Corpus : Balzac, Hugo, Cohen, Dugain (sujet national, juin 2014, séries technologiques)

Énoncé

Objet d'étude : Le personnage de roman, du xviie siècle à nos jours
Corpus : Honoré de Balzac, Victor Hugo, Albert Cohen, Marc Dugain
Texte 1
Félix Grandet (le père Grandet) est un tonnelier devenu extrêmement riche grâce à sa grande avarice ; il fait travailler chez lui comme servante « la Grande Nanon ».
« À l'âge de vingt-deux ans, la pauvre fille n'avait pu se placer(1) chez personne, tant sa figure semblait repoussante ; et certes ce sentiment était bien injuste : sa figure eût été fort admirée sur les épaules d'un grenadier de la garde(2); mais en tout il faut, dit-on, l'à-propos. Forcée de quitter une ferme incendiée où elle gardait les vaches, elle vint à Saumur, où elle chercha du service, animée de ce robuste courage qui ne se refuse à rien. Le père Grandet pensait alors à se marier, et voulait déjà monter son ménage(3). Il avisa cette fille rebutée(4) de porte en porte. Juge de la force corporelle en sa qualité de tonnelier(5), il devina le parti qu'on pouvait tirer d'une créature femelle taillée en Hercule, plantée sur ses pieds comme un chêne de soixante ans sur ses racines, forte des hanches, carrée du dos, ayant des mains de charretier et une probité(6) vigoureuse comme l'était son intacte vertu. Ni les verrues qui ornaient ce visage martial(7) ni le teint de brique, ni les bras nerveux, ni les haillons de la Nanon n'épouvantèrent le tonnelier, qui se trouvait encore dans l'âge où le cœur tressaille. Il vêtit alors, chaussa, nourrit la pauvre fille, lui donna des gages(8), et l'employa sans trop la rudoyer. En se voyant ainsi accueillie, la Grande Nanon pleura secrètement de joie, et s'attacha sincèrement au tonnelier, qui d'ailleurs l'exploita féodalement(9). »
Honoré de Balzac, Eugénie Grandet, 1834.

Texte 2
Enfant d'origine noble, Gwynplaine a été enlevé par des voleurs qui en ont fait un monstre de foire. Le narrateur présente au lecteur ce personnage singulier.
« La nature avait été prodigue(10) de ses bienfaits envers Gwynplaine. Elle lui avait donné une bouche s'ouvrant jusqu'aux oreilles, des oreilles se repliant jusque sur les yeux, un nez informe fait pour l'oscillation des lunettes de grimacier, et un visage qu'on ne pouvait regarder sans rire.
Nous venons de le dire, la nature avait comblé Gwynplaine de ses dons. Mais était-ce la nature ?
Ne l'avait-on pas aidée ?
Deux yeux pareils à des jours de souffrance, un hiatus(11) pour bouche, une protubérance camuse(12) avec deux trous qui étaient les narines, pour face un écrasement, et tout cela ayant pour résultante le rire, il est certain que la nature ne produit pas toute seule de tels chefs-d'œuvre.
Seulement, le rire est-il synonyme de la joie ?
Si, en présence de ce bateleur(13), — car c'était un bateleur, — on laissait se dissiper la première impression de gaieté, et si l'on observait cet homme avec attention, on y reconnaissait la trace de l'art(14). Un pareil visage n'est pas fortuit(15), mais voulu. Être à ce point complet n'est pas dans la nature. L'homme ne peut rien sur sa beauté, mais peut tout sur sa laideur. »
Victor Hugo, L'Homme qui rit, IIe partie, livre II, chapitre I, 1869.

Texte 3
Le roman raconte la vie de six compères et cousins juifs, sur l'île de Céphalonie, en Grèce.
« Le premier qui arriva fut Pinhas Solal, dit Mangeclous. C'était un ardent, maigre et long phtisique(16) à la barbe fourchue, au visage décharné et tourmenté, aux pommettes rouges, aux immenses pieds nus, tannés, fort sales, osseux, poilus et veineux, et dont les orteils étaient effrayamment écartés. Il ne portait jamais de chaussures, prétendant que ses extrémités étaient « de grande délicatesse ». Par contre, il était, comme d'habitude, coiffé d'un haut-de-forme et revêtu d'une redingote crasseuse — et ce, pour honorer sa profession de faux avocat qu'il appelait « mon apostolat »(17).
Mangeclous était surnommé aussi Capitaine des Vents à cause d'une particularité physiologique(18) dont il était vain(19). Un de ses autres surnoms était Parole d'Honneur — expression dont il émaillait ses discours peu véridiques. Tuberculeux depuis un quart de siècle mais fort gaillard, il était doté d'une toux si vibrante qu'elle avait fait tomber un soir le lampadaire de la synagogue(20). Son appétit était célèbre dans tout l'Orient non moins que son éloquence et son amour immodéré de l'argent. Presque toujours il se promenait en traînant une voiturette qui contenait des boissons glacées et des victuailles à lui seul destinées. On l'appelait Mangeclous parce que, prétendait-il avec le sourire sardonique(21) qui lui était coutumier, il avait en son enfance dévoré une douzaine de vis pour calmer son inexorable(22) faim. Une profonde rigole(23) médiane traversait son crâne hâlé et chauve auquel elle donnait l'aspect d'une selle. Il déposait en cette dépression(24) divers objets tels que cigarettes ou crayons. »
Albert Cohen, Mangeclous, chapitre I, 1938.

Texte 4
Adrien Fournier, à peine mobilisé en 1914, se retrouve défiguré par un éclat d'obus. On le conduit dans la chambre des officiers de l'hôpital du Val-de-Grâce, où sont soignés les « gueules cassées ».
« Le matin suivant, je me lève pour la première fois. Ma démarche est hésitante. Je longe les fers de lits comme les premiers marins explorateurs longeaient les côtes. À chaque pas je crains de m'effondrer, mais la curiosité est plus forte que l'appréhension(25).
Lorsque enfin j'atteins mon but, je me penche sur l'un des deux nouveaux arrivants. Mon compagnon de chambre gît sur le dos, un petit crucifix dans la main droite, serré contre sa poitrine. Sa face est à l'air libre, sans aucun bandage. Un obus, certainement, lui a enlevé le menton. La mâchoire a cédé comme une digue sous l'effet d'un raz de marée. Sa pommette gauche est enfoncée et la cavité de son œil est comme un nid d'oiseau pillé. Il respire doucement. Je reprends mon chemin, faisant halte à chaque lit vide jusqu'au troisième occupant de la salle.
Sa peau mate et ses cheveux noirs contrastent avec la blancheur de son oreiller. Son profil est plat. Le projectile lui a soufflé le nez, lui laissant les sinus béants. L'absence de lèvre supérieure lui donne un rictus inquisiteur(26). Je comprends pourquoi notre salle se remplit si lentement, pourquoi nous sommes au dernier étage. Dans cette grande salle sans glaces, chacun d'entre nous devient le miroir des autres. »
Marc Dugain, La Chambre des officiers, 1998.

I. Questions
Après avoir lu attentivement les documents du corpus, vous répondrez aux questions suivantes, de façon organisée et synthétique.
1. Qu'est-ce qui permet de rapprocher ces portraits de personnages ?
2. Quels effets ces portraits cherchent-ils à produire selon vous sur le lecteur ?
Comprendre les questions
La première question vous demande de déterminer vous-même la cohérence et l'unité de ce corpus. Vous devez donc chercher des points communs entre ces extraits. Pour construire votre comparaison, appuyez-vous sur le terme « portraits ». Tous ces textes décrivent en effet des personnages : expliquez ce qui permet de rapprocher ces derniers.
La seconde question interroge les « effets » de ces portraits ainsi que leur réception. Vous devez donc réfléchir aux motivations de l'auteur mais également aux impressions ressenties par le lecteur. Il vous faut, en somme, analyser les différentes fonctions de ces descriptions.
Mobiliser ses connaissances
Le portrait d'un personnage se révèle souvent précieux pour le lecteur. Il nous renseigne tout d'abord sur l'apparence du personnage grâce aux nombreux outils de la description. Dans les extraits de ce corpus, tous les romanciers cherchent ainsi à représenter des êtres victimes de différentes difformités. Seulement, à travers le portrait physique se cache souvent un portrait moral. La description pourra en effet nous en apprendre davantage sur le caractère des personnages. Dans le texte d'Albert Cohen, par exemple, l'excentricité de Mangeclous est à la fois physique et morale.
Le registre pathétique a pour but de faire compatir le lecteur c'est-à-dire, étymologiquement, de le faire souffrir avec un personnage. Le terme « pathétique » vient en effet du grec pathos qui évoque une forme de souffrance. Dans ce corpus, l'utilisation du registre pathétique permet de dépasser la simple réaction de rejet ou de dégoût. Des liens pourront ainsi se créer entre le personnage et le lecteur. Ces portraits visent également à susciter une forme de compassion. Le narrateur d'Eugénie Grandet se montre parfois distant voire ironique, mais il nous présente aussi une « pauvre fille » dont les larmes et le malheur pourront émouvoir les lecteurs.
Procéder par étapes
Après avoir présenté le corpus dans l'introduction, organisez votre première réponse en fonction des points communs que vous aurez identifiés. Chaque élément de rapprochement pourra ainsi faire l'objet d'un paragraphe.
La seconde question vous invite à analyser « différents effets » : le pluriel est ici important. Vous pouvez donc consacrer un paragraphe à chaque effet relevé. Vous serez également amené à observer certaines différences : soyez sensible à la singularité de chaque texte. N'oubliez pas d'évoquer les textes avec précision et ne négligez aucun des quatre textes, même si l'un d'entre eux vous semble plus complexe.
II. Travaux d'écriture
Vous traiterez ensuite au choix l'un des trois travaux d'écriture suivants.
Commentaire
Vous ferez le commentaire du texte 3 en vous aidant du parcours de lecture suivant :
Vous étudierez tout d'abord le portrait d'un personnage à la fois comique et repoussant.
Vous montrerez ensuite comment le personnage hors norme prend une dimension mythique et légendaire.
Comprendre le texte
Pour bien comprendre la singularité de ce texte, il faut être sensible au caractère paradoxal du personnage de Mangeclous. A priori, ce dernier a tout pour déplaire au lecteur car il est repoussant ou menteur. Le portrait physique et le portrait moral ne semblent guère valorisants. Pourtant, une certaine complicité s'installe rapidement entre le personnage et le lecteur. Par son style et par le regard qu'il pose sur Mangeclous, Albert Cohen parvient en effet à rendre le personnage à la fois amusant et fascinant. Comme le suggèrent les axes du sujet, le personnage est « comique » et il est même tellement singulier qu'il en devient « hors norme ».
Mobiliser ses connaissances
On distingue différents types de comique selon les procédés utilisés. Le comique de situation, notamment grâce au quiproquo, plonge un ou plusieurs personnages dans une situation ambiguë. Le comique de gestes fait la part belle à la mimique ou à la grimace. Le comique de mots tire profit des ressources du langage pour faire naître le rire du spectateur. Le comique de caractère, enfin, grossit quelques traits de personnalité afin de les rendre excessifs. Dans ce texte d'Albert Cohen, le comique de caractère est central. Le personnage se distingue par ses excès, qu'ils soient physiques ou moraux, et le style d'Albert Cohen renforce cette tonalité.
Les figures d'amplification sont des procédés littéraires qui amènent une forme d'exagération. Selon les textes, il pourra s'agir de gradations ou encore d'hyperboles. Ces procédés s'opposent aux figures d'atténuation comme l'euphémisme ou la litote. Dans cet extrait, Albert Cohen utilise de nombreuses hyperboles. Il évoque notamment les « immenses pieds nus » de Mangeclous ou encore « une toux si vibrante qu'elle avait fait tomber un soir le lampadaire de la synagogue ».
Procéder par étapes
Les deux axes proposés permettent de construire le commentaire de ce texte. Utilisez-les pour rédiger les deux grandes parties du développement.
En amont de ces grandes parties, il vous faudra néanmoins trouver un projet de lecture ou une problématique que vous énoncerez clairement dans l'introduction.
En aval, vous devrez également développer ces axes en sous-parties. Appuyez-vous pour cela sur les termes importants comme « repoussant », « comique », « mythique » ou « légendaire ». Chaque sous-partie prendra la forme d'un paragraphe et reposera sur des analyses précises. Ce texte contient de nombreux procédés littéraires que vous devrez identifier et interpréter. Au brouillon, faites un relevé des citations pertinentes et classez-les dans vos sous-parties.
Dissertation
À votre avis, la présence de personnages repoussants dans un roman nuit-elle ou contribue-t-elle à l'intérêt que l'on porte à sa lecture ?
Vous appuierez votre développement sur les textes du corpus, les textes étudiés pendant l'année, ainsi que sur vos lectures personnelles.
Comprendre le sujet
Il s'agit ici de s'interroger sur les « personnages repoussants ». Vous devez tout d'abord analyser cet adjectif qualificatif. Un personnage pourra ainsi être qualifié de repoussant voire de monstrueux en raison de caractéristiques physiques ou morales.
En outre, il s'agit de s'interroger sur la réception de ces personnages. Dans quelle mesure peuvent-ils intéresser le lecteur ? Le sujet vous propose deux alternatives que vous pourrez développer. Certains personnages peuvent en effet rebuter le lecteur tandis que d'autres parviendront à le toucher, malgré leur difformité ou peut-être précisément grâce à cette différence.
Mobiliser ses connaissances
Le réalisme et le naturalisme ont cherché à représenter la réalité sans l'idéaliser. Les auteurs appartenant à ces mouvements littéraires du xixe siècle ont ainsi créé des personnages qui ont parfois choqué les lecteurs. Gustave Flaubert a dû affronter un procès pour Madame Bovary, roman accusé d'immoralité. Dans Thérèse Raquin, Émile Zola nous raconte quant à lui l'existence de l'héroïne du même nom, jeune femme complice de l'assassinat de son mari. Les réactions ont été particulièrement virulentes et certains critiques ont violemment attaqué cette œuvre et son auteur. Louis Ulbach, dans un article publié le 23 janvier 1868 dans Le Figaro écrit par exemple : « Quant à Thérèse Raquin, c'est le résidu de toutes les horreurs publiées précédemment. On y a égoutté tout le sang et toutes les infamies. » Il ajoute également : « Ce livre résume trop fidèlement toutes les putridités de la littérature contemporaine pour ne pas soulever un peu de colère. » Quelques jours plus tard, Zola répond à cet article en publiant une lettre ouverte dans Le Figaro. Il défend alors l'utilité de ses personnages pour le lecteur : « Vous avez parlé de charnier, de pus, de choléra, je vais parler à mon tour des réalités humaines, des enseignements terribles de la vie. »
Procéder par étapes
Le sujet vous invite à confronter différentes thèses à travers un plan dialectique. Vous pouvez ainsi commencer par chercher à comprendre pourquoi certains lecteurs pourraient éventuellement regretter la présence de ces personnages repoussants dans un roman. Cependant, il serait intéressant de dépasser cette première réaction dans la suite de votre dissertation car ces personnages peuvent également toucher les lecteurs ou nourrir leur réflexion.
Veillez à proposer suffisamment d'exemples dans votre devoir. Vous pouvez bien évidemment tirer profit du corpus qui est particulièrement riche. Il vous faudra cependant évoquer des lectures plus « personnelles ». Avant de rédiger, listez toutes ces références au brouillon.
Écriture d'invention
Dans le texte de Marc Dugain (texte 4), le héros ne s'est pas encore vu car les miroirs ont été retirés de la salle où il est soigné. Un matin, il se voit dans le reflet d'une fenêtre.
Imaginez la scène, ce qu'il découvre, les émotions qu'il ressent et les pensées qui l'assaillent au fur et à mesure d'une telle révélation. Votre texte, rédigé à la première personne, comportera au moins une quarantaine de lignes.
Comprendre le sujet
Même si votre texte ne constituera pas la suite directe de celui de Marc Dugain, il doit se placer dans le prolongement de l'extrait du corpus. Vous devez ainsi, comme Marc Dugain, donner la parole au soldat blessé et en faire le narrateur de votre texte. C'est une véritable « révélation » qu'il vous faut raconter. Le personnage est en effet confronté, pour la première fois, à son reflet. Il faut donc imaginer le choc de cette rencontre.
Le sujet vous offre quelques pistes à suivre. Il indique par exemple le cadre spatio-temporel de votre récit. Vous devez raconter ce que vit cet homme « un matin », face au « reflet d'une fenêtre ». Pensez à décrire les lieux avant de vous attarder plus précisément sur le visage mutilé. Il vous faudra également, au sein de votre récit, accorder une large place aux « émotions » et aux « pensées » du personnage. Faites ressentir la détresse et les doutes de cet homme qui ne sait plus très bien qui il est.
Mobiliser ses connaissances
Un anachronisme est une confusion importante dans un devoir d'invention. Il s'agit d'un détail qui va contre le cours du temps, d'un fait qui n'est pas cohérent par rapport à une époque donnée. Dans votre devoir, il faudra donc veiller à ce que tout ce que vous avancez soit bien en accord avec les dates de la Première Guerre mondiale. Évitez par exemple de faire référence aux nouvelles technologies ou à des événements historiques qui n'ont pas encore eu lieu…
Dans cet extrait de La Chambre des officiers, Marc Dugain utilise de nombreuses comparaisons. Il évoque par exemple cette mâchoire qui « a cédé comme une digue sous l'effet d'un raz de marée ». La comparaison permet de rapprocher deux éléments distincts grâce à un outil de comparaison. Il s'agit d'une analogie explicite. Ce procédé littéraire pourra se révéler utile pour décrire le visage de ce blessé. Les images traduiront alors le choc de cette « révélation ».
Procéder par étapes
Ce sujet se présente comme un exercice de lecture, d'imagination et d'écriture.
Commencez par lire attentivement le texte de Marc Dugain afin de comprendre ce qui fait la spécificité de ce personnage. Analysez également le style de l'écrivain et la manière de s'exprimer du narrateur. Au brouillon, cherchez des idées riches et pertinentes. Il s'agit bien, pour reprendre un verbe présent dans le sujet, d'« imaginer » cette découverte. Attention cependant : votre imagination ne doit pas vous entraîner hors du cadre fixé par le sujet. Organisez ensuite ces idées. Votre texte devra suivre une progression logique. Vous pouvez commencer par une description des lieux et du visage, avant de mettre en lumière les émotions du personnage. Soignez enfin la qualité de votre expression. Vous pouvez également utiliser des procédés littéraires pour enrichir votre devoir.
(1)Se placer : entrer au service de quelqu'un comme domestique.
(2)Grenadier de la garde : soldat d'élite de la garde royale ou impériale.
(3)Monter son ménage : acquérir tous les objets divers nécessaires dans une maison.
(4)Rebutée : rejetée avec mépris.
(5)Tonnelier : il fabrique et répare des tonneaux.
(6)Probité : honnêteté.
(7)Martial : qui dénote ou rappelle la guerre, l'armée.
(8)Gages : somme versée pour payer les services d'un domestique.
(9)Féodalement : à la manière d'un seigneur du Moyen Âge qui domine et exploite les serfs de son fief.
(10)Prodigue : généreuse.
(11)Hiatus : ouverture étroite et allongée.
(12)Protubérance camuse : bosse de chair courte et aplatie.
(13)Bateleur : personne exécutant des tours dans les foires et sur les places publiques.
(14)Art : habile intervention de l'homme.
(15)Fortuit : dû au hasard.
(16)Phtisique : malade atteint de tuberculose.
(17)Apostolat : mission qui demande beaucoup d'efforts et de dévouement.
(18)Physiologique : physique, corporelle.
(19)Dont il était vain : dont il tirait orgueil.
(20)Synagogue : lieu de culte de la religion juive.
(21)Sardonique : moqueur, teinté de méchanceté.
(22)Inexorable : auquel on ne peut se soustraire.
(23)Rigole : sillon ou creux, long et étroit.
(24)Dépression : creux, enfoncement.
(25)Appréhension : crainte.
(26)Rictus inquisiteur : grimace menaçante, qui semble exprimer une question insistante.

Corrigé

Question
1. En apparence, les extraits de corpus pourraient paraître très différents. Balzac, auteur réaliste, se distingue ainsi de Victor Hugo, considéré comme le chef de file du romantisme. Les deux autres romanciers ont, quant à eux, écrit durant le xxe siècle. Albert Cohen nous propose en 1938 Mangeclous tandis que Marc Dugain, en 1998, nous invite à partir à la rencontre des victimes de la Première Guerre mondiale dans La Chambre des officiers. Cependant, chacun de ces auteurs nous propose ici la description d'un personnage. Mais, plus précisément, qu'est-ce qui permet de rapprocher ces différents portraits ? Pour répondre à cette question, nous commencerons par noter que ces personnages paraissent singuliers voire monstrueux. Nous analyserons ensuite la place de ces derniers dans la société.
Chaque portrait se présente tout d'abord comme la description d'un personnage difforme. Différentes parties du corps sont ainsi évoquées et les adjectifs qualificatifs sont particulièrement péjoratifs. Dans le texte de Balzac, la « figure » du personnage est « repoussante ». Le narrateur évoque également des « verrues » et des « bras nerveux ». Le « nez » de Gwynplaine, dans le texte de Victor Hugo est « informe », ce qui pousse le narrateur à parler de « laideur ». Albert Cohen décrit pour sa part un « visage décharné et tourmenté » ainsi que des « pieds nus, tannés, fort sales, osseux, poilus et veineux ». Pour décrire les « gueules cassées », Marc Dugain a recours à des comparaisons, comme lorsqu'il écrit : « sa pommette gauche est enfoncée et la cavité de son œil est comme un nid d'oiseau pillé ». Victor Hugo décrit pour sa part des « yeux pareils à des jours de souffrance ». D'autres procédés stylistiques permettent de renforcer ces différences et de les amplifier. L'hyperbole est utilisée par Balzac, comme le prouve la présence de l'adverbe « tant ». Albert Cohen qualifie également les pieds de Mangeclous d'« immenses », tandis que la description de L'Homme qui rit est faite de contrastes forts. L'énumération traduit aussi l'ampleur de ces défauts. En somme, ces portraits nous présentent des personnages qui pourront être qualifiés par la société de monstrueux.
Ces difformités rendent en effet certains personnages marginaux. « La Grande Nanon » est notamment « rebutée de porte en porte ». Le personnage de Victor Hugo suscite la moquerie à cause de ce « visage qu'on ne pouvait regarder sans rire ». Les personnages de Marc Dugain sont également isolés : le narrateur nous rappelle ainsi qu'ils sont « au dernier étage ». Privés de regards et de reflets, les personnages sont à distance d'eux-mêmes. Placés ainsi au ban de la société, ils semblent même déshumanisés. De même, le personnage imaginé par Balzac n'est plus vraiment une femme mais « une créature femelle taillée en Hercule, plantée sur ses pieds comme un chêne de soixante ans sur ses racines ». Mangeclous se présente également comme un personnage marginal et excentrique, en raison d'une « particularité physiologique » mais aussi de son caractère. Pour autant, l'amusement que peut susciter le personnage semble plus léger et moins grave que le rire qui touche Gwynplaine ou le dégoût qu'inspirent « la Grande Nanon » ou les mutilés de la Grande Guerre. Ses multiples surnoms en font aussi un être hors norme, presque légendaire. La place de ces personnages dans la société permet donc de lier ces portraits, même si le personnage d'Albert Cohen semble ici se différencier tant il met lui-même en scène sa différence.
Ce corpus possède en somme une réelle unité. Le rapprochement de ces portraits physiques permet de confronter différents personnages victimes de difformités et bien souvent marginalisés en raison de ces différences.
2. Dans Eugénie Grandet, L'Homme qui rit, Mangeclous et La Chambre des officiers, Balzac, Victor Hugo, Albert Cohen et Marc Dugain représentent tous des personnages difformes. Mais dans quel but ? Nous pouvons ainsi nous demander quels effets ces personnages cherchent à produire sur le lecteur. Certes, ces difformités peuvent occasionner une forme de dégoût, comme nous le remarquerons dans une première partie. Seulement, les romanciers peuvent aussi créer des liens forts entre ces personnages et les lecteurs.
Ces descriptions sont susceptibles tout d'abord d'entraîner une certaine distance entre les personnages et les lecteurs. Dans le texte de Balzac, la description peut susciter une forme de dégoût, d'autant que l'énumération renforce l'ampleur de ces défauts. Balzac évoque ainsi des « verrues », un « teint de brique » ou encore des « bras nerveux ». Le personnage décrit par Hugo peut également perturber le lecteur en raison de son étrange visage ou du décalage entre sa « laideur » et le « rire » qui lui est attaché. Victor Hugo, qui affirme dans la préface de Cromwell que « que tout dans la création n'est pas humainement beau, que le laid y existe à côté du beau, le difforme près du gracieux, le grotesque au revers du sublime », crée ici un personnage étrange, à la fois moqué et fascinant. Albert Cohen évoque quant à lui des orteils « effrayamment écartés » et offerts à la vue de tous. Dans le dernier texte du corpus, le choix d'un narrateur interne se révèle intéressant. Nous sommes ainsi à la place du personnage, si bien que nous partageons sa « curiosité » mais aussi son « appréhension ». Sans aller toujours jusqu'à l'horreur, ces portraits marquent l'imagination des lecteurs. Ainsi, la présence de ce creux, dans le crâne de Mangeclous, « profonde rigole médiane » permettant même de ranger différents objets, ne peut que rester dans les mémoires ! Par les excès de son personnage et par la richesse de son style, Albert Cohen ne semble pas véritablement rechercher une forme d'identification.
Pour autant, il ne faut pas considérer ces portraits comme de simples moqueries ou comme des satires. Certes, le texte de Balzac n'est pas exempt d'ironie. Mais le romancier cherche également à toucher le lecteur, comme lorsqu'il décrit, à deux reprises, son personnage comme « une pauvre fille ». Les larmes peuvent aussi émouvoir : le portrait physique du personnage nous ouvre alors les portes de son intériorité. Les romanciers peuvent donc utiliser le registre pathétique afin de renforcer la compassion du lecteur. Balzac dénonce également l'attitude de ceux qui entourent « la Grande Nanon », et même de cet homme qui l'accueille mais qui « l'exploit[e] féodalement »…
De même, Victor Hugo et Marc Dugain s'interrogent sur les causes de cette laideur et pointent la responsabilité des autres hommes. Les personnages se présentent donc également comme des victimes et il s'agit aussi, pour le romancier, de faire réfléchir le lecteur. Le texte d'Albert Cohen se distingue à nouveau des autres extraits par sa tonalité comique. Le caractère excentrique du personnage amuse et peut même faire naître une forme de complicité entre le personnage et le lecteur.
Le plus souvent, ces portraits permettent par conséquent de dépasser une première réaction de rejet ou de dégoût. Les auteurs cherchent même parfois à toucher le lecteur et à le faire réfléchir.
Travaux d'écriture : commentaire
Introduction
En 1968, Albert Cohen a marqué les esprits avec Belle du Seigneur, magistral roman qui raconte l'histoire d'amour unissant Ariane et Solal. Mais les racines de cette œuvre plongent dans Solal, roman publié en 1930 ainsi que dans Mangeclous, que les lecteurs ont pu découvrir dès 1938. Mangeclous raconte les aventures de quelques cousins juifs. Ces personnages, surnommés « les Valeureux », vivent sur l'île de Céphalonie, en Grèce. Parmi eux, Pinhas Solal, qui possède de nombreux surnoms dont celui de Mangeclous, ne peut qu'attirer l'attention du lecteur. Le portrait qu'en fait le narrateur dans cet extrait intrigue : Mangeclous, qui pourrait sembler repoussant, se révèle particulièrement étonnant. Nous chercherons donc à comprendre comment Albert Cohen transforme Mangeclous en un personnage fascinant pour le lecteur. Dans une première partie, nous étudierions la complexité de ce personnage à la fois comique et repoussant. Dans un second temps, nous montrerons que nous sommes confrontés à un personnage hors norme.
I. Un personnage complexe
1. À la fois repoussant…
Une certaine distance pourrait tout d'abord s'établir entre Mangeclous et le lecteur. En effet, la description que le narrateur fait du personnage n'est guère valorisante. Non seulement le portrait physique accorde une place importante aux pieds, mais le narrateur donne à ces « extrémités » une allure repoussante. Nous découvrons ainsi une description détaillée de ces « immenses pieds nus, tannés, fort sales, osseux, poilus et veineux, et dont les orteils étaient effrayamment écartés ». L'adverbe « effrayamment » place même le personnage à la frontière entre l'étrange et le monstrueux. Albert Cohen renforce cette impression en qualifiant, à la fin du texte, le sourire de « sardonique ». Dès ses origines, le terme « sardonique » évoque un rire malfaisant et inquiétant. En outre, l'adjectif « fourchu » utilisé pour décrire la barbe n'est pas anodin. Il peut rappeler les pieds fourchus de certains animaux, comme le bouc, mais il est aussi souvent employé pour évoquer le diable. L'expression « avoir le pied fourchu » signifie par ailleurs être dangereux ou malfaisant… Certes, Albert Cohen reste ici subtil, mais ces sous-entendus peuvent être perçus par le lecteur. L'auteur insiste également sur la maladie qui touche ce personnage ayant un « visage décharné et tourmenté ». De plus, les défauts de Mangeclous ne sont pas uniquement physiques, ils tiennent aussi à son caractère. Ce dernier semble ainsi cupide, vantard ou menteur. Le narrateur évoque notamment « ses discours peu véridiques ».
2. … et comique
Cependant, ces nombreux défauts font aussi sourire le lecteur. L'évocation des pieds, qui renvoie au bas corporel, nous entraîne également dans l'univers de la farce. Son « appétit célèbre dans tout l'Orient » peut amuser, d'autant que le personnage a une allure étonnante, lui qui promène « une voiturette » contenant « des boissons glacées et des victuailles à lui seul destinées ». Le surnom « Capitaine des Vents » semble en outre particulièrement grotesque car il est lié à une « particularité physique » peu reluisante, dont le personnage est pourtant très fier… Albert Cohen, par ces nombreuses exagérations, utilise ici les ressources du comique de caractère. Les décalages peuvent également amuser le lecteur et le narrateur ne manque pas d'attirer son attention sur certains détails intrigants. Il évoque par exemple avec ironie le surnom « Parole d'Honneur », cette « expression dont il émaillait ses discours peu véridiques ». Mangeclous évoque en outre ses pieds « fort sales » comme des « extrémités […] de grande délicatesse ». Les vêtements du personnage semblent également en décalage avec son discours. Son haut-de-forme tranche avec ses pieds nus tandis que sa « redingote crasseuse » est associée à « sa profession de faux avocat ». En somme, nous assistons bien à une forme de retournement. Les défauts du personnage sont tels qu'ils en deviennent comiques.
C'est bien cette complexité qui donne à ce personnage tout son intérêt. Seulement, Albert Cohen va encore plus loin en accordant à Mangeclous des caractéristiques extraordinaires, qui en font un être hors norme.
II. Un personnage hors norme
1. Un personnage fait d'excès et de contrastes
Les excès du personnage ne sont pas seulement comiques, ils en font également un être exceptionnel. Ainsi, les remarques sur la santé de Mangeclous sont particulièrement étonnantes. Ce dernier est tout à la fois décrit comme un personnage maladif et en pleine santé. D'une part, c'est un « maigre et long phtisique », ayant un « visage décharné et tourmenté », qui est même « tuberculeux depuis un quart de siècle ». D'autre part, comme l'illustre l'utilisation de la conjonction de coordination « mais », Mangeclous se révèle « fort gaillard », fait preuve d'un grand appétit et d'une indéniable vigueur. En outre, le narrateur multiplie les hyperboles pour donner à ce personnage une dimension extraordinaire. Il a notamment plusieurs fois recours à l'adverbe « fort ». Il exagère aussi la toux du personnage, une toux « si vibrante qu'elle avait fait tomber un soir le lampadaire de la synagogue » ! L'amour que Mangeclous porte à l'argent est également « immodéré » et son appétit est « inexorable ». La description du crâne peut elle aussi surprendre le lecteur puisque le personnage peut même ranger « divers objets tels que cigarettes ou crayons » dans cette « dépression » ! L'analogie avec la « selle » est pour le moins étonnante. Albert Cohen n'est donc absolument pas guidé par une quelconque exigence réaliste. Au contraire, son style ne fait que renforcer les excès de son personnage.
2. Une existence qui se transforme en légende
« Mangeclous », « Capitaine des Vents », « Parole d'honneur » : comme les plus grands héros, Pinhas Solal se voit gratifier de multiples surnoms. Certes, ces surnoms sont ici davantage grotesques, mais ils illustrent tout de même l'aura du personnage d'Albert Cohen. « On l'appelait » indique une forme de renommée. En outre, l'anecdote ramenant à l'enfance du personnage tient lieu d'aventure extraordinaire, même si elle semble peu vraisemblable. Comme Hercule triomphant des serpents envoyés dans son berceau, le jeune héros résiste à l'épreuve des clous… Le verbe « dévorer » renforce le caractère mythique de l'anecdote. Mangeclous se présente ainsi comme un antihéros évoqué de manière héroïque. Mais c'est également le personnage lui-même qui célèbre sa propre légende. C'est lui qui évoque cette anecdote et le narrateur ne manque pas de rappeler que « l'éloquence » de Mangeclous est à la hauteur de son appétit et de sa cupidité, ce qui n'est pas rien ! La proposition incise « prétendait-il » jette certes le doute sur ces propos, mais elle nous montre que Mangeclous renforce l'éclat de ses aventures. À la fois comédien et metteur en scène, le personnage participe donc pleinement à cette dimension mythique et légendaire.
Conclusion
Dans cet extrait, Albert Cohen démontre donc tout son talent. Par la force de son style, il parvient à métamorphoser son personnage. Mangeclous apparaît comme un être insaisissable, à la fois repoussant et sympathique, fragile et gaillard, amusant et fascinant… L'auteur prouve en outre qu'il manie parfaitement le registre comique. Seulement, la légèreté peut aussi, dans le reste de ce roman, s'accompagner d'une forme de gravité. Albert Cohen ne cherche pas seulement à intriguer le lecteur grâce à la bouffonnerie et à l'outrance de son personnage. Avant même le début de la Seconde Guerre mondiale, il évoque également la montée au pouvoir d'Hitler et les menaces qui planent, déjà, sur le peuple juif et sur les personnages comme Mangeclous.
Travaux d'écriture : dissertation
Introduction
Étymologiquement, le « héros » est un « demi-dieu », un être possédant des qualités qui le distinguent des autres hommes. Quelques héros de roman correspondent encore à ces caractéristiques : ils peuvent alors faire figure de modèles pour les lecteurs. Seulement, d'autres personnages semblent beaucoup plus ambigus. Certains pourront même se révéler repoussants ou monstrueux. Mais la présence de tels personnages nuit-elle ou contribue-t-elle à l'intérêt que l'on porte à la lecture d'un roman ? Cette question interroge les rapports souvent complexes qui unissent le lecteur aux personnages d'un roman. Pouvons-nous être intéressés par ces personnages qui ont, a priori, tout pour nous déplaire ? Pour mieux comprendre l'intérêt de ces personnages, nous commencerons par montrer qu'ils peuvent être particulièrement variés. Seulement, comme nous le noterons dans un deuxième temps, tous ces êtres repoussants sont susceptibles de se révéler dérangeants pour certains lecteurs. Il importe néanmoins de dépasser cette réaction car ces personnages ont beaucoup à nous apprendre, comme nous le verrons pour finir.
I. Des personnages particulièrement variés
1. Des personnages physiquement repoussants
Les textes du corpus montrent tout d'abord que la difformité peut être physique et prendre de nombreuses formes. Le romancier, à l'occasion d'une description, s'attardera alors sur différentes parties du corps. Dans Eugénie Grandet, Balzac décrit par exemple « la Grande Nanon », qui marque les esprits avec sa figure « repoussante », ses « verrues » et son « teint de brique ». Dans L'Homme qui rit, la description de Gwynplaine se révèle à la fois grotesque, effrayante et fascinante. Albert Cohen s'attache également, avec la grandiloquence qui caractérise son style, à amplifier le caractère repoussant de son personnage en décrivant minutieusement ses pieds. La laideur des personnages marque donc l'esprit du lecteur. Certains peuvent même être qualifiés de monstres tant ils se révèlent répugnants, comme la créature du célèbre Frankenstein. Ces individus semblent alors, en apparence, n'avoir plus rien d'humain. Dès les récits d'Homère, nous sommes confrontés à des créatures au physique effrayant comme Scylla. Plus récemment, les romans de fantasy s'inscrivent dans cette lignée, comme les ouvrages composant Le Seigneur des anneaux de Tolkien. Ces figures nourrissent alors l'imagination des lecteurs.
2. Des personnages moralement repoussants
Mais les personnages peuvent aussi se révéler repoussants sur le plan moral. Ils brillent alors moins par leurs qualités que par leurs défauts. Dans Mangeclous, le personnage est ainsi cupide ou menteur. Le roman épistolaire Les Liaisons dangereuses, écrit par Laclos, nous offre également des héros manipulateurs comme la marquise de Merteuil qui n'hésite pas à jouer avec la réputation, les sentiments ou la vie des autres personnages. Dans Monsieur le Commandant, roman publié en 2011, Romain Slocombe imagine une longue lettre rédigée par un écrivain qui est aussi collaborateur. Cet homme va être amené à écrire des textes particulièrement violents pour attaquer le peuple juif. Il ira même jusqu'à dénoncer sa propre belle-fille. En outre, les meurtriers ne manquent pas dans l'histoire de la littérature. Dans Thérèse Raquin de Zola, Thérèse participe, avec son amant, à l'assassinat de son mari. Dans Manon Lescaut de l'abbé Prévost, le chevalier Des Grieux, emporté par le tourbillon de la passion amoureuse, se met à mentir ou à tricher au jeu et il en vient même à tuer froidement un homme en s'évadant de prison. En somme, la littérature ne manque pas de personnages qui se distinguent par leurs défauts et par leur manque de vertu.
La monstruosité peut donc être physique ou morale. Chaque individu se révèle sur ce plan unique, ce qui pourra intéresser le lecteur curieux de découvrir des êtres singuliers. Chaque récit nous propose ainsi des rencontres et des situations différentes. Seulement, ces personnages pourront parfois se révéler dérangeants.
II. Des personnages dérangeants
1. Entre dégoût…
Ces personnages rebuteront tout d'abord certains lecteurs. Une certaine distance peut alors s'installer, d'autant que les auteurs n'hésitent pas, bien souvent, à amplifier les défauts de leurs personnages. Le portrait de Quasimodo, dans Notre-Dame de Paris, indique par exemple une laideur qui n'a rien de banale. Le narrateur décrit ainsi une « bouche en fer à cheval », un « petit œil gauche obstrué d'un sourcil roux en broussailles », un « œil droit [disparaissant] entièrement sous une énorme verrue », et des « dents désordonnées, ébréchées çà et là, comme les créneaux d'une forteresse ». Le romancier pourra donc, selon les textes et les contextes, choisir d'exagérer ces difformités au point d'éloigner le personnage du lecteur. Pour souligner et grossir ces traits, il aura par exemple recours aux hyperboles ou aux analogies. Il est alors difficile d'imaginer une quelconque identification. Nous sommes également loin des modèles hérités de l'épopée ou des romans de chevalerie. Les personnages ne suscitent plus l'admiration. Ils ne sont plus des modèles mais des antihéros.
2. … et condamnation morale
Lorsque le personnage est moralement repoussant, la distance semble encore plus grande, et ce dernier pourra même être critiqué ou condamné. Le jugement de Montesquieu à l'égard des personnages de l'abbé Prévost est par exemple sévère puisqu'il considère le chevalier Des Grieux comme un « fripon » et Manon Lescaut comme une « catin ». De même, certains lecteurs ont été choqués par les héros naturalistes. C'est le cas de Louis Ulbach qui s'en prend violemment à Thérèse Raquin dans un texte publié dans Le Figaro, allant jusqu'à parler des « putridités de la littérature contemporaine ». Seulement, le personnage créé par Zola conserve une certaine forme d'humanité, d'autant que l'auteur, fidèle à ses principes naturalistes, en fait aussi la victime de son hérédité et de son milieu. Le malaise ressenti par le lecteur pourra être encore plus fort lorsque le romancier l'emportera au plus près des pensées d'un véritable criminel. Le point de vue choisi par l'auteur peut renforcer ce trouble.
Toute l'horreur de Monsieur le Commandant, de Romain Slocombe, vient aussi du fait que c'est le personnage, écrivain et collaborateur, qui raconte sa propre histoire à travers une longue lettre. Dans Les Bienveillantes, roman qui a reçu en 2006 le prix Goncourt, Jonathan Littell imagine quant à lui les mémoires d'un officier SS qui a directement participé aux massacres des nazis. Le lecteur est alors plongé dans l'horreur et la lecture du roman pourra s'avérer difficile.
La présence de ces personnages repoussants pourra donc, chez certains lecteurs, occasionner une forme de distance ou de malaise. Pour autant, il est bien souvent nécessaire de dépasser cette première réaction. Ces personnages ont en effet beaucoup à nous apprendre.
III. Des personnages riches
1. Toucher le lecteur
Ces difformités peuvent tout d'abord émouvoir le lecteur. Les romanciers savent en effet utiliser toutes les ressources du registre pathétique pour nous faire partager une partie de la souffrance du personnage. Dans Eugénie Grandet, Balzac évoque ainsi une « pauvre fille » versant des larmes. Le personnage de Gwynplaine peut de même émouvoir le lecteur par sa souffrance, mais aussi grâce ses qualités. Paradoxalement, la déshumanisation dont est victime le héros pourra le rendre, aux yeux du lecteur, encore plus humain… Le point de vue interne se révèle en outre précieux pour pousser le lecteur à compatir. Dans La Chambre des officiers, Marc Dugain confie même la narration à une victime de la Première Guerre mondiale. Le narrateur est une « gueule cassée » qui tremble de voir son visage défiguré et qui découvre, avec un mélange de « curiosité » et d'« appréhension », celui des autres blessés. Le lecteur est d'autant plus touché par cette condition que le personnage n'est pas responsable de son état. Il est victime de la violence des combats. En somme, les romanciers cherchent aussi à briser la distance qui sépare le personnage du lecteur afin de mieux toucher ce dernier. Loin d'être des monstres dont nous observons froidement l'existence, les personnages repoussants redeviennent des êtres humains. Certes, ils restent des « êtres de papier » mais, le temps de la lecture, leur souffrance, leur honte ou leur gêne deviennent aussi les nôtres.
2. Faire réfléchir le lecteur
Mais les auteurs ne cherchent pas seulement à nous émouvoir. Ces personnages nous poussent tout d'abord à réfléchir à la question de l'altérité et de la tolérance : les réactions de la société vis-à-vis de ces êtres difformes ne sont que rarement positives et elles peuvent, elles aussi, être considérées comme monstrueuses… Ces personnages permettent également de mettre en lumière la complexité de la nature humaine. Comme Gwynplaine, chaque homme est ainsi « grotesque » et « sublime », pour reprendre des termes chers à Victor Hugo. Loin des héros idéalisés et stéréotypés, les personnages romanesques sont donc des êtres humains avec leurs défauts physiques et moraux. En outre, les romanciers critiquent parfois les responsables de cette souffrance. Victor Hugo nous rappelle ainsi que derrière l'étrange rire de Gwynplaine se cache la main de l'homme. Les « gueules cassées » que l'on trouve notamment dans le roman de Marc Dugain sont elles aussi les victimes d'un conflit qui les dépasse. De plus, les menteurs, les manipulateurs ou les meurtriers qui peuplent de nombreux romans sont autant de prétextes à une réflexion sur le mal et sur l'homme. Or, comme le rappelle notamment Émile Zola, ce n'est pas en occultant cette part sombre que ce dernier peut espérer devenir meilleur : c'est en l'examinant et en l'affrontant. Il ne faut donc pas sombrer dans une vision moralisatrice qui viserait à mettre au ban de la littérature les « méchants » que nous croisons dans les romans. Non seulement ces personnages sont utiles au récit, qu'ils dynamisent et enrichissent grâce à leurs méfaits, mais ils mettent aussi en lumière la part d'ombre qui sommeille en chaque individu. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si bon nombre de ces personnages, comme Milady dans Les Trois Mousquetaires ou Vautrin dans La Comédie humaine, ont marqué des générations de lecteurs.
Conclusion
Par conséquent, loin de nuire au récit, ces personnages repoussants s'avèrent précieux. Certes, ils pourront parfois troubler le lecteur. Il est cependant important de dépasser cette première réaction. Il faut tendre l'oreille et écouter ce que ces personnages ont à nous dire sur l'homme et ses défauts. Le roman nous tend alors un miroir que nous ne devons pas ignorer. À l'image des plus grandes tragédies, il nous bouscule, nous bouleverse et nous fait réfléchir.
Travaux d'écriture : écriture d'invention
Une semaine passe, comme un mourant qui se traîne sur le sol, longuement, péniblement. Malgré mes efforts, je ne cesse de songer aux blessés qui m'entourent. Je ferme les yeux pour ne plus dévisager ces visages ravagés. Je revois pourtant ces profils écrasés, ces corps décomposés. Je creuse des trous dans ma mémoire pour filer loin de cette salle pleine de vivants déjà morts. Je tente de fuir leurs plaintes et leurs cris, en vain, comme un marin aveugle naviguant entre des écueils.
Un matin, je me lève pour aller chercher un de ces livres qui remplissent le vide de mes journées. Soudain, alors que je marche doucement, je suis fauché, comme si une balle m'avait atteint sournoisement, sans un bruit. Une image est passée dans mon champ de vision et mon cerveau a enregistré ce portrait avant que je ne puisse détourner le regard. À mes côtés se tient un homme, dans le reflet de la fenêtre. Je pourrais continuer à avancer pour m'éloigner de ce tableau hideux, mais une force étrange me pousse à regarder l'horreur droit dans les yeux. Je rassemble mes forces pour faire un pas et c'est ma figure défigurée que je contemple, comme malgré moi.
Non ! Je ne suis pas cette créature informe qui se tient devant moi ! Ce visage, pareil à une bougie qui aurait fondu, ne peut pas être le mien ! Alors que, jusqu'à présent, j'ai soigneusement gardé mes mains à distance de mon corps, je touche mes joues, et mes doigts s'enfoncent, se perdent dans ces contours sinueux, s'égarent dans ces méandres.
J'approche encore, même si, au fond, je voudrais briser cette vitre pour que cette image se désagrège, qu'elle éclate en mille morceaux. Entre ma bouche et mon nez, il y a un creux, un trou, un cratère. Mes yeux sortent de mes paupières, comme si un géant pressait le reste de mon corps pour qu'ils jaillissent. L'une de mes oreilles a en grande partie disparu. Elle gît peut-être toujours sur le champ de bataille, oubliée dans la boue ou la poussière. Est-ce encore de la laideur ? Il faudrait inventer de nouveaux mots pour décrire ce que je fixe, horrifié. Même le langage rend les armes face à cette créature.
Alors le sol disparaît, mon corps et mon esprit basculent en arrière. Je m'effondre sous les poids des souvenirs. Je repense à celui que les femmes contemplaient, dans la rue ou dans un lit. Je repense à celui qui marchait d'un pas léger, confiant et serein. Je repense à cet homme que j'étais et qui a disparu, emporté par un obus. Je comprends que, dorénavant, il me faudra vivre dans la peau meurtrie d'un étranger.
Je réalise aussi que cette chambre n'a pas seulement été créée pour nous soigner. On nous a enterrés dans cet étage, le dernier, celui qu'on doit visiter le cœur au bord des lèvres, les yeux humides et la main tremblante.
Un jour, pourtant, il faudra bien quitter ces murs qui nous protègent et nous enferment. Il faudra affronter les glaces qu'on ne pourra pas éternellement nous cacher. Je devrai voir mon visage dans les regards affolés des enfants, dans les mines gênées des passants et dans les moues dégoûtées des femmes. La société ne m'ouvrira pas ses bras. On me plaindra, sans doute, mais on me demandera de vivre tapi dans un coin, bien caché dans l'ombre de l'oubli.
Oui, je resterai seul. Il n'y aura que ma honte et mes regrets pour bien vouloir me tenir compagnie. Car qui accepterait de recoller les morceaux de mon visage et de mon âme ?