Corpus : Florian, Lamartine, La Ville de Mirmont, Maulpoix (sujet national, juin 2015, série L)

Énoncé

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours
Corpus : Jean-Pierre Claris de Florian, Alphonse de Lamartine, Jean de La Ville de Mirmont, Jean-Michel Maulpoix
Texte 1
Le Voyage
«  PARTIR avant le jour, à tâtons, sans voir goutte(1),
Sans songer seulement à demander sa route,
Aller de chute en chute, et, se traînant ainsi,
Faire un tiers du chemin jusqu'à près de midi ;
Voir sur sa tête alors s'amasser les nuages,
Dans un sable mouvant précipiter ses pas,


Courir, en essuyant orages sur orages,
Vers un but incertain où l'on n'arrive pas ;
Détrempé(2) vers le soir, chercher une retraite(3),
Arriver haletant, se coucher, s'endormir :
On appelle cela naître, vivre et mourir.
La volonté de Dieu soit faite !  »
Jean-Pierre Claris de Florian, « Le Voyage », Fables, IV, 21 (1792).

Texte 2
Les Voiles
«  Quand j'étais jeune et fier et que j'ouvrais mes ailes,
Les ailes de mon âme à tous les vents des mers,
Les voiles emportaient ma pensée avec elles,
Et mes rêves flottaient sur tous les flots amers.


Je voyais dans ce vague où l'horizon se noie
Surgir tout verdoyants de pampre(4) et de jasmin
Des continents de vie et des îles de joie
Où la gloire et l'amour m'appelaient de la main.


J'enviais chaque nef (5) qui blanchissait l'écume,
Heureuse d'aspirer au rivage inconnu,
Et maintenant, assis au bord du cap qui fume,
J'ai traversé ces flots et j'en suis revenu.


Et j'aime encor ces mers autrefois tant aimées,
Non plus comme le champ de mes rêves chéris,
Mais comme un champ de mort où mes ailes semées
De moi-même partout me montrent les débris.


Cet écueil me brisa, ce bord surgit funeste,
Ma fortune(6) sombra dans ce calme trompeur ;
La foudre ici sur moi tomba de l'arc céleste
Et chacun de ces flots roule un peu de mon cœur.
Ischia(7), 1844, septembre. »
Alphonse de Lamartine, « Les Voiles », poème publié en 1873 dans Œuvre posthume.

Texte 3
«  Vaisseaux, nous vous aurons aimés en pure perte ;
Le dernier de vous tous est parti sur la mer.
Le couchant emporta tant de voiles ouvertes
Que ce port et mon cœur sont à jamais déserts.


La mer vous a rendus à votre destinée,
Au-delà du rivage où s'arrêtent nos pas.
Nous ne pouvions garder vos âmes enchaînées ;
Il vous faut des lointains que je ne connais pas.


Je suis de ceux dont les désirs sont sur la terre.
Le souffle qui vous grise(8) emplit mon cœur d'effroi,
Mais votre appel, au fond des soirs, me désespère,
Car j'ai de grands départs inassouvis en moi.  »
Jean de La Ville de Mirmont, L'Horizon chimérique, recueil posthume (1920).

Texte 4
« Je suis cet homme tout bossué de sacs et de valises qui va et vient dans sa propre vie, avec des départs, des retours, portant au cœur des coups, et des bleus plein la tête, traînant des cartables de cuir remplis de phrases et des serviettes bourrées de lettres, toujours rêvant de se blottir dans le sac à main d'une femme, parmi les tubes de rouge à lèvres, les miroirs, les photos d'enfants et les flacons de parfum.
Cet homme hérissé d'antennes essaie de capter son amour sur les ondes et tend vers lui des fils où il se prend les pieds. Cet homme-là ne sait pas auprès de qui il dormira le soir même, ni en quel sens demain matin s'en ira la vie.
Tic-tac de l'encre et du désir… L'existence balance son pendule entre le côté des livres et le côté de l'amour, les tickets d'envol et les longues stations dans la chambre, le dos tourné et les bras ouverts, l'homme immobile et le piéton, celui qui ne croit plus au ciel et celui qui l'espère encore, celui qui fabrique des figures et celui qui veut un visage.
Il fut un temps où je poussais dans mes racines de par ici, ne connaissant des lointains que la rêverie et de la langue les mots les plus approximatifs. Mais j'ai quitté l'allée de buis(9) et le petit jardin. Je ne m'alimente plus en eau par les racines mais par le ciel. J'ai fumé la cigarette du voyage. Elle m'a piqué les yeux et fait battre le cœur plus vite, Elle a laissé sur mes réveils un goût de tabac froid. J'ai toussé, j'ai perdu ma voix. J'ai deux grosses valises sous les yeux. Je suis un voyageur brumeux qui n'y voit plus très clair et qui croit encore nécessaire de s'en aller plus loin.
J'ai fui, j'ai pris le large. L'habitude surtout de n'être nulle part, en apnée dans ma propre vie. Portrait du poète fin-de-siècle en créature d'aéroport, avec cette tête bizarre qu'a l'homme des foules en ces lieux-là : cerveau de gélatine blanche, œil à demi ensommeillé tourné vers le dedans, mais de la fièvre au bout des doigts.
Je m'en suis allé de par le monde, à la recherche de mes semblables : les inconnus, les passagers, les hommes en vrac et en transit que l'on rencontre dans les aéroports et sur les quais des gares. Ceux dont on ne sait rien et que l'on ne connaîtra pas. Ceux que malgré tout on devine, à cause de leurs tickets, leur fatigue, leurs bagages. Ceux de nulle part et de là-bas. qui s'en vont chercher des soleils en poussant leur vie devant eux et en perdant mémoire. »
Jean-Michel Maulpoix, L'Instinct de ciel, section iii, extrait (2000).

I. Question
Vous répondrez d'abord à la question suivante :
Comparez les conceptions du voyage qui s'expriment dans ces textes.
Comprendre le sujet
La question vous invite à vous interroger sur le thème du voyage. Une première lecture des textes du corpus confirme que ce sujet est bien au centre de tous les poèmes. Seulement, le pluriel utilisé pour évoquer les différentes « conceptions » suggère qu'il n'y a pas qu'une seule vision du voyage. Vous devez donc être sensible à la richesse et à l'ambivalence de ce thème.
La formulation du sujet vous rappelle en outre qu'il est important de comparer ces textes. Pensez à proposer différents rapprochements. Ne vous contentez pas de consacrer un paragraphe à chaque texte.
Mobiliser ses connaissances
L'allégorie permet de représenter une idée abstraite à travers un texte, un tableau ou un objet. La justice est par exemple représentée de manière allégorique par une femme qui a les yeux bandés et qui tient une balance. Chaque détail symbolise différents aspects importants, comme l'impartialité ou la mesure. De même, les textes de ce corpus ne se contentent pas de décrire de simples voyages. Ils sont aussi, à des degrés divers, de véritables allégories de l'existence.
Les rimes sont souvent importantes dans un poème en vers. Elles participent à la musicalité du texte et elles permettent d'associer des termes importants. Dans le poème de Florian, « nuages » rime par exemple avec « orages » et « s'endormir » rime avec « mourir ». Ces rimes font sens. Elles confèrent une allure sombre au poème en donnant le sentiment que le voyage génère davantage de peine que de joie. Dans le texte de Lamartine, les « rêves chéris » se transforment également en « débris » : le voyage est à l'image des désillusions de la vie.
Organiser sa réponse
Votre réponse ne doit pas séparer les textes : il faut au contraire, dans chaque paragraphe du développement, comparer les différents extraits. Vous devez donc proposer une organisation claire en vous appuyant sur des idées précises.
Pour bien organiser votre réponse, analysez par exemple la diversité des conceptions du voyage. Vous pouvez ainsi commencer par examiner la conception positive que l'on trouve dans certains poèmes avant de vous intéresser à une conception plus négative. Enfin, il serait judicieux de montrer que le voyage est aussi une métaphore qui permet aux poètes d'évoquer d'autres sujets.
II. Travaux d'écriture
Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants.
Commentaire de texte
Vous ferez le commentaire du texte de Lamartine.
Comprendre le texte
Le titre du poème donne une première indication importante. Il annonce les thèmes de la mer, de l'évasion et du voyage. Vous pourrez ainsi vous demander dans votre commentaire comment ces thèmes sont traités par Lamartine.
La structure choisie par le poète permet également de mieux comprendre le sens du texte. Ce poème constitué de vingt alexandrins peut en effet être divisé en deux parties. Dans les dix premiers vers, le passé est à l'honneur et il est marqué par une forme d'enthousiasme. Le voyage est alors synonyme d'évasion et d'élévation. Seulement, dans les dix derniers alexandrins, le constat semble beaucoup plus désabusé. Vous pouvez donc tirer profit de ce contraste pour développer vos interprétations.
Mobiliser ses connaissances
Alphonse de Lamartine est né le 21 octobre 1790. S'il a marqué les esprits par son engagement politique, il occupe également une place importante dans l'histoire littéraire. Avec Les Méditations poétiques, il devient l'un des précurseurs du mouvement romantique. Bon nombre de ses poèmes se présentent comme des textes profondément lyriques. Dans la préface des Méditations poétiques, il écrit notamment :
« J'étais né impressionnable et sensible. Ces deux qualités sont les deux premiers éléments de toute poésie. Les choses extérieures à peine aperçues laissaient une vive et profonde empreinte en moi ; et quand elles avaient disparu de mes yeux, elles se répercutaient et se conservaient présentes dans ce qu'on nomme l'imagination, c'est-à-dire la mémoire, qui revoit et qui repeint en nous. Mais de plus, ces images ainsi revues et repeintes se transformaient promptement en sentiment. Mon âme animait ces images, mon cœur se mêlait à ces impressions. J'aimais et j'incorporais en moi ce qui m'avait frappé. J'étais une glace vivante qu'aucune poussière de ce monde n'avait encore ternie, et qui réverbérait l'œuvre de Dieu ! De là à chanter ce cantique intérieur qui s'élève en nous, il n'y avait pas loin. Il ne me manquait que la voix. Cette voix que je cherchais et qui balbutiait sur mes lèvres d'enfant, c'était la poésie. »
Le lyrisme est issu de l'antiquité grecque. Le poème lyrique a longtemps été une chanson interprétée avec une lyre. Les mots étaient alors intimement liés à la musique. Le registre lyrique consiste donc, dans un texte en vers ou en prose, à évoquer de manière musicale des sentiments personnels. Il est souvent associé à l'expression de l'amour ou de la mélancolie. Dans « Les Voiles », Lamartine utilise un lyrisme bien particulier en opposant l'enthousiasme du passé à la déception du présent. Il met ainsi en pleine lumière les émotions contrastées du « je ».
Organiser ses idées
Pour construire votre commentaire, vous pouvez vous appuyer sur la vision ambivalente du voyage. Commencez par analyser précisément les aspects positifs de ce voyage poétique. Vous pourrez ensuite, dans un deuxième temps, montrer que l'élévation est suivie d'une chute brutale. Pour ne pas en rester à ce constat trop binaire, pensez dans un dernier temps à étudier la dimension symbolique de ce poème.
Gardez à l'esprit qu'il s'agit d'un texte poétique. Vous devez donc utiliser durant votre commentaire des outils littéraires propres à ce genre. Veillez enfin à toujours interpréter le texte, sans en rester au stade de la paraphrase.
Dissertation
Pensez-vous que la poésie soit une invitation au voyage ? Vous répondrez à cette question en vous fondant sur les textes du corpus ainsi que sur les textes et œuvres que vous avez étudiés et lus.
Comprendre le sujet
La réussite de votre dissertation repose en grande partie sur l'analyse du mot « voyage ». En effet, ce terme peut être envisagé de différentes manières.
Bien évidemment, l'idée de voyage est associée au dépaysement. Le poète peut nous inviter à découvrir des paysages et des cultures que nous ne connaissons pas. Il nous fait en somme voyager dans l'espace et dans le temps. Le poème peut alors être marqué par une forme d'exotisme. Cette évasion est féconde mais elle ne s'applique pas pour autant à tous les poètes. Le voyage poétique peut aussi nous ramener vers le quotidien pour nous permettre de redécouvrir des éléments plus ordinaires.
Vous pouvez même aller plus loin en montrant que le voyage est souvent intérieur. Cette conception est importante en poésie. Beaucoup de poètes ont en effet célébré dans leurs œuvres les pouvoirs de l'imagination et du rêve.
Mobiliser ses connaissances
Charles Baudelaire fait partie des références attendues dans votre dissertation. En effet, il a écrit deux célèbres poèmes précisément intitulés « L'invitation au voyage ». Durant sa jeunesse, il a lui-même effectué un long voyage. Poussé par son beau-père qui voyait d'un mauvais œil sa vie à Paris, il est contraint de prendre le large. Il ne se rend toutefois pas, comme prévu, jusqu'aux Indes. Il fait escale à l'île Maurice et à l'île Bourbon puis il retourne en France.
Si ce voyage n'était pas véritablement désiré, il a sans doute été formateur pour le jeune homme. En outre, la poésie de Baudelaire est souvent marquée par une envie d'ailleurs, comme le prouve « L'invitation au voyage ». Dans ce poème en vers extrait des Fleurs du mal, Baudelaire écrit notamment :
« Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté. »
Dans ses Petits Poèmes en prose, Baudelaire nous livre une autre version de cette « invitation au voyage » :
« Il est un pays superbe, un pays de Cocagne, dit-on, que je rêve de visiter avec une vieille amie. Pays singulier, noyé dans les brumes de notre Nord, et qu'on pourrait appeler l'Orient de l'Occident, la Chine de l'Europe, tant la chaude et capricieuse fantaisie s'y est donné carrière, tant elle l'a patiemment et opiniâtrement illustré de ses savantes et délicates végétations. Un vrai pays de Cocagne, où tout est beau, riche, tranquille, honnête ; où le luxe a plaisir à se mirer dans l'ordre ; où la vie est grasse et douce à respirer […]. »
Organiser ses idées
Vous pouvez ici opposer différentes conceptions du voyage. Commencez par le plus évident en montrant que les poètes aiment nous entraîner vers des univers exotiques et dépaysants. Rappelez dans un deuxième temps que le voyage peut aussi prendre une forme différente pour nous plonger dans la richesse du quotidien. Enfin, pour réunir ces conceptions qui semblent opposées, expliquez pour quelles raisons l'aventure poétique est avant tout un voyage intérieur, fait de rêves et de mots.
Lorsque vous aurez soigneusement organisé vos arguments sur votre brouillon, recherchez des exemples variés. Soyez aussi précis que possible. Vous pouvez parfois vous contenter de donner le titre d'un poème, mais quelques citations seront également utiles.
Soignez enfin, durant la rédaction, les articulations logiques de votre devoir. Les transitions entre chaque grande partie du développement indiqueront la cohérence de votre réflexion.
Écriture d'invention
Deux lycéens confrontent leurs points de vue sur le rôle du voyage pour nourrir l'inspiration poétique : l'un estime le voyage indispensable, l'autre lui oppose que l'on peut faire œuvre poétique sans avoir voyagé. Imaginez ce dialogue, au cours duquel chacun de vos personnages développe des arguments qui s'appuient sur les textes du corpus, sur ceux que vous avez étudiés en classe et sur vos lectures personnelles.
Comprendre le sujet
Il s'agit ici de savoir si le voyage peut avoir des vertus pour le poète : est-il utile voire nécessaire pour écrire de la poésie ? Cette question sera au centre de la discussion entre les deux personnages.
Les verbes « confronter » et « opposer » indiquent que les personnages vont défendre des points de vue différents. Vous devrez donc faire en sorte de bien marquer ces différences. Prenez le temps de comprendre chaque point de vue. Le premier associe en quelque sorte l'œuvre et l'existence du poète : « l'inspiration » viendrait alors de la richesse des voyages entrepris. L'autre conception que vous devrez aussi développer repose sur un raisonnement différent : d'autres chemins peuvent mener à la poésie. Il peut s'agir d'expériences du quotidien mais aussi de voyages intérieurs.
La forme que doit prendre votre dialogue n'est pas précisée par le sujet. Cet échange pourra donc faire partie d'un récit ou être écrit comme un dialogue théâtral.
Mobiliser ses connaissances
Arthur Rimbaud a marqué l'histoire de la poésie par sa précocité et sa modernité. Son œuvre et sa vie sont si riches qu'elles peuvent venir illustrer de nombreux arguments.
Très tôt, Rimbaud a écrit des poèmes faisant l'éloge de la liberté et de l'évasion. Il a également fugué à de nombreuses reprises, avant de partir en Angleterre et en Belgique en compagnie de Paul Verlaine. Sa poésie est ainsi tournée vers l'ailleurs. Alors qu'il n'a pas encore seize ans, il écrit par exemple un poème intitulé Sensation. Dans ce texte, le voyage semble à la fois inéluctable et vital :
« Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme. »
Pour autant, le voyage poétique initié par Arthur Rimbaud est également intérieur. Dans la célèbre lettre adressée à Paul Demeny le 15 mai 1871, il écrit ainsi : « La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l'inspecte, il la tente, l'apprend. »
Organiser ses idées
Commencez par rechercher au brouillon des exemples pour nourrir cette discussion. Tirez profit du corpus et de votre culture personnelle pour proposer des références suffisamment variées. Ces exemples pourront ensuite être associés à des arguments.
Vous devez en outre imaginer les deux personnages qui animeront ce débat. Prenez le temps de leur inventer des caractéristiques précises. Associez ensuite chaque personnage à des arguments et des exemples. Pour clarifier ce travail, vous pouvez faire un tableau sur votre brouillon en attribuant une colonne à chaque personnage.
Avant de rédiger, organisez soigneusement la progression logique de votre texte : les personnages ne doivent pas répéter les mêmes arguments et l'échange doit suivre une direction bien précise. Pensez aussi à soigner le début et la fin de votre réponse. Veillez également à bien répartir les temps de parole pour que chaque personnage parvienne à exposer ses arguments.
(1)Sans voir goutte : sans y voir quoi que ce soit.
(2)Détrempé : trempé de la tête aux pieds.
(3)Retraite : lieu où l'on se retire, refuge.
(4)Pampre : branche, rameau de vigne portant des feuilles et des grappes de raisin.
(5)Nef (nom féminin) : navire.
(6)Ma fortune : mon destin, mon sort, ma vie.
(7)Ischia : île de la baie de Naples.
(8)Qui vous grise : qui vous met dans un état de grande exaltation, d'ivresse.
(9)Buis : arbuste à feuilles persistantes.

Corrigé

Question
Tous les textes de ce corpus sont unis par le thème du voyage. Même s'ils ont vécu à des époques différentes, Jean-Pierre Claris de Florian, Alphonse de Lamartine et Jean de La Ville de Mirmont ont tous écrit des poèmes en vers à ce sujet. En 2000, Jean-Michel Maulpoix a quant à lui préféré la prose pour nous livrer une vision singulière du voyage. Mais, plus précisément, quelles conceptions du voyage nous proposent ces textes ? Loin de se contenter de quelques stéréotypes, ces auteurs parviennent à représenter une forme d'ambivalence et de complexité. Nous verrons dans un premier temps que certains proposent une vision enthousiaste du voyage, avant de noter que celle-ci s'accompagne bien souvent d'une conception plus désabusée. Nous noterons pour finir que le voyage est aussi envisagé de manière symbolique.
Le voyage peut tout d'abord être évoqué de manière positive. Dans le poème de Lamartine, il est par exemple associé à une idée de profusion et de dépaysement. Il est ainsi question « des continents de vie et des îles de joie ». Le poète décrit en outre un appel de « la gloire » et de « l'amour », cet amour qui joue aussi un rôle important dans le texte de Jean-Michel Maulpoix. Le voyage permet alors une forme d'ouverture sur le monde. Les « ailes » de Lamartine illustrent cette idée d'évasion et de mouvement : le terme est présent à la rime du tout premier vers, et il est même répété au début du vers suivant. Son poème est certes plus sombre, mais Florian propose tout de même une liste de verbes d'action à l'infinitif : « partir », « aller », « courir », « arriver ». « Je m'en suis allé de par le monde », écrit par ailleurs Jean-Michel Maulpoix en soulignant lui-même l'importance de ce verbe. Le voyage permet par conséquent de ne pas se figer. Il prend même la forme d'une élévation : « Je ne m'alimente plus en eau par les racines mais par le ciel », peut-on lire dans L'Instinct de ciel. Dans le texte de Mirmont, nous retrouvons cette vitalité : les voiles sont « ouvertes » et les « vaisseaux » font naître un « appel », véritable désir d'ailleurs. Le voyage est également propice au rêve. Le terme est utilisé par Lamartine au vers 4 de son poème. Dès le début de son texte, Jean-Michel Maulpoix dessine quant à lui un « je » « toujours rêvant ». Il décrit également le « désir » et l'espoir. Pour reprendre les mots de Lamartine dans « Les Voiles », il s'agit bien « d'aspirer au rivage inconnu » pour trouver du nouveau. Le voyage crée alors un insatiable désir de rencontres qui porte le « je » vers de nouvelles personnes et de nouveaux territoires. Seulement, il peut également susciter certaines désillusions.
Le voyage est parfois évoqué de manière négative. Sur ce point, le poème de Florian est sans doute le moins enthousiaste du corpus. Il ne s'agit plus ici d'élévation vers une forme d'idéal. Au contraire, l'homme avance « de chute en chute » et s'enfonce « dans un sable mouvant ». La lourdeur s'oppose à la légèreté et la grisaille s'installe rapidement. Le poète fait ainsi rimer « nuages » avec « orages ». Même si son poème commence par un hymne au voyage et à la vie, Lamartine confie également ses désillusions. Le « maintenant » du vers 11 introduit une cassure et brise net l'envol esquissé par la première moitié du poème. La « foudre » du vers 19 rappelle les « nuages » de Florian. Avec le lyrisme qui caractérise les poètes romantiques, Lamartine laisse parler la tristesse de son « cœur », pour reprendre le dernier mot du poème. Un décalage parcourt aussi tout le poème de Mirmont : le voyage génère autant de frustration que de désir. Les « désirs » restent prisonniers « sur la terre », les « grands départs » demeurent « inassouvis » et « moi » vient rimer avec « effroi ». Si l'amour est présent, comme le prouve le premier vers, il n'est qu'un amour inassouvi, qui s'est développé « en pure perte ». Avec un balancement semblable au « tic-tac » ou au « pendule », Jean-Michel Maulpoix nous fait aussi passer d'un état d'âme à l'autre. « Les longues stations», « le dos tourné », « l'homme immobile » et « celui qui ne croit plus au ciel » s'opposent aux « tickets d'envol », aux « bras ouverts », au « piéton » et à celui qui « espère encore ».
Peu à peu, le voyage prend alors une dimension plus symbolique. Celui de Florian devient une allégorie de l'existence. « Arriver haletant, se coucher, s'endormir :/ On appelle cela naître, vivre et mourir », écrit notamment le poète. Le rythme ternaire répété dans ces deux vers leur confère une forme de solennité. « S'endormir » rime en outre avec « mourir ». Florian rappelle que tous les voyages ont une fin et que la vie n'échappe pas à cette règle. Lamartine oppose aussi le passé et le présent, la jeunesse et la vieillesse. La vie se disloque petit à petit. Les ailes qui symbolisaient l'enthousiasme de la jeunesse finissent éparpillées. La fin du poème, marquée par l'évocation de la fortune et la description d'un « bord funeste », prend même une tonalité tragique, comme pour rappeler que l'homme ne peut échapper à son funeste destin. De même, Jean-Michel Maulpoix associe le voyage et la vie. Dans les derniers mots de son texte, il décrit notamment « ceux de nulle part et de là-bas, qui s'en vont chercher des soleils en poussant leur vie devant eux et en perdant mémoire ». Il évoque également l'usure de l'esprit et du corps. Si « la cigarette du voyage […] fait battre le cœur plus vite », elle laisse aussi « un goût de tabac froid ». Le poète prend le risque de perdre sa « voix », même si le voyage est aussi une inépuisable source d'inspiration poétique. De même, Jean-Michel Maulpoix joue subtilement avec la polysémie du terme « valise », qui évoque à la fois le voyage et la fatigue. Quant au poème de Mirmont, il ne fait pas seulement référence au voyage : de manière beaucoup générale, il chante tous les espoirs déçus et toutes les occasions manquées.
Les conceptions du voyage sont donc riches et complexes. Ces poètes célèbrent souvent cet appel vers l'inconnu tout en décrivant une série de désillusions. Le voyage devient alors une métaphore de l'existence. Chaque poème prend donc, au-delà des expériences personnelles de chaque auteur, une dimension universelle.
Travaux d'écriture : commentaire
Alphonse de Lamartine a joué un rôle central dans le mouvement romantique. Dès la publication des Méditations poétiques en 1820, il a accordé une grande importance à l'expression des sentiments personnels. Cette dimension lyrique se retrouve dans la suite de son œuvre, comme le prouve ce poème intitulé « Les Voiles ». Cependant, lorsqu'il écrit ce poème constitué de vingt alexandrins, Lamartine a 53 ans. Le temps n'est plus, pour lui, à l'exaltation et à la fougue de la jeunesse. Ce poème consacré au thème du voyage porte ainsi la marque de certaines désillusions. Pour mieux comprendre la singularité de ce texte, nous allons donc voir comment il se transforme en un voyage poétique particulièrement touchant. Pour cela, nous montrerons qu'il se présente tout d'abord comme une invitation au voyage. Seulement, nous rappellerons que ce poème est aussi construit sur différentes oppositions. Nous noterons enfin qu'il se transforme en un chant à la fois lyrique et tragique.
I. Une invitation au voyage
1. Un voyage sur les mers
Lamartine nous invite tout d'abord à nous aventurer avec lui sur les mers. Dès les premiers vers, le lexique nous entraîne bien dans un voyage. Il est ainsi question des « mers » aux vers 2 et 13 mais aussi des « voiles », dès le titre et dans le vers 3, ou encore de « l'écume » au vers 9 et du « rivage » au vers 10. Le terme « flots » est d'ailleurs présent tout au long du poème. Nous le retrouvons dans le premier quatrain, dans le quatrain central ainsi que dans le tout dernier vers. Une rime permet aussi de relier et donc de mettre en valeur « tous les vents des mers » et « tous les flots amers ». En outre, si « les voiles » désignent de manière métonymique les bateaux, le mot « nef » est également présent au vers 9, lorsque le poète avoue avoir envié « chaque nef qui blanchissait l'écume ». Ce terme a une connotation plus poétique que le mot « navire », qui serait sans doute plus commun. L'utilisation de « chaque » suggère par ailleurs une forme de richesse et de profusion, ce que confirme la répétition de « tous » dans le premier quatrain. L'hyperbole traduit ici l'exaltation.
2. Un voyage vers l'inconnu
Ce voyage permet également de s'évader vers des mondes inconnus. Dans la deuxième strophe, le poète crée peu à peu un délicieux sentiment de dépaysement. Il attire par exemple notre attention en peignant « des continents de vie et des îles de joie » qui apparaissent en plus « tout verdoyants de pampre et de jasmin. » L'adverbe « tout » et l'utilisation du pluriel renforcent l'idée de profusion et d'abondance que nous trouvions déjà dans le premier quatrain. Grâce à la rime, le « jasmin » est en outre à portée de « main ». La couleur verte, le goût du raisin et l'odeur du jasmin s'allient ici pour nous proposer un véritable voyage des sens. Notre regard doit donc se lever, oublier la banalité du quotidien et se tourner vers « ce vague où l'horizon se noie » et vers ce « rivage inconnu ». Ce voyage semble particulièrement palpitant. Il est marqué par le mouvement comme le suggère l'ouverture des « ailes » au tout premier vers du poème. Le verbe « surgir » est également présent au début du vers 6. Il nous rappelle combien ce voyage est haletant.
3. Un voyage intérieur
Si ce voyage est riche, il faut cependant garder à l'esprit qu'il est avant tout intérieur. Dans un premier temps, le poète ne nous transporte pas vraiment dans des mondes inconnus : il s'y projette. Le « je » se plonge ainsi dans « le vague de l'horizon » et il imagine lui-même ces « continents de vie » et ces « îles de joie ». Nous remarquons justement que le lieu peut ici être associé à une émotion comme « la joie ». Les verbes placés au début des strophes 2 et 3 montrent bien comment le voyage naît à la fois de la contemplation et du désir d'évasion : « je voyais », « j'enviais ». Ce désir prend la forme d'une aspiration vers un monde rêvé, d'autant que le verbe « aspirer » est précisément utilisé lorsque le poète fait référence au « rivage inconnu ». Le vers 4 résume bien cette dynamique poétique : « Et mes rêves flottaient sur tous les flots amers. » Le verbe « flotter » est associé aux « rêves » : dès le premier quatrain, nous sommes ainsi plongés dans un voyage onirique. Le mouvement qui porte tout le poème est donc bien celui de l'esprit et de l'imagination. La mer devient un « champ de […] rêves chéris ».
Nous ne pouvons donc que constater la richesse de ce voyage. Ces « voiles » nous emportent en effet vers un monde qui semble attrayant. Seulement, si le poème nous élève, il nous propose aussi une chute particulièrement brutale.
II. Une chute brutale
1. Du passé au présent
Ce poème est constitué de deux mouvements bien distincts. Les dix premiers alexandrins sont clairement associés au passé, comme l'indique l'utilisation récurrente de l'imparfait. Une rupture s'opère ensuite aux vers 11 et 12 lorsque Lamartine écrit : « Et maintenant, assis au bord du cap qui fume,/ J'ai traversé ces flots et j'en suis revenu ». « Maintenant » brise l'élan onirique de la première moitié du poème. Le passé composé annonce quant à lui le présent de l'indicatif qui sera utilisé dans le quatrième quatrain. Le passé est donc constamment opposé au présent. Cette confrontation se retrouve même à l'échelle du vers. Dans le vers 13, le présent de l'indicatif, renforcé par l'adverbe « encore », fait face au participe passé qui est lui appuyé par « autrefois ». Quelques verbes au passé sont certes utilisés à la fin du poème, mais l'imparfait laisse alors la place au passé simple. Ce changement marque aussi une évolution importante. Les actions sont désormais brèves et soudaines, comme lorsque nous pouvons lire que « la foudre […] tomba » (vers 19).
2. De l'enthousiasme à la désillusion
Au vers 13, le verbe « aimer » est répété sous deux formes différentes, comme pour indiquer le changement d'état d'esprit. Nous passons en effet, tout au long de ce texte, de l'exaltation à la désillusion. Dans le tout premier vers du poème, nous trouvons par exemple deux adjectifs importants, qui indiquent une forme de fougue : « Quand j'étais jeune et fier ». « Fier » est même mis en valeur par sa place dans le vers : il se situe en effet juste avant la césure à l'hémistiche. Or, cette ardeur disparaît brutalement à partir du vers 11. Le verbe « surgir », qui représentait bien la richesse du voyage au vers 6, est à nouveau présent au vers 17. Seulement, il est associé à l'adjectif « funeste ». Il prend alors une connotation beaucoup plus sombre. Nous passons ainsi des voiles qui partent vers des rivages inconnus à un voile lourd et épais qui obscurcit le poème.
3. Du mouvement à l'immobilité
De même, le « je » semble au début du poème marqué par une indéniable vitalité. La répétition du terme « ailes » à la fin du vers 1 et au début du vers 2 initie cet envol. Les verbes comme « ouvrais », « emportaient » ou encore « flottaient » donnent également une impression de mouvement. Le constat est tout autre dès lors que l'on bascule dans le présent. Aussi le « je » est-il seulement « assis » au vers 11. La position marque l'immobilité de celui qui a perdu ses illusions après avoir « traversé ces flots ». Elle traduit également une nouvelle forme d'aspiration. Dans un mouvement inparag, cette dernière n'a plus rien d'une élévation : elle ramène au contraire brutalement vers le sol. Nous trouvons bien quelques verbes de mouvement à la fin du poème, mais ils illustrent une forme de chute, comme le confirment « sombra » au vers 18 et « tomba » au vers 19. L'heure n'est plus au bonheur et à la légèreté mais à la tristesse et à la pesanteur.
La chute est donc brutale : après l'envol du premier quatrain, nous sommes invités à revenir sur terre. Mais ce constat, loin d'être stérile, fait précisément la richesse de ce poème. Il nous permet d'entendre un chant aux accents lyriques et tragiques.
III. Un chant lyrique et tragique
1. Le chant d'un « cœur »
Ce n'est pas un hasard si le texte s'achève sur le mot « cœur » qui représente traditionnellement le siège des émotions. Tout nous ramène en effet aux sentiments dans ce poème. Le début du texte est lié à la « joie » et à une vision « heureuse » du monde tandis que la fin semble beaucoup plus mélancolique. Nous sommes ici confrontés à un lyrisme très subtil : Lamartine ne se contente pas d'exalter une seule émotion mais il se propose, au contraire, d'explorer différents états d'âme. En somme, la noirceur de ce poème en fait aussi tout son intérêt. Ainsi, la désillusion et la mélancolie deviennent également une source d'inspiration. Par le jeu de l'homophonie, « le champ de la mort », même s'il est « funeste », donne naissance à un « chant de la mort » particulièrement touchant. Au lyrisme enflammé de la jeunesse répond le lyrisme désabusé de celui qui a déjà voyagé.
2. La complexité du « je »
Le « je » est omniprésent tout au long de ce poème. Nous trouvons ainsi de très nombreuses marques de la première personne dans tous les quatrains. Elles peuvent même être utilisées à plusieurs reprises dans un seul et même alexandrin, comme au vers 16 lorsque Lamartine écrit : « De moi-même partout me montrent les débris. » La construction syntaxique permet ici de mettre en valeur « moi-même ». Il ne faut pourtant pas se laisser abuser par ces répétitions. Il y a en effet plusieurs « je » dans ce poème. La date d'écriture nous rappelle déjà qu'en 1844 Lamartine n'est plus le jeune homme qui s'enivrait face aux voiles. Le poète nous invite donc aussi à méditer sur la dualité du « je », thème cher aux auteurs romantiques. De plus, loin d'être ici parfaitement unifié, le « je » se décompose sous nos yeux. Les ailes qui le portaient sont à présent éparpillées. La rime unissant « aimées » et « semées » montre l'ampleur de ce changement. Les vers 16 et 17, avec la présence de « débris » et de « brisa », renforcent cette idée. Dans le dernier vers du poème, le cœur semble même se morceler. On peut considérer ici qu'il s'agit d'une forme d'éclatement douloureux, mais Lamartine nous rappelle aussi combien l'âme humaine est en perpétuel mouvement.
3. Une métaphore de la condition humaine
Ce voyage ne nous mène donc pas réellement vers des mondes exotiques. Il nous ramène au contraire vers notre propre existence. Il faut ainsi voir dans ce poème une métaphore de la condition humaine. Tout commence par la jeunesse, la vigueur et la vie. La fin du poème rappelle pourtant que l'existence peut aussi être plus « funeste » et que le « calme » peut se révéler « trompeur ». La référence à la fortune, au vers 18, donne même à la fin du texte une tonalité tragique, d'autant qu'il est bien question de « mort » dès le vers 15. Les voyages ne préservent pas l'homme du temps qui passe et ils ne lui permettent pas d'échapper au sort qui le menace. Il ne faut pas seulement considérer ce constat comme une forme de pessimisme. Il est simplement le signe de la lucidité d'un poète qui ne se contente plus des illusions de sa jeunesse.
C'est donc un singulier voyage que nous propose ici Lamartine car nous passons, comme les navires, d'un rivage à l'autre. Qu'il s'agisse de nous entraîner vers des territoires attrayants, de nous ramener sur la terre ferme ou de nous faire méditer sur notre existence, le poète cherche constamment à nous toucher. Ce travail sur l'émotion est complexe : comme nous l'avons souligné, Lamartine ne se contente pas d'un lyrisme qui pourrait sembler trop naïf. Nous retrouvons pourtant cette sensibilité qui caractérise son œuvre et, de manière plus générale, tout le mouvement romantique. En effet, comme l'écrit Charles Baudelaire, « le romantisme n'est précisément ni dans le choix des sujets ni dans la vérité exacte, mais dans la manière de sentir. »
Travaux d'écriture : dissertation
Les poètes peuvent emprunter de nombreux chemins pour parvenir à toucher les lecteurs. Certains choisissent ainsi de nous faire découvrir des mondes exotiques. La lecture s'accompagne alors d'un sentiment d'évasion. Nous pouvons cependant nous demander si la poésie se présente toujours comme une invitation au voyage. En effet, bon nombre de poètes ne cherchent pas nécessairement à créer une forme de dépaysement. Pour faire de la poésie une véritable invitation au « voyage », il convient donc de ne pas en rester à une seule conception de ce mot. Après avoir noté que la poésie peut effectivement nous dépayser, nous verrons qu'elle cherche aussi, parfois, à nous ramener vers le quotidien. Pour finir, nous montrerons qu'en poésie le voyage est avant tout intérieur : il célèbre les pouvoirs du rêve et du langage.
I. Des voyages dépaysants
1. Des rivages éloignés
La poésie nous pousse tout d'abord à découvrir des mondes séparés de nous par l'espace ou le temps. En 1913, Blaise Cendras propose par exemple aux lecteurs de voyager en suivant le chemin tracé par la Prose du Transsibérien : « J'étais à Moscou dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares/ et je n'avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours ». Le poète ajoute ensuite : « Je suis en route/ J'ai toujours été en route ». Le lecteur est invité à se mettre lui aussi en mouvement. Il découvre alors de nouveaux paysages ou de nouvelles cultures. Le dépaysement peut parfois être total. Dans un recueil intitulé Éthiopiques, Léopold Sédar Senghor écrit « À New-York ». Il chante dans ce poème son trouble devant des images qui tranchent avec celles qu'il a connues auparavant : « New York ! D'abord j'ai été confondu par ta beauté,/ ces grandes filles d'or aux jambes longues./ Si timide d'abord devant tes yeux de métal bleu,/ ton sourire de givre/ Si timide ». Le lecteur éprouve à son tour une forme de vertige face à ce monde nouveau. Grâce aux vers, nous pouvons également remonter le cours du temps. C'est ce que confirme la préface de L'Odyssée écrite par Philippe Jaccottet. Ce poète a en effet traduit le texte d'Homère et il confie à ce sujet : « Quelque chose de ce très vieux poème m'a atteint à travers mon savoir et au-delà de lui, avec une force plus grande que ce savoir et une sorte d'immédiateté. » Grâce au pouvoir de la poésie, les distances s'abolissent.
2. Des voyages formateurs
Les voyages peuvent également s'avérer enrichissants, pour le meilleur comme pour le pire. Jean-Michel Maulpoix, dans L'Instinct du ciel, rappelle qu'ils permettent de nombreuses rencontres. « Ma bohème » de Rimbaud célèbre aussi un idéal de liberté et d'évasion. L'auteur s'est d'ailleurs illustré par de nombreux voyages tout au long de son existence, comme si ce mouvement était pour lui vital. Mais le voyage peut aussi amener certaines désillusions. Lamartine, avec « Les Voiles », écrit un poème qui nous fait passer de l'enthousiasme à la désillusion. Dans Les Regrets, le voyage prend aussi, pour Du Bellay, une tournure déplaisante. Le poète est alors rongé par la nostalgie : « Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village/ Fumer la cheminée, et en quelle saison ? », se demande-t-il dans l'un de ses sonnets. Seulement, même lorsqu'il tourne à la déception, le voyage reste précieux. Il devient une source d'inspiration, et la poésie permet de sublimer les sentiments les plus sombres.
3. L'ivresse des sensations
Parce qu'il ouvre une porte vers des mondes inconnus, le voyage permet enfin de découvrir de nouvelles sensations. Dans ses Romances sans paroles, Paul Verlaine nous fait ainsi traparagr des « paysages belges » en s'inspirant en partie de sa fuite avec Arthur Rimbaud. Il nous entraîne alors dans un tourbillon de sensations. « Quoi donc se sent ? », écrit-il par exemple dans « Charleroi ». Verlaine bouscule ici les règles de la langue pour montrer que les repères traditionnels se brouillent. Dans les versions en prose et en vers de « L'invitation au voyage », Baudelaire fait également appel aux sens pour traduire la richesse de ces univers dépaysants. Le poète peut même aller jusqu'à utiliser des synesthésies en mêlant différentes sensations. Il crée alors de singulières correspondances. Rimbaud a lui aussi décrit cette ivresse des sens dans un poème précisément intitulé « Sensation ».
La poésie cherche donc parfois à dépayser le lecteur. Mais le voyage peut également nous entraîner vers le quotidien et vers des éléments en apparence plus ordinaires.
II. Des voyages vers le quotidien
1. Objets poétiques
De nombreux poèmes nous ramènent vers le quotidien. Francis Ponge, dans Le Parti pris des choses, met par exemple en pleine lumière des éléments aussi ordinaires que « la bougie », « le cageot » ou « le pain ». Ces thèmes semblent anodins mais ils nous offrent des créations singulières. L'objet du quotidien devient un objet poétique et il détermine même la forme du texte. Comme l'écrit l'auteur, « chaque objet doit imposer au poème une forme rhétorique particulière ». Aussi Francis Ponge préfère-t-il la prose qui se présente comme un retour vers le quotidien. Il ne faut pourtant pas se laisser abuser par ce choix : cette simplicité n'est qu'apparente et les objets les plus anodins nous entraînent dans des voyages d'une grande richesse. À l'image de « l'huître », l'élément le plus banal peut cacher des perles « d'où l'on trouve aussitôt à s'orner ». Cette démarche n'est pas nouvelle. Dans Le Sanglot de la terre, Jules Laforgue consacre ainsi un poème à la cigarette, comme le fera d'ailleurs, des années plus tard, Francis Ponge. Dans Les Petits Poèmes en prose ou dans Les Fleurs du mal, Charles Baudelaire a aussi écrit « Le joujou du pauvre » ou « Une charogne ».
2. Carpe diem
Cette redécouverte du monde qui nous entoure s'accompagne aussi d'une célébration des charmes de la vie. « Carpe diem », semble bien souvent dire le poète au lecteur en l'invitant à profiter de chaque jour. Ronsard célèbre par exemple les plaisirs de l'amour dans les Sonnets pour Hélène : « Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain :/ Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie. » Il nous rappelle aussi que l'évasion et le plaisir sont bien souvent à portée de main. Il s'enivre par exemple en évoquant des fruits dans le Second Livre des odes : « Achète des abricots,/ des pompons, des artichauts,/ des fraises, et de la crème :/ c'est en été ce que j'aime,/ quand sur le bord d'un ruisseau/ je les mange au bruit de l'eau,/ étendu sur le rivage,/ ou dans un antre sauvage. » Il n'est donc pas toujours nécessaire de voyager très loin pour parvenir à s'évader. La poésie nous invite aussi à ouvrir les yeux et à nous plonger dans le monde qui nous entoure pour en goûter tous les plaisirs.
3. Engagements
Le poète peut également mettre son art au service de ceux qui l'entourent. Il ne s'agit plus alors de s'évader mais de se tourner vers les victimes ou les oubliés du quotidien. Dans « Jamais je ne pourrai », Claude Roy s'adresse par exemple à « ceux qui meurent », « ceux qui saignent », « ceux qui triment » ou « ceux qui pleurent ». Avant lui, Victor Hugo avait déjà mis sa plume au service des plus pauvres. Dans « Pour les pauvres », extrait du recueil Les Feuilles d'automne, il s'en prend par exemple aux plus riches qui refusent de venir en aide à ceux qui n'ont pas eu leur chance : « Donnez », ne cesse-t-il de leur répéter. Les poètes peuvent également s'engager durant des conflits. Pendant la Seconde Guerre mondiale, certains auteurs surréalistes ont ainsi participé à un recueil clandestin intitulé L'Honneur des poètes.
La poésie nous ramène donc également vers les plaisirs ou les préoccupations du quotidien. Mais le voyage, comme nous allons à présent le noter, peut également être intérieur.
III. Des voyages intérieurs
1. Les pouvoirs de l'imagination
Le voyage peut être simplement imaginaire. Au début des « Voiles » de Lamartine, le poète se projette ainsi dans le « vague » de l'horizon pour y dessiner « des continents de vie et des îles de joie ». Plus encore, Mirmont reste toujours sur le rivage et tout son poème est marqué par « de grands départs inassouvis ». Il revient alors au lecteur d'imaginer, s'il le désire, ces « lointains » qu'il ne peut ici contempler. Certains poètes peuvent également voyager alors qu'ils sont enfermés. Au xviie siècle, par exemple, Théophile de Viau a été emprisonné, et cette expérience s'est révélée particulièrement éprouvante. Seulement, il est tout de même parvenu à utiliser les pouvoirs de l'imagination et de la poésie pour évoquer dans ses textes les paysages qui avaient marqué sa jeunesse. Verlaine a également écrit des poèmes durant son séjour en prison. Le temps des voyages avec Rimbaud semble alors bien loin mais Verlaine parvient à transcender l'enfermement grâce à la poésie.
2. Recréer le monde
Certains poètes vont jusqu'à s'éloigner du réel pour recréer complètement le monde qui les entoure. Rimbaud avait déjà tracé un chemin vers cette approche moderne de la poésie. Le véritable voyage est intérieur, et c'est lui qui doit permettre au poète de découvrir de nouveaux mondes, comme Rimbaud l'affirme dans la célèbre « Lettre du voyant ». Le rêve nous pousse en outre à réinventer le monde sans nous contenter de ce que nous voyons. Le voyage est alors total, comme l'ont bien montré les poètes surréalistes en bousculant constamment les codes et les repères. « La terre est bleue comme une orange », proclame ainsi Paul Éluard avant d'ajouter : « Jamais une erreur les mots ne mentent pas ». Ces auteurs arpentent les chemins sinueux du rêve et de l'inconscient pour mieux dépasser le cadre de la simple réalité. « J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité », constate par exemple Robert Desnos dans Corps et biens. La création poétique nous ouvre alors les portes de territoires inconnus.
3. Le voyage du langage
La poésie nous permet également d'explorer toute la richesse du langage car les poètes réinventent constamment la langue qu'ils emploient. Pour Mallarmé, si la poésie est riche, c'est parce qu'elle parvient à « donner un sens plus pur aux mots de la tribu ». Certains privilégient la musicalité, comme Paul Verlaine qui proclame au tout début de son Art poétique  : « De la musique avant toute chose ». Verlaine a ainsi joué avec les rimes ou les rythmes pour parvenir à susciter différentes émotions. Dans « Charleroi », il utilise par exemple des vers particulièrement courts, constitués seulement de quatre syllabes, pour créer un sentiment de rapidité et de vivacité. Les poètes surréalistes ont pour leur part tiré parti des richesses de la métaphore pour créer des images étranges et fascinantes. Les auteurs de l'Oulipo ont également joué avec la langue en inventant différentes contraintes. Au xixe siècle, Rimbaud affirmait même qu'il fallait, pour écrire de la poésie, « trouver une langue ». Cette langue que nous employons prend en somme, grâce aux poètes, un visage différent.
Par conséquent, il ne faut pas simplifier les voyages que les poètes nous invitent à accomplir. Certains cherchent à dépayser le lecteur en lui faisant visiter des mondes exotiques. Pour d'autres, il suffit parfois d'ouvrir les yeux et de contempler ce qui nous entoure chaque jour. Nous en revenons alors souvent aux pouvoirs de l'imaginaire. Les voyages intérieurs s'avèrent particulièrement riches, surtout lorsqu'ils sont portés par une approche singulière du langage. En somme, quel que soit le sujet choisi, il s'agit toujours, comme l'a écrit Baudelaire, de plonger « au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau ! »
Travaux d'écriture : écriture d'invention
Il est déjà 17 h lorsque Karim réalise qu'il a complètement oublié d'aller au CDI. Il a pourtant promis au documentaliste de rapporter le recueil de poésie qu'il a emprunté quelques semaines plus tôt. Le livre est dans son sac : ce serait dommage de repartir avec. Il traparag donc les couloirs d'un pas vif, pressé de quitter le lycée. Il pousse la porte du CDI et dépose enfin ce recueil qu'il a utilisé pour ses révisions. Dans la grande salle, au milieu des centaines de livres bien rangés sur les rayons, il n'y a qu'un seul élève. Il est penché sur un manuel, les sourcils froncés, au milieu de fiches éparpillées et de livres empilés. Karim croit reconnaître Mathis, mais ça ne peut pas être lui. Mathis n'est pas un habitué du CDI et il n'est pas connu pour passer son temps libre à réviser. Intrigué, Karim s'approche. C'est bien Mathis.
« Tu es puni ?
– Ah, salut Karim ! Non, non, je révise. C'est le bac de français. Ça commence à me faire peur. J'ai l'impression de ne rien savoir et je n'ai vraiment pas envie d'être ridicule à l'oral ni à l'écrit. En plus, si je me rate, je préfère ne pas imaginer la tête de mes parents… Là, je révise un peu la poésie, mais c'est vraiment dur.
– Allez, plaisante Karim, c'est facile la poésie ! Tu t'installes à une table, tu attends que l'inspiration vienne et tu écris des vers. C'est tout simple ! »
Cela fait des heures que Mathis révise au CDI. Il a étudié tous ses cours sur la poésie, il a relu tous les textes travaillés durant l'année et il a son manuel sous les yeux. Il a donc envie de se tester un peu pour voir s'il est capable de tenir la distance.
« Détrompe-toi, réplique-t-il, l'inspiration, ça ne tombe pas du ciel. C'est une légende, ça. Les poètes, au contraire, ils ont besoin de sortir, de voyager et de voir le monde. Tiens, ajoute-t-il en saisissant un recueil sur la table, prends l'exemple de Rimbaud. Voilà un auteur qui a vu du pays. Il a quitté sa famille, il est parti sur les routes, il a rencontré Verlaine, il a découvert l'Europe et il a même fini par aller en Afrique. Même si à la fin de son adolescence il a décidé de renoncer à l'écriture, je suis certain qu'il a été influencé par ces découvertes. »
Karim n'en revient pas. Mathis est en train de lui faire un cours sur la poésie. Vexé, il décide de défendre son point de vue, d'autant qu'il a lui aussi révisé ses cours sur la poésie.
« Eh bien non ! Je ne vois pas pourquoi il faudrait voyager très loin pour être inspiré. Un vrai poète peut écrire sur tous les sujets. Il peut même s'inspirer du quotidien. Je te conseille de lire Le Parti pris des choses de Francis Ponge. Tu y trouveras des poèmes comme « Le pain », « L'huître » ou « Le papillon »… Pour écrire, il suffit d'ouvrir un peu les yeux. Ça me rappelle un poème de Ronsard que j'ai appris quand j'étais au primaire. Tiens, je m'en souviens encore : « Achète des abricots,/ des pompons, des artichauts,/ des fraises, et de la crème :/ c'est en été ce que j'aime,/ quand sur le bord d'un ruisseau/ je les mange au bruit de l'eau,/ étendu sur le rivage,/ ou dans un antre sauvage. »
– On peut dire que tu as une bonne mémoire. Mais je ne suis pas tout à fait convaincu : on dit bien que les voyages forment la jeunesse ! Ils permettent de rencontrer de nouveaux paysages, de nouvelles cultures et de nouvelles personnes. On a travaillé un texte qui le montre bien, ajoute-t-il en fouillant dans ses fiches. Voilà, c'est ça. C'est le texte de Jean-Michel Maulpoix. J'ai même noté cette citation parce que je l'aime bien : « Je m'en suis allé de par le monde, à la recherche de mes semblables : les inconnus, les passagers, les hommes en vrac et en transit que l'on rencontre dans les aéroports et sur les quais des gares. » C'est toujours utile d'aller vers des gens qu'on ne connaît pas. Ça nous enrichit : tu ne peux pas dire le contraire !
– Oui, tu as raison. C'est utile pour la vie, pour se construire, mais je continue à penser que ce n'est pas indispensable pour un poète. Et puis, des gens, il y en a tout autour de nous. Victor Hugo a écrit sur « les pauvres gens » par exemple, ceux qu'on peut croiser dans la rue. D'ailleurs, je me souviens aussi de Mirmont qui, dans son poème, est resté sur la terre ferme au lieu de partir en mer, ou encore de Florian, qui donne une image vraiment négative du voyage. »
La discussion commence à s'animer. Les deux adolescents parlent fort et agitent leurs bras pour donner plus de force à leurs arguments. Le documentaliste les rappelle doucement à l'ordre.
– On se calme, s'il vous plaît !
– Oui, oui, désolés Monsieur ! bredouillent les deux garçons.
– Écoute, reprend plus calmement Karim, je pense que la poésie, c'est surtout une affaire de mots et de musique. Peu importe le sujet. « De la musique avant toute chose » : ce n'est même pas moi qui le dis, c'est Verlaine. C'est ça qui fait le charme de ces textes. Et pour bien écrire, un poète a besoin d'être au calme, de vivre un peu à l'écart. Il doit se retirer du monde pour créer des textes nouveaux. Bon, pour l'inspiration, je suis d'accord. Ça fait un peu cliché. Mais on peut parler d'imagination alors, ou de rêve si tu préfères. Il suffit parfois de rêver qu'on voyage pour décrire des paysages qu'on imagine. C'est vrai que Rimbaud a beaucoup voyagé, mais dans la célèbre « Lettre du voyant », il dit quand même que le voyage doit avant tout être intérieur. J'ai aussi appris une citation qui le montre bien. J'ai mis du temps à la retenir, mais si jamais on tombe sur la poésie au bac, ça pourrait me servir : « Le poète est un plongeur qui va chercher dans les plus intimes profondeurs de sa conscience les matériaux sublimes qui viendront se cristalliser quand sa main les portera au jour. » C'est beau, non ? C'est une citation de Pierre Reverdy. Donc, il faut plonger, oui, mais dans sa conscience, pas dans l'océan Indien…
– Mais comment pourrait-on décrire des choses qu'on ne connaît pas ? Au contraire, quand on sort de chez soi, on découvre le monde. On se nourrit grâce à nos sens. Puisque tu parlais de Verlaine justement, il a quand même écrit tout un recueil qui est inspiré de ses voyages avec Rimbaud. C'est Romances sans paroles. Tu connais ?
– Euh oui, murmura Karim, qui n'osait pas dire non.
– Alors tu dois savoir comme moi que Verlaine s'est nourri de toutes les sensations accumulées durant ses voyages en Angleterre ou en Belgique. Rimbaud a certainement fait pareil. Il suffit de lire ce qu'il a écrit dans « Sensation » quand il était encore très jeune : « Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers, / Picoté par les blés, fouler l'herbe menue : / Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds. / Je laisserai le vent baigner ma tête nue. / Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :/ Mais l'amour infini me montera dans l'âme,/ Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,/ Par la Nature, – heureux comme avec une femme. » J'ai noté le poème sur cette fiche. « Et j'irai loin, bien loin » : ça annonce bien des voyages… Baudelaire aussi a voyagé quand il était jeune. Même s'il n'a pas vécu ça de la même manière, il a dû puiser dans cette expérience des couleurs ou des odeurs.
– Mais il suffit de lire des livres pour trouver tout cela. Moi aussi je pense que c'est très bien de ne pas rester dans son coin, mais on peut aussi ouvrir un livre. Ça permet d'entendre des personnes qui sont mortes depuis longtemps, de découvrir des cultures très différentes et même de lire des œuvres étrangères grâce à la traduction. Les écrivains s'inspirent aussi des autres écrivains, c'est bien connu.
– Ça ne remplacera jamais un vrai voyage, crois-moi ! C'est juste complémentaire, ça apporte autre chose. Je continue à penser que les voyages permettent au poète de se construire. Même les mauvaises expériences ou les désillusions peuvent l'inspirer. On le sent bien dans « Les Voiles » de Lamartine. Le poète arrive à… J'ai oublié le mot. Ah oui : sublimer ! Le poète arrive même à sublimer sa déception en en faisant un beau poème.
– Écoute, je crois que nous ne sommes pas tout à fait d'accord. Chacun son avis, après tout. Par contre, il y a une chose dont je suis sûr…
– C'est quoi ?
– C'est que nous sommes vraiment prêts pour le bac de français. Tu as vu le temps qu'on vient de passer à parler de la poésie ? Allez, viens, on a bien mérité d'aller prendre un peu l'air ! »
Mathis range ses affaires, rassuré. Ce petit débat lui a prouvé qu'il n'a pas révisé pour rien. Finalement, les épreuves de français ne vont peut-être pas si mal se passer.