait jamais. Il s'informa s'il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille pas, toute pleine d'instruments de mathématiques et de physique.  »
Une dystopie permet de décrire une société imaginaire. Seulement, à l'inverse de l'utopie, elle ne nous présente pas un monde idéal, qui serait régi par des valeurs positives comme la tolérance, la liberté ou la justice. Il s'agit au contraire de nous faire découvrir une société inquiétante, dans laquelle l'être humain ne brille plus par ses qualités mais par ses défauts. C'est par exemple le cas dans Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley ou dans 1984 de George Orwell. Ces références sont intéressantes car elles permettent de nuancer l'idée suggérée par le sujet : les écrivains ne cherchent pas toujours à « célébrer la grandeur de l'être humain ».
Organiser ses idées
Commencez par organiser les grandes étapes de votre réflexion en choisissant le type de plan le plus adapté à la question posée. Le plan dialectique, qui permet de confronter différentes thèses, semble le plus approprié pour répondre au sujet. Veillez cependant à proposer une réflexion nuancée, sans vous contredire dans les différentes parties de votre plan.
Cherchez ensuite des arguments permettant de défendre chacune de vos thèses. Pour ne pas vous répéter, interrogez-vous sur les différentes significations du terme « grandeur » et n'hésitez pas à proposer d'autres « missions ».
Le sujet vous rappelle en outre que vous devez constamment vous appuyer sur des exemples précis. Il n'y a pas ici de genre littéraire imposé : les références possibles sont donc nombreuses. Faites néanmoins en sorte qu'elles illustrent bien vos arguments et qu'elles soient bien liées au sujet.
Écriture d'invention
À l'occasion d'une commémoration, vous prononcez un discours élogieux à propos d'un écrivain dont vous admirez l'œuvre. Ce discours pourra réutiliser les procédés, à vos yeux les plus efficaces, mis en œuvre par les auteurs du corpus.
Comprendre le sujet
Vous devez vous inspirer des textes du corpus pour écrire à votre tour un discours. Dans ce discours, vous célébrerez les mérites d'un écrivain de votre choix. La formulation du sujet met bien en lumière le caractère nécessairement « élogieux » de ce texte qui sera consacré à un auteur « dont vous admirez l'œuvre ». Il faudra donc évoquer des qualités littéraires pour rendre hommage à cette œuvre. Néanmoins, si vous connaissez certains éléments biographiques importants, vous pourrez aussi vanter les qualités humaines de l'écrivain que vous avez choisi, comme le font les quatre auteurs du corpus. N'hésitez pas cependant à nuancer parfois votre propos pour proposer un portrait plus complexe.
Le sujet insiste en outre sur un point important : votre discours devra reposer sur des « procédés » littéraires. N'oubliez pas qu'il s'agit ici d'écrire une argumentation : il vous faudra donc utiliser des outils littéraires « efficaces » pour parvenir à partager votre enthousiasme.
Mobiliser ses connaissances
L'interrogation rhétorique n'a que l'apparence d'une interrogation. En sous-entendant fortement une réponse, elle invite en réalité l'interlocuteur à partager une opinion bien précise. Elle est donc très utile dans un texte argumentatif et elle pourra jouer un rôle important dans votre discours. Diderot y a souvent recours dans son Supplément au voyage de Bougainville, comme le prouve cet extrait d'un discours prononcé par l'un des personnages de l'œuvre :
« Tu es le plus fort, – et qu'est-ce que cela fait ? Lorsqu'on t'a enlevé une des méprisables bagatelles, dont ton bâtiment est rempli, tu t'es récrié, tu t'es vengé, et dans le même instant tu as projeté au fond de ton cœur le vol de toute une contrée ! Tu n'es pas esclave : tu souffrirais plutôt la mort que de l'être, et tu veux nous asservir ! Tu crois donc que l'Otaïtien ne sait pas défendre sa liberté et mourir ? Celui dont tu veux t'emparer comme de la brute, l'Otaïtien est ton frère ; vous êtes deux enfants de la nature ; quel droit as-tu sur lui qu'il n'ait pas sur toi ? Tu es venu ; nous sommes-nous jetés sur ta personne ? Avons-nous pillé ton vaisseau ? T'avons-nous saisi et exposé aux flèches de nos ennemis ? T'avons-nous associé dans nos champs au travail de nos animaux ? Nous avons respecté notre image en toi. »
Organiser ses idées
Commencez par choisir l'écrivain qui sera au centre de votre texte. Choisissez un auteur que vous connaissez bien et que vous appréciez. Ces deux caractéristiques sont importantes pour écrire un discours à la fois précis et élogieux.
Notez ensuite, sur votre brouillon, différentes qualités qui rendent selon vous cet auteur particulièrement intéressant. Organisez toutes ces idées en procédant avec logique. Pensez également à bien introduire votre discours en présentant par exemple le contexte dans lequel vous vous exprimez.
Utilisez durant tout votre devoir des connaissances et des procédés variés. Cet exercice ne repose pas seulement sur votre imagination : c'est une argumentation qui demande aussi de la rigueur et de la précision.
(1)Tacite, historien latin du ier siècle, auteur des Annales ; Suétone, biographe et auteur de la Vie des douze César (ier siècle) ; Beaumarchais, homme de lettres et dramaturge du xviiie siècle ; Rabelais, humaniste du xvie siècle.
(2)La fin de l'humanité : ce vers quoi tend l'humanité, sa finalité.
(3)La providence : puissance supérieure, qui gouverne le monde, qui veille sur le destin des individus.
(4)Véhémence : emportement.
(5)Invectives : discours violents et injurieux contre quelqu'un ou quelque chose.
(6)Apologie : discours ou écrit ayant pour objet de défendre, de justifier et, le cas échéant, de faire l'éloge d'une personnalité ou d'une cause contre des attaques publiques.
(7)Ferment : germe qui fait naître un sentiment.

Corrigé

Question
Il arrive que la littérature se prenne elle-même pour sujet. C'est le cas dans les quatre textes de ce corpus puisque Victor Hugo, Émile Zola, Anatole France et Paul Éluard rendent tous hommage à des écrivains. Chaque extrait prend pour cela la forme d'un discours élogieux. Mais quelles sont, plus précisément, les qualités des écrivains célébrés dans les textes du corpus ? Pour répondre à cette question, nous verrons que les auteurs possèdent des qualités littéraires et qu'ils peuvent jouer un rôle social important. Seulement, l'éloge permet aussi de dépasser des problématiques artistiques pour célébrer des qualités humaines, comme nous le montrerons pour finir.
Les auteurs célébrés dans ces quatre textes brillent d'abord par leurs qualités littéraires. Victor Hugo décrit ainsi La Comédie humaine de Balzac comme une œuvre ambitieuse et puissante. Il s'agit aussi d'un « livre merveilleux que le poète a intitulé comédie et qu'il aurait pu intituler histoire, qui prend toutes les formes et tous les styles ». L'œuvre est donc protéiforme. Pour renforcer cet éloge, Hugo compare en outre Balzac à d'illustres prédécesseurs comme Tacite, Suétone, Beaumarchais, Molière ou Rousseau. Il va même jusqu'à décrire Balzac comme un « génie ». Nous retrouvons précisément ce terme dans l'éloge de Maupassant par Zola. Ce dernier évoque à son tour une «  œuvre décisive » et rappelle combien Maupassant a brillé par sa maîtrise du récit bref. Mais Maupassant est aussi capable de faire preuve de « souffle », comme Balzac du reste, en créant « des romans superbes, où toutes les qualités du conteur se [retrouvent] comme agrandies, affinées par la passion de la vie ». Ces qualités sont également présentes dans les romans de Zola, comme le rappelle Anatole France, qui en fait un « puissant écrivain », plein de « grandeur ». Anatole France résume ainsi très clairement son opinion : « L'œuvre littéraire de Zola est immense. » Il parle même d'une « forme colossale ». Nous voyons que ces auteurs n'hésitent pas à utiliser toutes les ressources de l'hyperbole pour magnifier le talent des écrivains qu'ils célèbrent. Le discours prend même parfois une tonalité épique. Éluard rend quant à lui hommage à un poète et non à un romancier. Il insiste sur la singularité de Desnos en évoquant les « images les plus neuves, les plus violentes aussi » ou encore les « audaces » de ce poète surréaliste qui n'hésitait pas à bousculer les habitudes des lecteurs. La modernité de Desnos est bien mise en lumière par Éluard qui a lui aussi participé au mouvement surréaliste.
Mais ce qui fait la valeur de ces auteurs vient aussi du rôle que leurs œuvres peuvent jouer dans la société. Éluard insiste ainsi sur une valeur importante, que Desnos n'a cessé de défendre à une époque où elle était particulièrement menacée : la liberté. Le mot est souvent prononcé par Éluard qui affirme notamment que dans l'œuvre et la vie de Desnos « l'idée de liberté court comme un feu terrible, le mot de liberté claque comme un drapeau ». Les images et les verbes de mouvement montrent bien que cette liberté a pour but de dépasser l'œuvre littéraire et de se diffuser à l'ensemble de la société. Éluard rappelle en outre que Desnos n'a pas hésité à se sacrifier pour porter ce message « sur la place publique ». Balzac pourrait sembler moins engagé, mais son œuvre, d'après Hugo, « saisit corps à corps [toute] la société moderne ». Il appartient même à « la race des écrivains révolutionnaires ». En somme, ces auteurs éclairent aussi les hommes en les guidant. Le roman, pour Maupassant et Zola, est par ailleurs un instrument permettant d'analyser la société et d'en comprendre tous les rouages. Zola écrit ainsi que Maupassant, grâce à « une analyse impeccable », nous offre une «  œuvre de vérité ». Ce rapport au réel est tout aussi important dans l'œuvre de Zola, qui a toujours défendu le naturalisme et qui n'a jamais hésité à s'engager pour défendre ses convictions. L'écrivain n'est donc pas prisonnier de sa tour d'ivoire, pour reprendre une image utilisée par Zola. Il ne vit pas coupé de la société : il ne cesse au contraire de l'analyser et de l'éclairer.
Les écrivains brillent aussi par leurs qualités humaines. Ainsi, Balzac ne fait pas seulement partie des plus grands écrivains, il appartient aussi aux « grands hommes », proclame Victor Hugo. Ce dernier célèbre celui qui a trouvé la force et le courage de triompher de bien des épreuves. Anatole France s'attarde sur les qualités morales de Zola, qui a été beaucoup critiqué mais qui « était bon » et « profondément moral ». C'est donc aussi à l'homme qu'Anatole France rend hommage dans son éloge funèbre. Nous sentons même parfois dans certains textes une indéniable émotion, quand les auteurs n'étaient pas seulement des « confrères » mais aussi des « frères d'armes » et des « amis », comme dans le discours de Zola. Ce dernier revient ainsi sur la jeunesse de Maupassant. Il décrit même les qualités humaines avant le talent littéraire qui, pendant longtemps, est resté secret. Desnos était pour sa part « un homme honnête » et « un pirate tendre et fou ». Éluard rappelle qu'il était capable de compatir à chaque instant car il était lié « à tous les êtres de chair et de sang dont il [ressentait] violemment le bonheur et le malheur, les petites misères et les petits plaisirs ». Le poète brillait alors par son altruisme.
En somme, la valeur de ces éloges tient en grande partie à la variété des qualités évoquées. Les écrivains ne sont pas seulement de grands artistes : ils sont aussi des hommes estimables, vivant pleinement dans le monde qui les entoure.
Travaux d'écriture : commentaire
Émile Zola a marqué son époque par ses œuvres et ses combats. Après sa mort le 29 septembre 1902, des proches, des confrères et des représentants de la Troisième République se rassemblent pour lui rendre hommage. C'est Anatole France qui est chargé de prendre la parole « au nom de ses amis » pour rappeler les mérites de l'auteur des Rougon-Macquart. Si les deux écrivains n'ont pas toujours été proches, ils ont tous les deux défendu Dreyfus et ils partageaient des convictions profondes. Anatole France est lui-même un écrivain reconnu au moment où il prononce ce discours. Nous allons chercher à comprendre comment il parvient, dans cet Éloge funèbre, à dépasser le simple cadre de la littérature pour mieux rendre hommage à Zola. Après avoir étudié l'habileté de ce discours, nous montrerons qu'Anatole France célèbre avec force les qualités de l'œuvre de Zola. Nous noterons pour finir que cet hommage est aussi l'occasion d'une réflexion sur l'homme.
I. Un discours habile
1. Une réponse aux critiques
Anatole France n'ignore pas que Zola n'a pas toujours fait l'unanimité. Il revient ainsi sur certaines attaques dont il a été l'objet. Il évoque notamment des « louanges » et des « blâmes » qui « étaient poussés avec une égale véhémence ». D'une part, le mot « blâmes » s'oppose au terme « louanges » pour montrer que Zola était bien au cœur de certains débats. D'autre part, le substantif « véhémence » nous rappelle combien ces débats étaient emportés. Anatole France évoque en outre des « reproches » et même des « invectives ». Il situe donc bien l'œuvre de Zola sur le terrain de la polémique. Il faut dire que les romans de ce dernier ont choqué de nombreux lecteurs, comme le prouve en outre l'utilisation du pronom « on » dans « on blâmait ». Mais Anatole France atténue rapidement la portée de ces critiques. Dans ces antithèses, il compense tout d'abord chaque élément péjoratif par une note plus positive : « louanges et blâmes », « les invectives et les apologies ». Nous observons même un chiasme, et ce renversement permet d'achever ces oppositions sur un élément mélioratif grâce à « apologies ». En outre, l'habileté d'Anatole France vient du fait qu'il rappelle très brièvement qu'il a lui-même pu critiquer Zola lorsqu'il dit, à propos des « reproches » : « je le sais par moi-même ». Or, nous voyons bien que ces reproches appartiennent dorénavant au passé et qu'ils se sont effacés face aux nombreuses qualités de Zola.
2. Un hommage unanime
Le contraste entre les « invectives » passées et la situation présente est éloquent. Anatole France rappelle ainsi qu'il n'est pas le seul à rendre hommage au talent de Zola. Il commence par préciser qu'il n'est que le porte-parole des « amis » de l'auteur. Il parle ainsi au nom des autres et c'est pour cette raison qu'il choisit de passer sous silence ses propres émotions. L'instant semble en effet trop important pour s'attarder sur « des plaintes et des lamentations ». En apparence, Anatole France refuse d'utiliser les ressources du registre pathétique et de sombrer dans une évocation qui serait larmoyante. Pour autant, le procédé tient presque de la prétérition car Anatole France évoque tout de même brièvement cette émotion, même si c'est pour dire qu'il veut la passer sous silence. Il choisit alors de mettre en lumière le caractère solennel de cet hommage. C'est tout un pays qui semble en effet rendre à l'écrivain « les honneurs qui lui sont dus ». Ce n'est pas un hasard si Anatole France choisit de revenir au début de son discours sur ceux qui viennent de s'exprimer. Il ne s'agit pas seulement ici de politesse : Anatole France parvient avec beaucoup de finesse à montrer que Zola est dorénavant reconnu par ses pairs, grâce à la présence du « président de la Société des gens de lettres », et par l'État, par l'intermédiaire du « ministre de l'Instruction publique ». L'hommage est bien unanime.
Cet éloge funèbre est donc partagé par ceux qui entourent Anatole France, ce qui renforce encore sa démonstration. L'écrivain peut alors saluer les immenses mérites littéraires de son confrère.
II. Un éloge de l'œuvre
1. Une œuvre monumentale
Anatole France bénéficie d'une forme de recul lorsqu'il prononce ce discours. Il se montre alors capable de dépasser les polémiques du passé pour prendre la mesure de l'importance littéraire de Zola. Le « aujourd'hui » qui ouvre le quatrième paragraphe marque bien cette prise de conscience : « Aujourd'hui qu'on en découvre dans son entier la forme colossale, on reconnaît aussi l'esprit dont elle est pleine. » L'adjectif « colossale » ne peut que retenir l'attention de l'auditoire. L'image semble presque épique, d'autant qu'Anatole France fait également référence à une « grandeur » étonnante tout en affirmant que « l'œuvre allait grandissant ». Cette dernière tournure, qui combine le verbe « aller » et un participe présent, est particulièrement efficace dans la mesure où elle traduit une idée de mouvement. Tout se passe comme si l'œuvre se bâtissait sous nos yeux, d'autant qu'Anatole France la décrit en train de « s'élever pierre par pierre ». La métaphore confirme le caractère monumental de ces romans et elle nous ramène vers cette idée de grandeur. Nous comprenons donc pourquoi Anatole France peut déclarer, dans une phrase relativement brève qui se présente comme une évidence : « L'œuvre littéraire de Zola est immense. »
2. Une œuvre utile
Anatole France démontre également que l'œuvre de Zola est celle d'un écrivain engagé, qui n'a pas vécu coupé du monde qui l'entourait. Ses romans sont ainsi des « études sociales » qui ont pour but d'éclairer les lecteurs. Loin de se contenter de décrire une seule partie de la société, le romancier en explore toutes les composantes, évoquant aussi bien l'« aristocratie » que « le peuple ». À chaque fois, le travail de l'écrivain est marqué par des luttes. Anatole France utilise même une répétition pour le souligner, en précisant que Zola « combattit le mal du temps : la puissance de l'argent » et qu'il « combattit le mal social partout où il le rencontra ». Il affirme aussi qu'il « poursuivit d'une haine vigoureuse une société oisive ». Cette « haine vigoureuse » peut certes sembler agressive mais elle est aussi une preuve de vitalité. Elle nous rappelle que les romans de Zola sont bien vivants et qu'ils ont encore beaucoup à apprendre à leurs lecteurs. L'œuvre de Zola est donc transitive : elle est tournée vers le monde qui l'entoure et elle nous permet de mieux le comprendre.
Parce qu'il était un « puissant écrivain », Zola semble donc bien mériter cet hommage particulièrement appuyé. Mais Anatole France parvient aussi à célébrer les qualités de l'homme dans cet « éloge funèbre ».
III. Un éloge de l'homme
1. Un homme bon
Peu à peu, nous voyons qu'Anatole France se place aussi sur le terrain de la morale. « L'esprit » qui permet à Zola de briller n'est pas seulement celui de l'intelligence et de la raison, c'est aussi « un esprit de bonté ». Anatole France insiste sur ce point en ajoutant encore, tout de suite après cette première évocation de la « bonté » : « Zola était bon ». De même, il réunit l'esprit et le cœur dès le début de son hommage en décrivant le « sens intellectuel et moral » de Zola. L'adjectif « moral » est par ailleurs répété et il est renforcé par un adverbe qui montre bien que la vertu de l'écrivain n'a rien d'une posture : Zola était, d'après Anatole France, « profondément moral ». Ainsi, ce n'est pas seulement l'écrivain qui est salué : l'homme est aussi mis en pleine lumière dans cet éloge funèbre. Anatole France ajoute encore qu'« il avait la candeur et la simplicité des grandes âmes ». De plus, il crée une série d'oppositions pour montrer qu'un apparent défaut cache en réalité une qualité humaine profonde. Ainsi, Zola « a peint le vice d'une main rude et vertueuse » et son « pessimisme apparent » cache en réalité un « optimisme réel ». Anatole France rassemble donc volontairement le romancier et l'homme pour mieux faire l'éloge de Zola.
2. Un défenseur de l'humanité
Anatole France loue également certaines valeurs qui lui semblent importantes. Ainsi, cet éloge funèbre n'est pas seulement l'occasion d'un hommage à l'homme qu'était Zola : il se présente également comme une réflexion sur « l'humanité ». Ainsi, même si Zola a pu parfois se montrer rude ou emporté, il a toujours cherché à défendre le « peuple » contre les puissants ou contre les tentations qui pouvaient lui nuire. Anatole France précise que Zola est resté un « démocrate », qui n'a jamais voulu pour autant se transformer en démagogue. Cette lucidité va de pair avec un « amour fervent de l'humanité » et une volonté de « prévoir une société meilleure ». Ces valeurs que défend Anatole France à travers Zola dépassent donc bien le simple cadre de l'art. Elles permettent de réunir les hommes. Elles interrogent par ailleurs le rôle que doit jouer chaque écrivain et, en définitive, chaque être humain pour parvenir à construire cette « société meilleure ». Il s'agit pour cela de ne pas abandonner ceux qui nous entourent « à toutes les oppressions, à toutes les misères, à toutes les hontes ». Le beau rythme ternaire rend cet hommage encore plus vibrant. Ce qui fait la grandeur de l'homme vient aussi de valeurs comme la fraternité ou la solidarité, qui l'élèvent et l'honorent.
Cet éloge funèbre se présente donc bien comme un hommage particulièrement riche. Tout en montrant que Zola est dorénavant un auteur reconnu, Anatole France exalte la force d'une œuvre et l'importance de certaines valeurs. Ce discours n'est pas sans rappeler celui que Zola a lui-même prononcé à l'occasion des obsèques de Guy de Maupassant, le 7 juillet 1893. Zola a alors montré qu'il était lui aussi capable de mettre son talent au service de celui qui était à la fois un « confrère », un « ami » et un « frère d'armes ».
Travaux d'écriture : dissertation
Les raisons qui poussent un auteur à écrire sont souvent nombreuses et mystérieuses. L'écrivain peut par exemple vouloir se livrer à un éloge pour mettre en lumière les qualités d'une personne ou même, plus généralement, de l'être humain. Force est pourtant de constater que l'homme ne brille pas toujours par sa grandeur. L'histoire et l'art rassemblent de nombreux exemples qui permettent même de s'interroger sur ses défauts. Nous pouvons ainsi nous demander si les écrivains ont réellement pour mission essentielle de célébrer ce qui fait la grandeur de l'être humain. Nous commencerons par montrer qu'ils peuvent parfois mettre cette grandeur en lumière. Seulement, nous ajouterons qu'ils s'attardent aussi sur la part sombre de l'homme. C'est pour cette raison que nous serons amenés à évoquer une autre « mission essentielle » de l'écrivain.
I. La grandeur de l'être humain
1. Célébrer des valeurs positives
L'écrivain peut tout d'abord rendre hommage à des personnes ayant réellement existé. Dans un discours prononcé le 29 août 1850, Victor Hugo célèbre par exemple le « génie » littéraire de Balzac. Mais l'hommage peut également mettre en pleine lumière des qualités humaines. Ainsi, après la mort de Robert Desnos, son ami Paul Éluard décrit « un homme honnête », capable de se sacrifier pour ses convictions. De même, dans « Strophes pour se souvenir », Louis Aragon rend hommage aux résistants fusillés sur le mont Valérien le 21 février 1944. Il intègre même à son poème les mots d'un de ces hommes morts pour avoir défendu la liberté. Il utilise en effet des extraits d'une lettre écrite par Missak Manouchian juste avant sa mort. Ce dernier s'adresse alors à sa femme et Aragon montre qu'il défend jusqu'à ses derniers instants la justice, l'amour et la vie :
« Un grand soleil d'hiver éclaire la colline/ Que la nature est belle et que le cœur me fend/ La justice viendra sur nos pas triomphants/ Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline/ Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant ». À travers ces exemples précis, l'écrivain cherche donc également à défendre, plus généralement, ces valeurs qui font la grandeur de l'homme. L'un des plus célèbres poèmes de Paul Éluard est précisément intitulé « Liberté » et il a été parachuté par la Royal Air Force durant la Seconde Guerre mondiale. « Je suis né pour te connaître/ pour te nommer/ Liberté », proclame ainsi le poète à la fin de son texte. Parce qu'il permet de créer un lien fort entre les êtres humains, l'amour est aussi mis à l'honneur. Paul Éluard intitule même un recueil publié en 1929 L'Amour la Poésie, comme pour montrer le lien fort qui unit l'amour et la création poétique. Dans « Celle de toujours, toute », il écrit par exemple : « Je chante pour chanter, je t'aime pour chanter/ Le mystère où l'amour me crée et se délivre. »
2. Créer des modèles
En outre, l'écrivain nous présente parfois des modèles que nous sommes invités à suivre. Il peut même créer des figures idéales comme les héros de l'Antiquité ou du Moyen Âge. Sorte de surhomme placé entre les dieux et les hommes, le héros brille par ses qualités physiques mais aussi par ses valeurs morales, comme dans les romans de Chrétien de Troyes. Certes, le lecteur peut parfois se sentir éloigné de ces figures idéalisées car elles ne favorisent pas l'identification. Pour autant, les héros peuvent aussi être complexes et ils présentent aux lecteurs des horizons qu'ils peuvent tenter d'atteindre. Grâce à une utopie, l'écrivain peut aussi inventer une société idéale. Ainsi, dans Candide, l'utopie de l'Eldorado permet à Voltaire d'offrir un modèle à ses lecteurs : celui d'une société gouvernée par la tolérance, qui peut même se passer de prison. À nouveau, il y a une part d'imaginaire dans l'utopie, et jamais Voltaire ne cherche à rendre la société de l'Eldorado totalement vraisemblable, comme l'indiquent les dimensions gigantesques des édifices que découvre Candide. Reste que cette société est gouvernée par les valeurs qui sont celles des Lumières, et Voltaire nous rappelle que l'homme peut aussi faire preuve d'altruisme et de justice. Il s'agit en somme, à travers ces modèles inventés par l'écrivain, de rappeler au lecteur que l'être humain peut être capable de belles choses.
Ainsi, l'écrivain semble parfois avoir pour mission de célébrer la grandeur de l'être humain. Pour autant, il ne faut pas s'en tenir à une vision trop idyllique. La littérature peut aussi remettre en question cette grandeur.
II. Une grandeur en question
1. La noirceur de l'homme
L'homme n'est pas toujours guidé par l'amour de son prochain. Il peut aussi être agité par des passions beaucoup moins lumineuses. Ainsi, même s'il est amoureux de Célimène, Alceste ne cesse de s'en prendre aux hommes dans Le Misanthrope de Molière. Il dénonce violemment la méchanceté et l'hypocrisie qui triomphent dans la société. Il perturbe même les règles de la comédie en refusant à la fin de la pièce la main de Célimène. Il décide alors de « sortir d'un gouffre où triomphent les vices » pour s'éloigner définitivement dans « un endroit écarté ». Dans Les Fleurs du mal, Baudelaire nous plonge dans la noirceur la plus totale, comme dans l'un des poèmes intitulés « Spleen ». La fin de ce poème est particulièrement sombre :
« Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,/ Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir,/ Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,/ Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. » À l'image de Baudelaire, l'écrivain peut donc parfois planter un « drapeau noir » dans l'esprit du lecteur. Les héros inventés par les écrivains peuvent aussi être des personnages négatifs. Ils renversent alors les modèles hérités de l'Antiquité. Ainsi, les libertins des Liaisons dangereuses, comme la marquise de Merteuil, n'hésitent pas à tromper et à manipuler, même s'il faut pour cela jouer avec la vie de ceux qui les entourent. Ces figures sombres entrent parfois en contraste avec des personnages plus lumineux. Victor Hugo affectionne tout particulièrement ce jeu de clair-obscur dans Les Misérables.
2. Crises
L'écrivain peut également s'attarder sur des crises sociales ou politiques. Anatole France, qui était capable de louer l'être humain en rendant hommage à Émile Zola, a également raconté la violence de la Terreur dans Les Dieux ont soif. La guerre a également été évoquée par bien des écrivains. Voltaire la dénonce avec ironie dans Candide, lorsqu'il montre qu'elle n'est qu'une « boucherie ». Il revient encore sur ce sujet dans son Dictionnaire philosophique. La littérature pose alors, en définitive, la question du mal. La guerre en vient même à remettre en question l'humanité de l'homme, ce qui est à la fois paradoxal et problématique. Ainsi, les « héros » qui combattent dans Candide n'hésitent pas à s'attaquer à des vieillards, des femmes et des enfants. Dans Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline, qui a lui-même combattu durant la Première Guerre mondiale, dénonce également cette violence. Bardamu, le narrateur du roman, a été traumatisé par la brutalité des combats. Il se place alors à l'opposé des héros traditionnels en rejetant la guerre et en assumant une forme de lâcheté. Les écrivains s'attardent donc sur des crises qui ont véritablement marqué l'histoire des hommes. Mais ces troubles peuvent aussi être totalement fictifs. Les dystopies remettent ainsi en question la grandeur de l'homme en représentant des sociétés à la fois imaginaires et inquiétantes. Dans Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley ou dans 1984 de George Orwell, le lecteur est par exemple invité à s'interroger sur certaines dérives scientifiques et politiques.
L'écrivain s'attarde donc également sur les défauts de l'homme. Mais c'est peut-être précisément en affrontant cette part sombre de l'être humain que les écrivains réalisent l'une des missions essentielles de la littérature.
III. Une nouvelle grandeur
1. Une nécessaire lucidité
Pour bien connaître l'homme, il ne faut donc pas s'en tenir à des descriptions trop élogieuses. Ainsi, Rimbaud affirme que le poète doit plonger dans cette noirceur pour apporter la connaissance aux autres hommes. « Il s'agit de faire l'âme monstrueuse », écrit-il dans l'une de ses célèbres Lettres du voyant. Il ne faut donc pas ignorer le mal, mais l'affronter avec lucidité. C'est souvent ce qui permet de créer des personnages complexes et non des modèles trop stéréotypés. Dans La Littérature et le Mal, George Bataille affirme même que « la littérature authentique est prométhéenne » et que « l'écrivain véritable ose faire ce qui est contraire aux lois fondamentales de la société ». Rimbaud fait lui aussi allusion au mythe de Prométhée lorsqu'il écrit que « le poète est vraiment voleur de feu ». L'écrivain est alors celui qui dérange en mettant en lumière la part sombre de l'homme. Il s'agit bien ici d'une mission essentielle. La littérature nous rappelle que la valeur de l'homme vient aussi de cette lucidité : reconnaître ses faiblesses, c'est faire preuve de grandeur. Comme l'écrit Pascal dans ses Pensées, « la grandeur de l'homme est grande en ce qu'il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable. » Pascal ajoute également : « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant. […] Toute notre dignité consiste donc en la pensée. » Représenter les défauts des hommes n'exclut donc ni la grandeur ni la dignité.
2. De l'ombre à la lumière
L'écrivain parvient aussi à dépasser les faiblesses de l'homme grâce aux pouvoirs de la littérature. L'humour permet tout d'abord de corriger les mœurs par le rire, pour reprendre cette célèbre formule latine : Castigat ridendo mores. C'est bien ce qu'a fait Molière dans ses comédies en dénonçant par la dérision les défauts des hommes. La littérature se présente alors comme le triomphe de l'esprit sur le mensonge ou l'hypocrisie, comme dans Le Tartuffe. L'humour rabaisse certes celui qui en est la cible, mais il élève celui qui le manie pour permettre aux hommes de s'améliorer. C'est aussi par l'art et le travail sur le style que l'écrivain sublime ce qu'il y a de plus bas dans l'être humain. Sans avoir nécessairement un jugement moral, l'écrivain se fait alors alchimiste : il transforme une matière médiocre en un objet de valeur. Beaucoup d'auteurs pourraient sur ce point reprendre à leur compte les mots de Baudelaire : « Ô vous, soyez témoins que j'ai fait mon devoir/ Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte./ Car j'ai de chaque chose extrait la quintessence,/ Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or. » C'est en ce sens aussi que Rimbaud écrit dans sa lettre à Paul Demeny que le poète « épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences ». Ces « quintessences » sont précisément révélées par le travail sur le langage. C'est ainsi en passant Une saison en enfer que Rimbaud renouvelle profondément la poésie de son temps. Grâce au travail sur les images, les sonorités ou les rythmes, le poète peut même donner une valeur esthétique à la laideur, qu'elle soit physique ou morale, comme l'ont par ailleurs montré Baudelaire ou Lautréamont.
Certains écrivains cherchent donc bien à célébrer la grandeur de l'homme mais l'ombre n'est jamais loin de la lumière. Il ne s'agit pas de désespérer le lecteur en le plaçant face à ce que l'être humain a de plus sombre : la littérature cherche au contraire, par sa lucidité, à nous élever. En somme, il ne faut sans doute pas assigner de mission trop précise à l'écrivain. L'artiste reste libre de façonner la matière de son choix.
Travaux d'écriture : écriture d'invention
Mesdames, Messieurs,
Ce n'est pas sans émotion que je prends aujourd'hui la parole devant vous à l'occasion des cent soixante ans de la publication de Madame Bovary. C'est un honneur, bien évidemment, d'évoquer un auteur comme Gustave Flaubert, mais c'est aussi un défi pour un simple lecteur comme moi, qui se sent bien désarmé devant ce colosse des lettres. Car comment ne pas être impressionné face à cette vie dédiée tout entière à la littérature ? Tout petit déjà, Flaubert connaissait Don Quichotte par cœur avant même de savoir lire. Cette passion ne l'a plus quitté et elle l'a animé jusqu'à Bouvard et Pécuchet, cet étonnant roman à jamais inachevé. C'est à cet amoureux des mots que je voudrais rendre hommage aujourd'hui.
Ce qui frappe, en considérant la vie de Gustave Flaubert, c'est cette fidélité à la littérature. Il n'a que dix ans lorsqu'il écrit un conte pour sa mère ! Nous le voyons ensuite s'armer de courage devant des projets ambitieux. Nous le voyons douter lorsque de nouvelles difficultés se présentent devant lui. Nous le voyons souffrir lorsqu'il réalise avec désespoir qu'il n'a pas encore atteint son but. Mais jamais il ne s'avoue vaincu. Beaucoup parmi vous le savent, mais avant d'écrire Madame Bovary, Flaubert a sué sang et eau pour écrire une première version de La Tentation de saint Antoine. En vain. Son ami Louis Bouilhet lui aurait même conseillé, après l'avoir lu, de jeter ce manuscrit au feu et de ne plus en parler. Combien auraient ici renoncé ? Combien auraient préféré jeter l'encre et les feuilles pour mener une autre vie ? Gustave Flaubert a, lui, choisi de tout recommencer. Et il a écrit Madame Bovary.
L'écriture de ce roman, qui l'a occupé pendant cinq longues années, est une véritable aventure. Je ne peux que vous conseiller, pour vous en convaincre, de vous plonger dans l'admirable correspondance de Flaubert. Vous y découvrirez un homme réalisant chaque jour combien l'écriture est un travail épuisant. On le presse de terminer ? On s'étonne de le voir enfermé ? On l'encourage à faire plus vite même s'il faut faire moins bien ? Voici sa réponse, Mesdames et Messieurs, car je ne résiste pas au plaisir de vous la lire : « Que je crève comme un chien, plutôt que de hâter une seconde ma phrase qui n'est pas mûre. » Alors dans l'ombre, patiemment, l'écrivain chemine. Il lit des dizaines d'ouvrages pour une page. Il passe des jours, des semaines, des mois à rédiger un paragraphe pour donner à sa prose la force et l'évidence du vers. Ce courage mérite tout notre respect.
Mais qu'a obtenu Gustave Flaubert en échange des années sacrifiées ? Que lui a offert la société pour le remercier de ce chef-d'œuvre ? Un procès pour — et je dois ici citer ces mots qui sont une injure à la liberté de l'artiste — « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs ». Je vous renvoie aux sinistres interventions du non moins sinistre Ernest Pinard, l'avocat impérial qui a été chargé de plaider contre le roman, ce même Ernest Pinard qui, quelques mois plus tard, a osé s'attaquer aux Fleurs du mal de Baudelaire. Flaubert est ressorti vainqueur de cette nouvelle épreuve : il a triomphé de la bêtise et de l'hypocrisie. Baudelaire n'a pas eu cette chance.
Mais si le sérieux de Flaubert devant la tâche qui était la sienne était prodigieux, s'il a été capable, affirme-t-il, de lire plus de mille cinq cents ouvrages pour écrire Bouvard et Pécuchet, s'il pouvait passer des jours à se documenter, son œuvre n'a rien d'austère. Ses livres sont en effet, au-delà de leur justesse et de leur précision, les plus réjouissants que j'ai pu lire. L'ironie qui les parcourt et l'humour qui les traverse peuvent sauver la plus triste des journées.
Oh, l'homme n'était pas sans défaut, mais qui, parmi nous, peut se targuer de l'être ? Bien évidemment, il savait parfois se montrer dur et il pouvait s'agacer devant la bêtise du monde qui l'entourait. Mais, au fond, il est resté un homme bon. C'est précisément ce qu'a écrit à son sujet Émile Zola, qui a eu la chance de le connaître. Gustave Flaubert a aussi été un ami fidèle, même après la mort de certains de ses proches. Il a pleuré Louis Bouilhet comme il aurait pleuré un frère, et il a tout fait pour sauvegarder la mémoire de celui qu'il connaissait depuis plus de trente-cinq ans.
Je n'en finirais pas s'il fallait lister tous les mérites de cette œuvre incroyable et de cet homme admirable. Il faut pourtant me résoudre à rendre cette parole qu'on a généreusement accepté de me confier. D'autres pourraient certainement conclure cet éloge mieux que moi. C'est finalement à Gustave Flaubert que j'ai préféré laisser la parole pour finir. Quoi de plus normal ? L'homme nous offre en effet une belle leçon de sagesse dans sa correspondance, et je voudrais terminer sur ces mots : « N'ai-je pas tout ce qu'il y a de plus enviable au monde ? L'indépendance, la liberté de ma fantaisie, mes deux cents plumes taillées et l'art de s'en servir. »