Corpus : Hugo, Kessel, Sorman (sujet national, juin 2015, séries technologiques)

Énoncé

Objet d'étude : Le personnage de roman, du xviie siècle à nos jours
Corpus : Victor Hugo, Joseph Kessel, Joy Sorman
Texte 1
Gilliatt, un pêcheur solitaire, robuste et rêveur, a bravé pendant des heures la tempête pour rejoindre l'épave de La Durande, un bateau à moteur. Tandis que la mer s'apaise, il cherche de quoi se nourrir. À la poursuite d'un gros crabe, il s'aventure dans une crevasse.
« Tout à coup il se sentit saisir le bras.
Ce qu'il éprouva en ce moment, c'est l'horreur indescriptible.
Quelque chose qui était mince, âpre, plat, glacé, gluant et vivant venait de se tordre dans l'ombre autour de son bras nu. Cela lui montait vers la poitrine. C'était la pression d'une courroie et la poussée d'une vrille(1). En moins d'une seconde, on ne sait quelle spirale lui avait envahi le poignet et le coude et touchait l'épaule. La pointe fouillait sous son aisselle.
Gilliatt se rejeta en arrière, mais put à peine remuer. Il était comme cloué. De sa main gauche restée libre il prit son couteau qu'il avait entre ses dents, et de cette main, tenant le couteau, s'arc-bouta au rocher, avec un effort désespéré pour retirer son bras. Il ne réussit qu'à inquiéter un peu la ligature(2), qui se resserra. Elle était souple comme le cuir, solide comme l'acier, froide comme la nuit.
Une deuxième lanière, étroite et aiguë, sortit de la crevasse du roc. C'était comme une langue hors d'une gueule. Elle lécha épouvantablement le torse nu de Gilliatt, et tout à coup s'allongeant, démesurée et fine, elle s'appliqua sur sa peau et lui entoura tout le corps. En même temps, une souffrance inouïe, comparable à rien, soulevait les muscles crispés de Gilliatt. Il sentait dans sa peau des enfoncements ronds, horribles. Il lui semblait que d'innombrables lèvres, collées à sa chair, cherchaient à lui boire le sang.
Une troisième lanière ondoya hors du rocher, tâta Gilliatt, et lui fouetta les côtes comme une corde. Elle s'y fixa.
L'angoisse, à son paroxysme(3), est muette. Gilliatt ne jetait pas un cri. Il y avait assez de jour pour qu'il pût voir les repoussantes formes appliquées sur lui. Une quatrième ligature, celle-ci rapide comme une flèche, lui sauta autour du ventre et s'y enroula.
Impossible de couper ni d'arracher ces courroies visqueuses qui adhéraient étroitement au corps de Gilliatt et par quantité de points. Chacun de ces points était un foyer d'affreuse et bizarre douleur. C'était ce qu'on éprouverait si l'on se sentait avalé à la fois par une foule de bouches trop petites.
Un cinquième allongement jaillit du trou. Il se superposa aux autres et vint se replier sur le diaphragme(4) de Gilliatt. La compression s'ajoutait à l'anxiété ; Gilliatt pouvait à peine respirer.
Ces lanières, pointues à leur extrémité, allaient s'élargissant comme des lames d'épée vers la poignée. Toutes les cinq appartenaient évidemment au même centre. Elles marchaient et rampaient sur Gilliatt. Il sentait se déplacer ces pressions obscures qui lui semblaient être des bouches.
Brusquement une large viscosité(5) ronde et plate sortit de dessous la crevasse. C'était le centre ; les cinq lanières s'y rattachaient comme des rayons à un moyeu(6) ; on distinguait au côté opposé de ce disque immonde le commencement de trois autres tentacules, restés sous l'enfoncement du rocher. Au milieu de cette viscosité il y avait deux yeux qui regardaient.
Ces yeux voyaient Gilliatt.
Gilliatt reconnut la pieuvre. »
Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer.

Texte 2
John Bullit est l'administrateur d'un Parc royal au Kenya. Sa fille Patricia est l'amie d'un lion nommé King, qu'elle a recueilli lionceau et soigné. Devenu adulte, King est rendu à la vie sauvage. Lors d'une promenade en voiture dans la réserve, Bullit procure à Patricia la joie de retrouver King.
« Aussitôt King fut contre elle, debout, et ses pattes de devant sur les épaules de Bullit. Avec un rauque halètement de fatigue et de joie, il frotta son mufle contre le visage de l'homme qui avait abrité son enfance. Crinière et cheveux roux ne firent qu'une toison.
– Est-ce que vraiment on ne croirait pas deux lions ? dit Patricia.
Elle avait parlé dans un souffle, mais King avait entendu sa voix. Il étendit une patte, en glissa le bout renflé et sensible comme une éponge énorme autour de la nuque de la petite fille, attira sa tête contre celle de Bullit et leur lécha le visage d'un même coup de langue.
Puis il se laissa retomber à terre et ses yeux d'or examinèrent chacun de ceux qui se trouvaient dans la voiture. Il nous connaissait tous : Kihoro, les rangers(7) et moi-même. Alors, tranquille, il tourna son regard vers Bullit. Et Bullit savait ce que le lion attendait.
Il ouvrit lentement la portière, posa lentement ses pieds sur le sol, alla lentement à King. Il se planta devant lui et dit, en détachant les mots :
– Alors, garçon, tu veux voir qui est le plus fort ? Comme dans le bon temps ?
C'est bien ça ?
Et King avait les yeux fixés sur ceux de Bullit et comme il avait le gauche un peu plus rétréci et fendu que le droit, il semblait en cligner. Et il scandait(8) d'un grondement très léger chaque phrase de Bullit. King comprenait.
– Allons, tiens-toi bien, mon garçon, cria soudain Bullit.
Il fonça sur King. Le lion se dressa de toute sa hauteur sur ses pattes arrière et avec ses pattes avant enlaça le cou de Bullit. Cette fois, il ne s'agissait pas d'une caresse. Le lion pesait sur l'homme pour le renverser. Et l'homme faisait le même effort afin de jeter bas le lion. Sous la fourrure et la peau de King, on voyait la force onduler en longs mouvements fauves. Sous les bras nus de Bullit, sur son cou dégagé saillaient des muscles et des tendons d'athlète. Pesée contre pesée, balancement contre balancement, ni Bullit ni King ne cédaient d'un pouce. Assurément, si le lion avait voulu employer toute sa puissance ou si un accès de fureur avait soudain armé ses reins et son poitrail de leur véritable pouvoir, Bullit, malgré ses étonnantes ressources physiques, eût été incapable d'y résister un instant. Mais King savait – et d'une intelligence égale à celle de Bullit – qu'il s'agissait d'un jeu. Et de même que Bullit, quelques instants plus tôt avait poussé sa voiture à la limite seulement où King pouvait la suivre, de même le grand lion usait de ses moyens terribles juste dans la mesure où ils lui permettaient d'équilibrer les efforts de Bullit.
Alors, Bullit changea de méthode. Il enveloppa de sa jambe droite une des pattes de King et la tira en criant :
– Et de cette prise-là, qu'est-ce que tu en dis, mon fils ?
L'homme et le lion roulèrent ensemble. Il y eut entre eux une mêlée confuse et toute sonore de rires et de grondements. Et l'homme se retrouva étendu, les épaules à terre, sous le poitrail du lion. »
Joseph Kessel, Le Lion.

Texte 3
Le narrateur, créature monstrueuse moitié homme moitié ours, raconte sa vie malheureuse. Il a progressivement perdu tout trait humain pour prendre l'apparence d'une bête et a été vendu à un montreur d'ours puis à un organisateur de combats d'animaux. Ce dernier orchestre une parade des animaux avant leur combat.
« Le lendemain je suis mené, muselé et enchaîné, à travers les rues de cette ville toujours aussi brouillonne, par un homme au physique de bourreau, glabre(9) et épais. Il me semble qu'il prend mille détours pour que la promenade soit sans fin, que nous n'atteignions jamais notre but ; nous tournons en rond, repassant plusieurs fois aux mêmes carrefours. Le bourreau fait durer le plaisir, celui de me montrer à la foule qui, sur mon passage, produit toujours ces mêmes cris d'étonnement et d'admiration, ces mêmes sifflements et ces mêmes interpellations suscitant en moi, selon les jours et mon humeur, peur, fierté, indifférence ou excitation – mes émotions peinent à se fixer.
Ce nouveau maître se contente de me faire avancer sur les pattes postérieures, ne me demande d'exécuter aucun tour, même pas une révérence aux dames, un grognement feint à l'attention des enfants, non, juste marcher vers une destination inconnue, tenter de fendre cette masse survoltée qui m'entoure, me serre de trop près, m'étouffe, une marée humaine que ma présence semble aimanter. Je reçois une pierre à l'arrière de la tête et vois aussitôt détaler un jeune garçon, je sens le bout d'une canne s'enfoncer furtivement entre mes côtes, une botte écrase mon pied, un soldat me bouscule puis une femme vêtue d'une robe éclatante se jette sur moi en hurlant – ours, sauve-moi, emmène-moi avec toi, loin très loin sinon ils m'attraperont me tueront. Le bourreau la repousse violemment avant qu'elle ait pu m'étreindre(10), elle s'effondre dans la poussière, personne ne la relève, nous continuons notre chemin, j'entends maintenant des applaudissements dans mon dos, et puis des : regarde, regarde, je sens des mains qui se tendent dans notre direction, le fracas de la rue enfle, bourdonne, ma tête comme une poche qu'on remplit d'eau, ma tête qui gonfle sous l'effet du bruit, une cohue redoublée par ma présence dans ces rues. »
Joy Sorman, La Peau de l'ours.

I. Questions
Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez aux questions suivantes, de façon organisée et synthétique.
1. Comment peut-on définir les relations entre l'homme et l'animal exprimées dans ces extraits ?
2. Étudiez les moyens mis en œuvre dans ces textes pour donner à l'animal la dimension d'un personnage romanesque.
Comprendre le sujet
La première question paraît séparer « l'homme » et « l'animal ». Il faut pourtant s'interroger ici sur les liens qui unissent l'un et l'autre. Ainsi, loin d'être claires ou évidentes, les relations entre l'homme et l'animal semblent complexes. Pour bien traiter cette question, vous devez donc analyser la richesse et l'ambivalence de ces relations.
La seconde question interroge pour sa part la notion de personnage. Dans un roman, que faut-il pour qu'un animal devienne un personnage aussi riche et aussi intéressant qu'un être humain ? Les romanciers utilisent ici différents procédés littéraires pour placer l'animal au centre du récit. Les « moyens mis en œuvre » sont donc variés : tâchez de rendre compte de cette richesse en utilisant des outils littéraires précis.
Mobiliser ses connaissances
Le narrateur est celui qui narre, c'est-à-dire celui qui raconte l'histoire.
Dans un récit, il est souvent utile de bien identifier le narrateur. L'histoire est-elle racontée par un narrateur qui se situe en dehors du récit ? Est-elle au contraire confiée à l'un des personnages ? Dans ce corpus, les romanciers font des choix qui influencent nécessairement notre lecture. Victor Hugo privilégie ainsi un narrateur extérieur au récit, à l'inverse de Joseph Kessel et de Joy Sorman. Dans La Peau de l'ours, c'est même l'ours qui nous raconte son histoire. Nous observons donc le monde qui l'entoure à travers son regard. Le narrateur du roman de Joseph Kessel fait bien partie des personnages mais il occupe une place plus secondaire : il n'est qu'un témoin observant les protagonistes.
La personnification est une figure de style qui consiste à donner des caractéristiques humaines à une abstraction, un animal ou un objet.
Dans Les Caprices de Marianne, un des personnages de Musset évoque par exemple une bouteille comme si c'était une femme : « Sa couronne virginale, empourprée de cire odorante, est aussitôt tombée en poussière, et, je ne puis vous le cacher, elle a failli passer tout entière sur mes lèvres dans la chaleur de son premier baiser. »
Dans ce corpus, la personnification est capitale car elle permet d'humaniser certains animaux. Le lion de Joseph Kessel semble par exemple très proche de l'être humain lorsqu'il se dresse sur ses pattes arrière avant d'enlacer Patricia et Bullit ou de communiquer avec ce dernier.
Organiser ses idées
Relisez attentivement ces trois textes et cherchez, dans chacun d'entre eux, des citations permettant de répondre aux questions posées. Vous pouvez commencer, dès cette étape, à opérer différents rapprochements. N'oubliez pas que le but de cet exercice est de comparer les textes.
Pensez à organiser chacune de vos réponses : les idées doivent être regroupées dans différents paragraphes et suivre, autant que possible, une progression logique. Gardez à l'esprit qu'il est nécessaire de confronter tous les documents.
Puisque cette partie du sujet est composée de deux questions différentes, il est important de ne pas vous répéter d'une réponse à l'autre. Répartissez donc les citations et choisissez-les avec soin : vous parviendrez ainsi à varier les références.
II. Travaux d'écriture
Vous traiterez ensuite au choix l'un des trois travaux d'écriture suivants.
Commentaire de texte
Vous ferez le commentaire du texte 1 (texte de Victor Hugo) en vous aidant du parcours de lecture suivant :
1.  Vous montrerez comment se développe et s'organise la tension dramatique de cette scène romanesque.
2. Vous montrerez ensuite comment sont exprimées l'angoisse et l'horreur suscitées par la pieuvre.
Comprendre le texte
Dans cet extrait, l'homme doit faire face à un terrible ennemi. La pieuvre impressionne en effet par la brutalité et la rapidité de son attaque. Il s'agit donc, pour Victor Hugo, de transmettre au lecteur une partie des émotions éprouvées par le personnage.
Le parcours proposé doit venir confirmer vos impressions de lecture. Analysez avec soin les termes du sujet. Le premier axe vous interroge sur cette « tension » qui parcourt tout le récit. Vous devez donc montrer comment l'auteur parvient à tenir le lecteur en haleine et à le faire frémir. Le second axe est davantage centré sur le personnage de Gilliatt. Nous suivons en effet son point de vue et nous découvrons la pieuvre en même temps que lui. Soyez ici attentif aux sentiments et aux sensations éprouvés par le personnage.
Mobiliser ses connaissances
Le registre épique consiste à utiliser, dans différents genres littéraires, les procédés de l'épopée. En ayant recours à des énumérations, des métaphores, des comparaisons, des gradations ou des hyperboles, l'auteur cherche à impressionner le lecteur et à capter son attention. Nous retrouvons souvent cette tonalité dans des scènes de combat, comme l'indique cet extrait des Travailleurs de la mer. Victor Hugo manie particulièrement bien ce registre. Il le prouve également dans Les Misérables lorsqu'il raconte la célèbre bataille de Waterloo :
« Ils étaient trois mille cinq cents. Ils faisaient un front d'un quart de lieue. C'étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. […] Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau du polype. On les apercevait à travers une vaste fumée déchirée çà et là. Pêle-mêle de casques, de cris, de sabres, bondissement orageux des croupes des chevaux dans le canon et la fanfare, tumulte discipliné et terrible ; là-dessus les cuirasses, comme les écailles sur l'hydre. »
Les comparaisons sont des figures d'analogie. Elles permettent d'associer explicitement deux éléments différents et de créer ainsi des rapprochements originaux. Dans ce texte, Victor Hugo multiplie les comparaisons pour faire le portrait de cet animal monstrueux. Ces comparaisons sont précieuses : elles permettent de peindre cette « horreur indescriptible ».
Organiser ses idées
Pour bien analyser cette lutte entre l'homme et l'animal, commencez par relire attentivement l'extrait. Identifiez les procédés utilisés en relevant les citations importantes. Comme souvent, Victor Hugo utilise de nombreux outils littéraires, et son style est particulièrement riche. Pensez à bien interpréter le texte sans vous contenter de le résumer.
Soyez également sensible à la structure de l'extrait. Ce récit est soigneusement organisé car la pieuvre progresse de manière méthodique. Appuyez-vous sur cette structure dans votre commentaire.
Construisez ensuite le plan de votre développement en vous aidant du parcours de lecture proposé. Pensez cependant à réunir ces deux axes en formulant dans l'introduction un projet de lecture. Développez également chaque axe en proposant plusieurs paragraphes argumentés.
Dissertation
Vous semble-t-il qu'un personnage non humain puisse être un bon personnage de roman ?
Vous appuierez votre développement sur les textes du corpus, les textes étudiés pendant l'année, ainsi que sur vos lectures personnelles.
Comprendre le sujet
La notion de « personnage non humain » est particulièrement vaste. Bien évidemment, vous pouvez ici évoquer les animaux, comme le corpus vous invite à le faire. Attention, cependant, à ne pas vous contenter uniquement de ces exemples. Pensez également aux créatures des récits merveilleux ou aux personnages de science-fiction.
De même, qu'est-ce qu'un bon personnage de roman ? Cette question est complexe car la réponse dépend des attentes de chaque lecteur. Il peut s'agir d'un personnage qui apporte des rebondissements, d'un personnage qui nous permet de nous évader ou encore d'un personnage qui nous pousse à réfléchir. N'hésitez pas à profiter de cette diversité.
Mobiliser ses connaissances
Le registre merveilleux et le registre fantastique peuvent sembler proches mais ils ne doivent pas être confondus.
Dans un texte fantastique, l'auteur maintient une forme d'incertitude. Des événements étranges se produisent mais ils ont lieu dans un cadre réaliste. Le lecteur ne peut jamais vraiment savoir si l'événement a une origine surnaturelle ou une explication rationnelle. Ce jeu avec le cadre réaliste est par exemple fondamental dans Le Horla de Maupassant.
Le merveilleux, au contraire, nous plonge dans un monde totalement imaginaire où règne bien souvent la magie. Il est donc particulièrement propice à la création de personnages non humains.
Organiser ses idées
Après avoir soigneusement analysé le sujet, cherchez des exemples et des arguments pour nourrir votre réflexion. Vous pouvez bien évidemment utiliser les trois textes du corpus mais il vous faudra également proposer d'autres références. C'est l'une des difficultés du sujet, dans la mesure où de nombreux romans contiennent uniquement des personnages humains. Cette étape est importante : lorsque vous aurez rassemblé ces idées et ces références, vous n'aurez plus, ensuite, qu'à les organiser pour construire un développement cohérent.
Dans la mesure où les personnages non humains sont particulièrement riches, vous pouvez tout à fait expliquer pour quelles raisons ils font de bons personnages de roman. Pour éviter de vous répéter, variez cependant les sens que l'on peut donner à l'adjectif « bon ». Ces personnages pourront par exemple être intéressants parce qu'ils surprennent le lecteur, parce qu'ils lui permettent de s'évader ou encore parce qu'ils le poussent à s'interroger sur lui-même. N'hésitez pas, malgré tout, à nuancer votre propos et à formuler parfois certaines réserves.
Écriture d'invention
Imaginez la suite du texte 3 (texte de Joy Sorman).
Après avoir été exhibé dans les rues de la ville par son nouveau maître, l'ours échappe à la surveillance de ce dernier et retrouve enfin sa forêt natale.
Vous narrerez ces épisodes en ayant soin d'exprimer les émotions et les pensées du personnage. Vous veillerez à respecter les choix d'écriture du texte initial. Votre texte comprendra une quarantaine de lignes au minimum.
Comprendre le sujet
Comme toujours, il est important de bien comprendre les contraintes imposées par le sujet.
Sur le plan du fond, vous devez écrire la suite du texte de Joy Sorman tout en veillant à bien suivre la direction imposée par le sujet. Il faut ainsi raconter la fuite de l'ours puis le retour dans la forêt. Ces deux étapes sont importantes. De même, le sujet vous invite à proposer un texte riche sur le plan des « émotions » et des « pensées ». L'ours devra donc faire preuve de sensibilité, mais aussi de réflexion.
Sur le plan de la forme, vous devez « respecter les choix d'écriture du texte initial ». Le temps employé, la personne utilisée, le style choisi : tout devra donner l'impression que votre texte se situe dans la continuité de celui de Joy Sorman. L'exercice d'invention tient ici du pastiche.
Mobiliser ses connaissances
Le rythme du récit peut être plus ou moins lent. Un sommaire permettra par exemple de résumer quelques informations, tandis qu'une ellipse passera complètement sous silence certains événements. Dans votre réponse, vous pouvez ainsi choisir de ne pas vous attarder sur des faits qui n'apporteraient rien à votre texte. À l'inverse, vous pouvez aussi ralentir le rythme du récit, en allant même jusqu'à faire une pause lorsque vous souhaitez décrire certains détails avec précision.
Les analepses permettent, dans un récit, d'opérer de brefs retours en arrière. Elles servent ainsi à éclairer la situation présente à la lumière de faits passés. Dans votre réponse, le retour dans la forêt pourra être l'occasion, pour l'ours, de rappeler quelques souvenirs liés à ce lieu. Par opposition, les prolepses permettent de faire des bonds dans le futur. Elles sont plus problématiques dans un récit écrit à la première personne et au présent : il est donc préférable de ne pas les utiliser dans votre réponse.
Organiser ses idées
Commencez par bien relire le texte de Joy Sorman pour identifier les différents choix d'écriture. Cherchez ensuite des idées en lien avec le sujet. Appuyez-vous pour cela sur les termes importants de la consigne comme « émotions » ou « pensées ».
Il est capital, avant de commencer à rédiger, de soigneusement organiser votre récit. Vous ne devez jamais écrire au fil de la plume : vous risqueriez de proposer un récit confus ou répétitif. Racontez dans un premier temps la fin de cette parade avant de vous attarder sur la fuite. Vous évoquerez ensuite le retour de l'ours dans la forêt en prenant soin de bien développer ses impressions. N'oubliez pas que le personnage est une créature « moitié homme moitié ours ». Cette position intermédiaire ne peut qu'engendrer des émotions complexes. Prenez également le temps de mettre en valeur les sensations de ce personnage.
(1)Vrille : outil formé d'une tige métallique servant à percer le bois.
(2)Ligature : lien permettant d'attacher, de comprimer.
(3)Paroxysme : degré extrême, très forte intensité.
(4)Diaphragme : muscle large et mince entre le thorax et l'abdomen.
(5)Viscosité : état de ce qui est visqueux, gluant.
(6)Moyeu : partie centrale d'une roue.
(7)Rangers : mot anglais pour désigner les gardes dans une réserve, dans un parc national.
(8)Scander : marquer le rythme.
(9)Glabre : dépourvu de poils.
(10)Étreindre : entourer des ses bras en serrant fortement.

Corrigé

Questions
1. Les textes de ce corpus mettent tous un animal à l'honneur. Victor Hugo décrit une pieuvre dans Les Travailleurs de la mer, Joseph Kessel évoque un lion tandis que Joy Sorman, dans La Peau de l'ours, imagine un étrange ours qui tient autant de l'homme que de l'animal. Pour autant, les êtres humains ne sont pas négligés : ils jouent même bien souvent un rôle important. Nous pouvons donc nous intéresser aux relations qui unissent ici l'homme et l'animal. Pour mieux les définir, nous montrerons tout d'abord qu'elles sont marquées par différentes oppositions. Nous analyserons ensuite la complexité de ces relations.
Le premier extrait indique clairement que la rencontre entre l'homme et l'animal peut prendre la forme d'une opposition. Dans ce texte de Victor Hugo, le combat semble particulièrement déséquilibré. L'attaque de la pieuvre ne peut que surprendre le personnage et le lecteur par sa violence. Le narrateur décrit avec précision le choc et la souffrance causés par chaque tentacule. Le personnage ressent rapidement une « affreuse et bizarre douleur ». Les verbes d'action renforcent le caractère soudain de cette attaque, comme lorsque le cinquième tentacule « jaillit du trou ». Nous comprenons pourquoi le personnage éprouve une « horreur indescriptible ». L'opposition est également déséquilibrée dans le texte de Joy Sorman mais les rôles sont cette fois inversés. C'est l'ours qui est victime des agressions des êtres humains. Les hommes, les femmes et même les enfants : chacun prend part à cette terrible parade. Le narrateur semble bien seul face à cette « masse survoltée » qui se transforme même en « marée humaine ». Il est blessé par « une pierre », « le bout d'une canne » ou encore « une botte ». S'il y a également un combat dans le texte écrit par Joseph Kessel, celui-ci est bien différent. Il tient davantage du jeu, et le narrateur nous rappelle que l'homme et l'animal veillent à ce que l'équilibre des forces soit préservé, quelle que soit la situation. Ainsi, le lion ne fait pas étalage de sa « puissance » et il ne laisse jamais éclater sa « fureur », tandis que l'homme respecte également l'animal. La relation semble alors apaisée et positive. Il n'est plus question, comme dans les deux autres textes, d'un rapport de domination.
Nous voyons en somme que les rôles de chacun sont souvent ambigus. Dans Le Lion, l'animal semble agir et réfléchir comme le ferait un homme. « King comprenait », note ainsi le narrateur. John Bullit peut également prendre brièvement l'apparence d'un animal, comme le constate Patricia lorsqu'elle formule cette interrogation rhétorique : « Est-ce que vraiment on ne croirait pas deux lions ? ». Une même force parcourt en outre l'homme et le lion lorsqu'ils s'affrontent. La relation est bien différente dans Les Travailleurs de la mer, car l'homme n'est plus qu'une proie impuissante tandis que l'animal apparaît comme un prédateur que rien ne peut atteindre. L'extrait s'achève sur un face-à-face glaçant lorsque nous voyons soudain les deux yeux de cette effrayante pieuvre. À l'inverse, dans La Peau de l'ours, nous nous sentons proches de cette créature singulière. En confiant la narration à l'animal, la romancière nous permet de ressentir toute la complexité de ses « émotions », comme ce mélange de « peur », de « fierté », d'« indifférence » et d'« excitation ». L'ours semble souvent plus humain que cette foule qui se distingue au contraire par sa sauvagerie. Les réactions de cette « marée humaine » sont ambiguës car elles tiennent à la foi du rejet et de l'attraction, de la fascination et du mépris. Le bourreau veille en outre à faire « durer le plaisir », signe de sa cruauté et de son absence de compassion. Comme Gilliatt qui peine à respirer, le narrateur de La Peau de l'ours « étouffe » sous nos yeux.
Loin de se contenter de simples stéréotypes, chaque auteur crée par conséquent une relation singulière entre l'homme et l'animal. Les rôles de chacun peuvent ainsi varier selon le message que le romancier cherche à transmettre à son lecteur.
2. Dans chacun de ces extraits, les animaux deviennent des personnages à part entière. Nous suivons avec attention les réactions de la pieuvre de Victor Hugo, du lion de Joseph Kessel ou de l'ours imaginé par Joy Sorman. Mais comment les auteurs parviennent-ils à donner à l'animal la dimension d'un personnage romanesque ? Pour répondre à cette question, nous analyserons dans un premier temps la précision des descriptions. Nous montrerons ensuite que chaque auteur cherche, en empruntant des chemins différents, à créer une proximité entre le lecteur et l'animal.
Tout d'abord, dans chacun de ces textes, l'animal est au premier plan. Victor Hugo décrit ainsi avec une grande précision les tentacules de la pieuvre. Il s'attache à peindre chaque détail pour mieux représenter la violence du combat. Il évoque tout d'abord « quelque chose qui était mince, âpre, plat, glacé, gluant et vivant ». Les tentacules semblent ensuite prendre vie. « C'était comme une langue hors d'une gueule », note le narrateur à propos de l'un d'entre eux. Il faut attendre la fin du texte pour voir le mystérieux « centre » de toutes ces attaques, car la découverte de la pieuvre est progressive. Dans le texte de Joseph Kessel, le portrait du lion est également particulièrement riche. Nous observons son « mufle », sa « crinière », sa « fourrure », sa « peau » ou encore « le bout renflé et sensible » de sa patte, lorsque cette dernière vient délicatement entourer la nuque de Patricia. Comme Victor Hugo, Joseph Kessel s'attarde également sur les yeux de l'animal qui sont ici des « yeux d'or ». Dans le texte écrit par Joy Sorman, le portrait est davantage moral que physique. Ce choix est important : c'est précisément en partageant ses sensations et ses émotions que le lecteur est amené à considérer cet ours comme un véritable personnage romanesque.
L'animal est également humanisé. Il reste certes à distance du lecteur dans le texte de Victor Hugo : cette pieuvre est effrayante et le portrait est uniquement physique. Certains éléments sont pourtant troublants comme ces « deux yeux » qui fixent Gilliatt ou ce tentacule qui lèche « comme une langue » le corps de ce dernier. La frontière entre l'homme et l'animal reste cependant bien déterminée. Elle est beaucoup plus poreuse dans les deux autres textes. Les animaux sont alors personnifiés, ce qui les amène à jouer un rôle important dans le récit. Ainsi, le lion se dresse tout d'abord sur ses pattes, il se tient debout puis il enlace Bullit et Patricia. Une forme de dialogue peut même naître entre l'homme et l'animal. Nous apprenons ainsi que King « scandait d'un grondement très léger chaque phrase de Bullit ». Ce dernier l'appelle également « mon garçon » ou « mon fils ». Joy Sorman va encore plus loin puisqu'elle fait parler l'ours. L'animal devient le narrateur du récit. Il prend donc la parole pour nous transmettre ses impressions ou ses sentiments. Nous pouvons ainsi éprouver de la compassion, comme lorsqu'il décrit « [sa] tête comme une poche qu'on remplit d'eau, [sa] tête qui gonfle sous l'effet du bruit ». L'animal possède ici, comme l'être humain, une véritable conscience.
En somme, les romanciers nous rappellent combien la notion de personnage est riche. L'animal prend ici la dimension d'un personnage romanesque capable de surprendre, d'émouvoir ou de faire réfléchir chaque lecteur.
Travaux d'écriture : commentaire
Après avoir marqué les lecteurs avec des romans aussi riches que Notre-Dame de Paris ou Les Misérables, Victor Hugo publie en 1866 Les Travailleurs de la mer. Dans ce roman écrit durant son exil sur l'île de Guernesey, Victor Hugo rend hommage à la troublante richesse de la mer. Il raconte notamment les aventures de Gilliatt, un pêcheur qui se retrouve ici aux prises avec une terrible pieuvre. Loin de nous livrer un récit froid et dépassionné, l'auteur cherche constamment à nous tenir en haleine. Mais comment parvient-il à troubler ses lecteurs ? Pour le comprendre, nous examinerons dans un premier temps les moyens qui permettent à l'auteur de nous offrir un récit plein de tension dramatique. Nous nous intéresserons ensuite plus précisément aux émotions suscitées par la pieuvre.
I. La tension dramatique
1. Une attaque violente
L'attaque surprend tout d'abord le lecteur et le personnage par sa violence. Le choix du passé simple traduit bien, dès le début du texte, le caractère soudain des événements racontés. Les verbes d'action renforcent la brutalité de cet affrontement. Ainsi, un tentacule « sortit de la crevasse du roc » en direction de Gilliatt, un autre « lui fouetta les côtes », le suivant « sauta autour du ventre », tandis que le dernier « jaillit du trou ». Les indications temporelles comme « tout à coup » ou « en moins d'une seconde » confirment que tout se déroule en quelques instants. L'attaque est foudroyante. Victor Hugo utilise en outre toutes les ressources du registre épique pour toucher le lecteur. C'est une véritable bataille qui se déroule sous nos yeux : le corps de l'homme est véritablement « envahi ». Les lanières sont « rapides comme des flèches » et elles sont si pointues qu'elles vont « s'élargissant comme des lames d'épée vers la poignée ». Les armes de la pieuvre sont à la fois puissantes et infinies.
2. Une description progressive
Le texte de Victor Hugo est soigneusement organisé. Les tentacules apparaissent un à un et, à chaque nouvelle « lanière » ou « ligature », le narrateur change de paragraphe pour bien marquer la progression de l'attaque. Cette succession très mécanique rappelle que la pieuvre est ici un ennemi méthodique. En outre, même si l'attaque est soudaine, nous ne découvrons pas cette pieuvre d'un coup. Elle est esquissée par petites touches. Dans la mesure où nous suivons ici le point de vue du personnage, nous sommes tout d'abord, comme lui, plongés dans la stupeur et l'ignorance. Dans un premier temps, ce n'est pas vraiment un animal qui attaque, c'est « quelque chose » qui paraît « mince, âpre, plat, glacé, gluant et vivant ». L'énumération d'adjectifs qualificatifs traduit à la fois l'ampleur du tentacule et la difficulté à décrire avec précision cet élément monstrueux. Le narrateur utilise ensuite le terme « cela » pour évoquer le tentacule sans le nommer précisément. Il a aussi recours à des comparaisons avant de parler d'une « ligature », d'une « lanière » ou encore de « courroies visqueuses ». Nous progressons enfin vers « le centre », cette « large viscosité ronde et plate » qui a tout pour effrayer. Il faut attendre la fin de l'extrait pour que l'animal soit enfin nommé. Les deux dernières phrases surprennent par leur sécheresse et leur brièveté. Elles ne font que renforcer la tension qui croît peu à peu.
3. Un combat déséquilibré
Si l'homme et l'animal luttent dans cet extrait, ce combat paraît rapidement déséquilibré. Certes, Gilliatt tente d'opposer une forme de résistance au début du texte. Il utilise son couteau pour attaquer à son tour la pieuvre mais, s'il fournit un « effort », le narrateur précise tout de suite qu'il s'agit d'« un effort désespéré ». L'ampleur des phrases de Victor Hugo traduit bien le caractère démesuré de l'ennemi qui assaille le personnage. Ce dernier lutte donc vainement contre cette lanière qui est tout à la fois « souple comme le cuir, solide comme l'acier, froide comme la nuit ». Le rythme ternaire renforce l'énumération d'adjectifs et de comparaisons. Les caractéristiques énoncées font de cette pieuvre un animal invincible tandis que l'acier, la froideur ou la nuit évoquent déjà la mort. L'homme paraît bien seul face à cette « foule de bouches » et ces « innombrables lèvres, collées à sa chair ». Victor Hugo parvient ici à décrire chaque tentacule avec précision tout en donnant une impression d'ampleur.
Il s'agit donc bien pour l'auteur de capter l'attention du lecteur. Tout semble fait pour renforcer la tension romanesque. Mais cette évocation méticuleuse de la pieuvre vise aussi à nous transmettre une partie de l'horreur et de l'angoisse suscitées par l'animal.
II. L'angoisse et l'horreur
1. La douleur
Le choix du point de vue interne n'a pas seulement pour but d'entretenir la tension romanesque. Il nous permet également de partager les émotions et les sensations de Gilliatt. Le lecteur est alors invité à ressentir la douleur qui s'empare du personnage. Le narrateur décrit en effet avec une extrême précision les souffrances infligées par chaque tentacule. Il utilise tout d'abord deux images : « c'était la pression d'une courroie et la poussée d'une vrille ». La combinaison des deux forces semble déjà insoutenable. Le personnage est ensuite victime d'une « souffrance inouïe, comparable à rien » et d'une « affreuse et bizarre douleur ». Les hyperboles se succèdent pour donner une idée de l'intensité de cette douleur. « Tout le corps » de l'homme est peu à peu touché : « son bras nu », sa « poitrine », son « poignet », son « coude » ou encore son « torse nu ». Le troisième tentacule vient également lui fouetter « les côtes comme une corde ». Comme un vampire, la pieuvre semble même vouloir « lui boire le sang ».
2. L'impuissance
L'angoisse du personnage vient également de son impuissance. Comprimé par les tentacules, il ne peut plus bouger et il se trouve rapidement réduit à l'état d'objet. Dès le début du texte, nous pouvons ainsi lire : « Gilliatt se rejeta en arrière, mais put à peine remuer. Il était comme cloué. » Le corps de l'homme se fige ensuite tandis que celui de l'animal semble au contraire se déployer et s'animer. L'horreur est manifeste lorsque Gilliatt doit faire face à ce tentacule qui, « comme une langue hors d'une gueule », lèche « épouvantablement » son corps. L'homme semble même privé de parole : son angoisse est en effet « muette » et il peut à peine respirer. Le terme d'angoisse semble ici particulièrement adapté. Étymologiquement, l'angoisse évoque en effet un passage étroit et une impression physique d'étouffement. Le terme a ensuite pris le sens d'inquiétude. Nous voyons ici ces différents sens rassemblés. Gilliatt est à la fois victime de « compression » et d' « anxiété ». Privé de sang, de mouvement et de parole, l'homme semble en définitive privé de vie.
3. Une horreur inexprimable
L'horreur est si terrible que même le langage paraît manquer d'armes pour la décrire. Le narrateur peint dès le début de l'extrait une « horreur indescriptible », avant de représenter une « souffrance inouïe, comparable à rien ». La description est donc parfois volontairement floue, comme lorsque le narrateur évoque « on ne sait quelle spirale ». L'auteur doit multiplier les figures d'analogie pour représenter la pieuvre. En somme, l'impuissance est feinte : tout en affirmant que la souffrance n'est « comparable à rien », Victor Hugo multiplie les comparaisons pour tenter malgré tout de transmettre cette horreur et cette angoisse au lecteur. Ces comparaisons donnent aussi à la pieuvre une allure effrayante : elles contribuent à en faire un animal à la fois incroyable et monstrueux. En effet, la pieuvre tient tout autant de l'animal que de la machine, puisque son tentacule est comparé à « une courroie » et « une vrille ». Elle peut même, par certains aspects, prendre l'apparence d'un être effrayant : Victor Hugo décrit ainsi ces « innombrables lèvres », ces « bouches » et ces « deux yeux » qui fixent Gilliatt. Face à cette créature protéiforme, l'auteur doit faire preuve d'inventivité pour exprimer l'inexprimable.
Victor Hugo parvient donc à nous emporter dans cette grotte en nous offrant un récit plein d'horreur et de tension. La lutte est terrible, si bien que le lecteur retient son souffle et frémit en même temps que le personnage. Si l'extrait s'achève sur un face-à-face glaçant, le combat n'est pas terminé pour autant. Nous savons en effet que Gilliatt parviendra à venir à bout de la pieuvre, en faisant preuve de force mais aussi de ruse et de patience. Victor Hugo ménage donc encore quelques surprises à son lecteur.
Travaux d'écriture : dissertation
Si certains romanciers restent attachés à la conception traditionnelle du personnage, d'autres préfèrent au contraire surprendre leurs lecteurs. Ils sont ainsi amenés à créer des êtres atypiques et étonnants. Ils peuvent même aller jusqu'à imaginer des personnages non humains. En apparence, ces derniers semblent certes éloignés du lecteur. Nous pouvons pourtant nous demander si un personnage non humain ne pourrait pas faire également un bon personnage de roman. Pour répondre à cette question, il faut cependant savoir ce qui fait un « bon » personnage. Il s'agit sans doute d'un personnage qui parvient, pour des raisons qui peuvent être variées, à intéresser le lecteur. Nous verrons que, sur ce plan, les personnages non humains n'ont rien à envier aux personnages humains. Nous rappellerons tout d'abord qu'ils ne peuvent que séduire par leur diversité. Nous montrerons ensuite qu'ils permettent également au lecteur de s'évader et de réfléchir.
I. Des personnages variés
1. Des personnages issus du quotidien
Les personnages non humains peuvent être issus du quotidien. Un animal domestique peut ainsi devenir le héros d'un roman. Avec humour, le romancier américain John Fante met par un exemple un chien en pleine lumière. Dans Mon Chien stupide, le narrateur adopte un énorme chien auquel il va peu à peu s'attacher. À la fin du roman, ce chien devient même ami avec une truie, si bien que le narrateur décide de recueillir ce couple pour le moins original. Un autre animal occupe une place importante dans l'un des plus célèbres romans de la littérature. Si les deux héros de Don Quichotte de Cervantès sont bien Don Quichotte et Sancho Panza, le cheval qui les accompagne dans leurs aventures a également marqué les esprits. Signe de son importance, Rossinante est même à l'honneur au début du roman grâce à deux poèmes. Cervantès et John Fante font ici preuve de liberté et de fantaisie, ce qui ne peut que séduire les lecteurs. Les animaux peuvent aussi être issus d'un univers plus sauvage, comme le prouve Le Lion de Joseph Kessel. Croc-Blanc de Jack London raconte également les aventures d'un chien-loup qui est recueilli par un homme. Ces personnages parviennent à susciter des émotions particulièrement variées.
2. Des créatures imaginaires
Certains auteurs vont plus loin en créant des êtres totalement imaginaires. Dans La Peau de l'ours, Joy Sorman imagine par exemple une créature hybride, à mi-chemin entre l'ours et l'être humain. Le résultat est singulier, d'autant que cette étrange créature est non seulement le personnage principal mais également le narrateur du roman. Le personnage peut aussi prendre l'apparence d'un monstre comme dans Frankenstein ou Le Prométhée moderne. Dans ce roman de Mary Shelley, le docteur Frankenstein donne vie à une créature avant de l'abandonner tant il est horrifié par le résultat de ses expériences. Dracula, le roman de Bram Stoker, a pour personnage principal un vampire. Ce roman épistolaire a marqué des générations de lecteurs. Signe de l'intérêt suscité par le personnage, de nombreux réalisateurs ont fait de Dracula un héros de cinéma. Les vampires continuent d'ailleurs à passionner les jeunes lecteurs, comme le prouve le Journal d'un vampire de Lisa Jane Smith. Certes, cette série de romans pour la jeunesse repose sur de nombreux stéréotypes. Elle démontre malgré tout, par son succès, que les vampires sont aussi des personnages appréciés par les lecteurs.
Les personnages non humains introduisent en somme de la variété dans l'espace du roman. Loin de se limiter à une catégorie particulière, ils frappent par leur richesse et leur diversité. Mais ces personnages permettent aussi aux lecteurs de s'évader.
II. Les charmes de l'évasion
1. Des personnages dépaysants
Les animaux sauvages peuvent nous entraîner dans différents voyages. Pour raconter l'amitié entre la jeune Patricia et le lion, Joseph Kessel choisit par exemple de situer son roman au Kenya. Avec Croc-Blanc, Jack London nous emporte quant à lui dans les paysages glacés du Grand Nord américain. De même, Victor Hugo imagine une terrible pieuvre dans Les Travailleurs de la mer. Après avoir raconté la rencontre entre la pieuvre et Gilliatt, Hugo consacre tout un chapitre à la description de cet animal qui est profondément lié à l'univers marin qui l'entoure et qu'il semble dominer. Il écrit ainsi : « Dans les écueils de pleine mer, là où l'eau étale et cache toutes ses splendeurs, dans les creux de rochers non visités, dans les caves inconnues où abondent les végétations, les crustacés et les coquillages, sous les profonds portails de l'océan, le nageur qui s'y hasarde, entraîné par la beauté du lieu, court le risque d'une rencontre. Si vous faites cette rencontre, ne soyez pas curieux, évadez-vous. On entre ébloui, on sort terrifié. » Si ces rencontres sont parfois effrayantes, elles peuvent aussi dépayser le lecteur. C'est en partie la raison du succès d'un roman comme Vingt mille lieues sous les mers. De nombreux lecteurs ont été émerveillés par les créatures sous-marines décrites par Jules Verne. Certes, ces créatures n'ont pas nécessairement la profondeur des personnages humains mais elles participent indéniablement à une forme d'évasion.
2. Aux frontières du réel
Dans certains cas, l'évasion est encore renforcée car le personnage appartient à un univers totalement imaginaire. Le romancier invente alors un monde plein de créatures étranges. Sur ce plan, les auteurs de science-fiction font preuve d'une grande liberté, comme le démontre par exemple Isaac Asimov. Dans ses romans, le lecteur peut être plongé dans un monde plein de robots ou d'extraterrestres. Tolkien est aussi connu pour avoir inventé tout un univers avec ses créatures et ses paysages. Des hobbits peuvent ainsi croiser des elfes ou des dragons. Tout est fait pour emporter le lecteur dans un monde qui n'existe pas. Tolkien va jusqu'à créer de toutes pièces plusieurs langues pour ses personnages. Les routes ouvertes par ces romans semblent infinies, ce qui renouvelle à chaque page le plaisir et l'intérêt du lecteur. Si ce voyage vers un monde imaginaire ne manque pas de charme, l'auteur ne prend-il pas cependant le risque d'éloigner les personnages du lecteur ? Dans certains cas, une distance peut en effet s'installer tant ces créatures sont étranges. Cette distance peut alors nuire à l'identification. Certains romanciers, comme les auteurs réalistes ou naturalistes, préfèrent ainsi se tourner vers des personnages plus ordinaires. Pour autant, il faut bien constater le succès de ces personnages imaginaires qui repoussent sans cesse les frontières du monde réel.
Un personnage non humain peut donc être un bon personnage de roman parce qu'il parvient à nourrir l'imagination du lecteur. Mais ces romans ne sont pas pour autant de simples divertissements : ils visent aussi à nous faire réfléchir.
III. Les vertus de l'altérité
1. Des frontières poreuses
Tout en imaginant des personnages non humains, les romanciers parviennent souvent à créer des liens avec le lecteur. En effet, les frontières entre l'homme et l'animal sont parfois poreuses. Dans Le Lion, Joseph Kessel prête à l'animal un comportement qui peut rappeler celui de l'homme. King peut ainsi se mettre debout, enlacer doucement les êtres humains ou encore communiquer, même sous une forme sommaire, avec Bullit. De même, Joy Sorman fragilise les frontières entre l'homme et l'animal dans La Peau de l'ours. Puisqu'il est le narrateur, nous partageons les souvenirs, les émotions et les sensations de l'ours. Un personnage non humain peut donc aussi intéresser le lecteur par la richesse de son intériorité. Le lion est capable de faire preuve de discernement lorsqu'il combat avec l'homme. Ses « yeux d'or » brillent d'intelligence et de bonté. « Peur, fierté, indifférence ou excitation » : l'ours de Joy Sorman ressent pour sa part des sentiments complexes et contrastés. Dans Truismes, autre roman contemporain écrit par Marie Darrieussecq, une femme se transforme malgré elle en truie, ce qui permet à la romancière de décrire la société de son époque. Cette métamorphose n'est pas sans rappeler celle qu'imagine Kafka dans un récit précisément intitulé La Métamorphose. Peu à peu, l'animal devient en somme le reflet de l'être humain. Il nous invite alors à nous interroger sur notre comportement.
2. Une distance critique
Le détour par l'altérité permet enfin de proposer au lecteur une critique de l'être humain. Le procédé n'est pas nouveau. Nous le trouvons par exemple dans les contes philosophiques. Dans Micromégas de Voltaire, un géant venu « d'une de ces planètes qui tournent autour de l'étoile nommée Sirius » découvre la Terre. Voltaire utilise ce regard étranger pour faire une critique des êtres humains. Dès le xvie siècle, Rabelais, dans Gargantua et Pantagruel, nous présentait lui aussi deux géants qui incarnaient les valeurs de l'humanisme. Ce détour critique par l'étrangeté ou l'altérité peut aussi être utilisé dans les récits de science-fiction. Comme les récits merveilleux, ces romans créent un écart par rapport au monde actuel puisqu'ils proposent souvent une forme d'anticipation. Avec des romans aussi singuliers que Le Dieu venu du Centaure, Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? ou encore Ubik, Philip K. Dick nous pousse à nous interroger sur le monde qui nous entoure. Dans La Peau de l'ours, Joy Sorman montre aussi combien l'être humain peut faire preuve de cruauté et de sauvagerie. L'animal devient alors l'instrument d'une critique de ceux qui rejettent la différence au lieu de la comprendre et de l'accepter.
En représentant des personnages non humains, les romanciers parviennent par conséquent à créer de « bons personnages ». Les animaux, les monstres et toutes les créatures imaginaires peuvent surprendre le lecteur et lui permettre, en définitive, de s'interroger sur lui-même. Loin de limiter les auteurs, ces personnages singuliers prouvent au contraire l'extrême richesse du roman et les pouvoirs de l'imaginaire. Quel que soit le personnage créé, le roman reste, pour reprendre les mots d'Elsa Triolet, un « intermédiaire entre l'homme et la vie ».
Travaux d'écriture : écriture d'invention
J'ignore combien de temps nous avons marché et combien de rues nous avons empruntées. Je me contente d'avancer. Mes pattes postérieures me portent tandis que mes tempes battent furieusement. Je ne suis plus qu'une ombre qui se laisse guider par son bourreau. Lui ne semble pas fatigué. La parade l'enivre. Il continue, radieux, à me traîner parmi la foule affolée et excitée par l'étrangeté. Tout autour de moi, on crie, on rit, on pleure, on hurle. Certaines femmes me griffent de leurs ongles sales. D'autres tendent les bras pour me caresser. Puis nous laissons le centre pour retrouver des allées plus calmes. Le bourreau murmure que le combat approche. Il ajoute que j'en ressortirai vainqueur ou mort.
Mort. Le mot me réveille. Mort. Je vais mourir car je ne veux pas me battre. Mort. Il faut vivre et fuir, mais mes chaînes m'entravent et la muselière me tient muet. Je commence à chanceler. Je titube sur les pavés et mon nouveau maître se retourne. Je m'effondre sous ses yeux inquiets. Il n'a pas de cœur, je le sais, mais il tient à son argent. Si je ne combats pas, il va perdre gros. Et qui sait le sort que la foule frustrée lui réservera ? Alors, tandis que je gis inerte parmi les chaînes, il décide de me donner un peu d'air et de m'enlever ma muselière. Il détache aussi les chaînes autour de mes pattes, sans doute pour que je ne me blesse pas avant le combat. Il relâche même la chaîne accrochée à mon cou. Il ne me suspecte pas : j'ai toujours été docile. Je me dresse soudain sur mes pattes arrière et je laisse parler ma colère. Toutes mes années de captivité éclatent dans le cri que je pousse. Je le balaie d'un coup de patte, comme on se débarrasse d'un peu de poussière.
Je traverse les rues comme un souffle. Elles sont vides à présent car toute la ville est réunie dans l'arène pour le combat.
Tout à mon évasion, je ne sais combien de temps j'ai couru et quel parcours j'ai suivi. Ce que je sais, c'est qu'à présent la forêt me fait face, immense et accueillante. Je me perds avec bonheur dans les broussailles. Je respire l'odeur de la nature, l'odeur de la liberté. Je pourrais décomposer chaque parfum. Sous mes pattes, il n'y a plus le sol dur de la ville. Je redécouvre la douceur de la terre. Ce sol soyeux me rappelle mon enfance. Je revois ma mère écartant doucement les branches pour que je la suive sans me blesser. J'étais jeune alors : je pouvais à peine marcher, mes quatre pattes tremblaient mais je la suivais, je ne voulais pas la perdre. À présent je l'ai perdue. J'avance plus vite pour laisser derrière moi les souvenirs et la ville qui doit sans doute commencer à s'agiter. Bientôt ils lanceront leurs chiens à mes trousses. Pour brouiller les pistes, je marche quelques minutes dans l'eau d'un ruisseau et je change de berge.
Plus loin, je m'assois contre un chêne pour faire une pause. Mes pattes brûlent. Les années de captivité m'ont fait perdre l'habitude de traverser de grands espaces. Au-dessus de moi se dresse cet arbre immense. Malgré l'épaisseur de mes poils, je sens son écorce dans mon dos. Je contemple, fasciné, ses dizaines, ses centaines, ses milliers de feuilles. Un vent léger les fait doucement frissonner. Je passe sous cette ombre des minutes délicieuses. Je l'abandonne à regret mais la nuit approche et je ne peux pas rester à découvert. Je finis par trouver une grotte reculée, bien cachée par des broussailles. Elle n'a rien d'exceptionnel mais je m'y couche sans attendre et m'endors rapidement.
À mon réveil, la nuit s'est installée dans la forêt. Je sors discrètement de ma grotte et contemple la forêt. Elle a changé de visage. À présent, l'obscurité me renvoie l'image de ma solitude. Que ferai-je demain ? Et les autres jours ? Puis-je vraiment retrouver les autres ours ? On dit qu'ils vivent à l'autre bout de la forêt, loin de la sauvagerie des humains. Je sais déjà qu'ils ne me considéreront jamais comme l'un des leurs. Eux aussi me regarderont comme une bête curieuse, comme un étranger. Même sans la chaîne qui est encore fixée à mon cou, je serai toujours prisonnier de ma condition. Les hommes me voient comme un ours, les ours me voient comme un homme. Je suis condamné à errer entre deux mondes.
Je retourne dans ma grotte. Elle n'est pas si mal. Je sens que je vais encore y rester quelque temps. Pour être libre, il faut donc vivre caché, et seul.