Corpus : Hugo, Aragon, Roy (sujet national, juin 2014, séries ES, S)

Énoncé

Objet d'étude : Écriture poétique et quête de sens, du Moyen Âge à nos jours
Corpus : Victor Hugo, Louis Aragon, Claude Roy
Texte 1
Crépuscule
« L'étang mystérieux, suaire(1) aux blanches moires(2),
Frissonne ; au fond du bois la clairière apparaît ;
Les arbres sont profonds et les branches sont noires ;
Avez-vous vu Vénus(3) à travers la forêt ?
 


Avez-vous vu Vénus au sommet des collines ?
Vous qui passez dans l'ombre, êtes-vous des amants ?
Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines(4) ;
L'herbe s'éveille et parle aux sépulcres(5) dormants.
 


Que dit-il, le brin d'herbe ? et que répond la tombe ?
Aimez, vous qui vivez ! on a froid sous les ifs(6).
Lèvre, cherche la bouche ! aimez-vous ! la nuit tombe ;
Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs.
 


Dieu veut qu'on ait aimé. Vivez ! faites envie,
Ô couples qui passez sous le vert coudrier(7).
Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie,
On emporta d'amour, on l'emploie à prier.
 


Les mortes d'aujourd'hui furent jadis les belles.
Le ver luisant dans l'ombre erre avec son flambeau.
Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles(8),
Le brin d'herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau.
 


La forme d'un toit noir dessine une chaumière;
On entend dans les prés le pas lourd du faucheur ;
L'étoile aux cieux, ainsi qu'une fleur de lumière,
Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur.
 


Aimez-vous ! c'est le mois où les fraises sont mûres.
L'ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents,
Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures,
Les prières des morts aux baisers des vivants.
 
Chelles, 18… »
Victor Hugo, « Crépuscule », Les Contemplations, II, XXVI, 1856.

Texte 2
Vers à danser
« Que ce soit dimanche ou lundi
Soir ou matin minuit midi
Dans l'enfer ou le paradis
Les amours aux amours ressemblent
C'était hier que je t'ai dit
Nous dormirons ensemble
 


C'était hier et c'est demain
Je n'ai plus que toi de chemin
J'ai mis mon cœur entre tes mains
Avec le tien comme il va l'amble(9)
Tout ce qu'il a de temps humain
Nous dormirons ensemble
 


Mon amour ce qui fut sera
Le ciel est sur nous comme un drap
J'ai refermé sur toi mes bras
Et tant je t'aime que j'en tremble
Aussi longtemps que tu voudras
Nous dormirons ensemble »
Louis Aragon, « Vers à danser », Le Fou d'Elsa, 1963.

Texte 3
L'inconnue
« Le premier froid luisant dans le soleil plain-chant(10)
le vif vent vert qui garde une bienveillance certaine
et le bleu du ciel aigu comme un cri bleu d'hirondelle
(elles sont pourtant bien loin      (11) quelque part aux Afriques)
Il y a encore les arbres en chœur qui chantent en vert majeur
mais déjà les doigts de cuivre de l'automne les rouillent ici et là
et il y a un arbuste (nous ne savons pas son nom)
dont les feuilles roussies sont d'un capucine(12) insolent
mais ne veulent pas être feuilles mortes      et s'accrochent
 


Je suis simplement content d'être là avec toi
de marcher près de toi dans l'herbe entre les arbres
Plus je me sens rétrécir de l'écorce et du temps
plus la vie est vaste plus le monde est grand
Mais ça ne me fâche pas      ni ne me fait peur
Je ne saurai jamais l'allemand pour lire Rilke(13) dans le texte
Je n'irai probablement ni à Kyoto(14) ni à Bali(15)
Il se fait un peu tard pour maîtriser le piano
et je respecte sans pouvoir y entrer le savoir en mathématiques
de mon ami Jacques Roubaud(16)      Tout ça n'a pas beaucoup d'importance
Même si j'avais encore des ans et des années
jamais non plus je ne te déchiffrerais entière
jamais je ne connaîtrais tous les chemins de ta rêverie
Les gens qu'on aime sont pareils à l'horizon
qui se dérobe quand on avance et qui recule quand on approche
Mais le bonheur d'être avec toi      c'est de te connaître par cœur
et pourtant de si peu te savoir que chaque matin je m'émerveille
en découvrant à mon côté      la mieux connue des inconnues
 
le Haut Bout
samedi 22 octobre 1983 »
Claude Roy, « L'inconnue », À la lisière du temps, 1986.

I. Question
Comment s'exprime le sentiment amoureux dans les trois textes du corpus ?
Comprendre la question
Sur le plan de la forme, ces extraits semblent très différents. Tous ces poètes accordent pourtant une place importante au « sentiment amoureux ». Vous devrez donc, dans votre réponse, analyser les moyens littéraires et poétiques qui permettent d'exprimer ce sentiment bien particulier.
Soyez également sensible à la richesse de ce thème… En effet, les poètes intègrent ces réflexions sur l'amour dans un questionnement plus large, qui concerne également la vie et la mort.
Mobiliser ses connaissances
La poésie peut avoir une fonction lyrique. Le poète est alors l'égal d'Orphée, ce personnage de la mythologie capable d'émouvoir les plus terribles créatures des Enfers. Le mouvement romantique s'est notamment illustré par sa capacité à proposer aux lecteurs des poèmes touchants. Lamartine, l'un des premiers poètes romantiques, évoque par exemple le souvenir d'un amour perdu dans son célèbre poème « Le Lac », extrait des Méditations poétiques. Le registre lyrique permet alors de représenter toute la complexité du sentiment amoureux.
Les formes poétiques sont particulièrement variées dans ce corpus. Victor Hugo choisit un poème constitué de quatrains et d'alexandrins. Il conserve ainsi une forme de régularité. Louis Aragon, pour sa part, nous propose des sizains. Chaque strophe se compose de cinq octosyllabes et d'un hexasyllabe. Cette variation donne un certain rythme au poème et met en valeur le dernier vers de chaque strophe. Même si un lecteur attentif pourra reconnaître quelques types de vers dans le poème de Claude Roy, ce dernier se compose essentiellement de vers libres, comme l'indique l'absence de rimes. Ces choix sont importants : chaque auteur tente ainsi de trouver la forme poétique la plus à même de traduire le sentiment amoureux.
Procéder par étapes
Commencez par relever des points communs entre ces textes. Malgré leurs différences formelles, ces poèmes sont en effet liés par des caractéristiques communes. La représentation du sentiment amoureux passe notamment par une forme de lyrisme ou encore par une évocation de la nature. Essayez également d'élargir votre réflexion : l'amour permet aux poètes d'évoquer le temps qui passe, la vie ou encore la mort…
Pour mener à bien cette comparaison, pensez à vous appuyer sur des connaissances et des citations précises.
II. Travaux d'écriture
Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants.
Commentaire de texte
Vous ferez le commentaire du texte de Victor Hugo, « Crépuscule » (texte 1).
Comprendre le texte
Ce texte peut être lu et analysé à différents niveaux. Il nous présente tout d'abord un paysage typiquement romantique. Le crépuscule est en effet propice au lyrisme cher aux poètes romantiques. Seulement Victor Hugo ne se contente pas de contempler la nature : il l'anime et lui donne la parole. Il faudra donc chercher à savoir ce que cette nature a à nous apprendre. La réflexion proposée par ce texte s'avère alors particulièrement riche puisque l'évocation du sentiment amoureux permet de méditer sur la condition humaine.
Mobiliser ses connaissances
Victor Hugo a marqué la littérature française tant il s'est illustré, avec talent et succès, dans de nombreux genres littéraires. Très jeune, il se distingue par la qualité de ses poèmes. Ses drames romantiques, comme Hernani ou Ruy Blas, ont ensuite participé à l'évolution du théâtre français au xixe siècle. De nombreux lecteurs gardent également en mémoire les personnages de Notre-Dame de Paris ou des Misérables. Cet artiste talentueux a cependant vécu différentes épreuves qui ont eu des conséquences sur ses œuvres. En 1843, sa fille Léopoldine se noie avec son mari. Victor Hugo est anéanti et il évoquera cette perte dans Les Contemplations, en 1856. L'écrivain est alors en exil, victime d'une décision de Napoléon III, celui qu'il surnomme, dans un pamphlet, « Napoléon le Petit ». Dans ce poème, pourtant, loin de sombrer dans une méditation pessimiste, Victor Hugo cherche à célébrer les charmes de la vie.
La prosopopée est une personnification bien particulière qui consiste à donner la parole à un mort ou à un élément inanimé. Dans ce poème, Victor Hugo nous propose par exemple un dialogue singulier : « Que dit-il, le brin d'herbe ? et que répond la tombe ? » Peu à peu, le lecteur entend même « les prières des morts ». La prosopopée est ici importante car elle nous offre l'image d'une nature animée et nous interpelle.
Procéder par étapes
Commencez par relire attentivement ce texte pour en distinguer les caractéristiques importantes. Organisez ensuite vos remarques à travers un plan logique et cohérent. Vous pourrez notamment analyser les multiples contrastes qui structurent ce poème. Pensez à formuler, dès l'introduction, un projet de lecture précis. Demandez-vous par exemple ce que ce crépuscule peut apprendre à chaque être humain.
Enfin, n'oubliez pas qu'il s'agit d'un texte poétique : vous devez donc utiliser des outils propres à ce genre littéraire. Pensez notamment à analyser les rimes, à observer les rythmes, à interpréter les enjambements…
Dissertation
D'où provient, selon vous, l'émotion que l'on ressent à la lecture d'un texte poétique ? Vous répondrez à cette question en vous fondant sur les textes du corpus ainsi que sur les textes et œuvres que vous avez étudiés et lus.
Comprendre le sujet
Pour bien comprendre ce sujet, il est important d'analyser le terme « émotion ». La question évoque ainsi l'ébranlement que peut provoquer un texte poétique chez celui qui le lit. Cette émotion peut prendre différents visages selon les poèmes. Il pourra s'agir d'un sentiment positif, comme la gaieté, ou d'un sentiment plus sombre, comme la tristesse. L'émotion pourra également prendre la forme d'une indignation ou d'une révolte dans le cas de certains poèmes engagés qui dénoncent des injustices.
Vous devez donc réfléchir à ce qui, dans les poèmes, crée ou amplifie ces différentes émotions. La question interroge ainsi les spécificités du genre poétique. En quoi la poésie peut-elle davantage toucher le lecteur que le roman par exemple ? Qu'est-ce qui fait sa singularité, son essence ?
Mobiliser ses connaissances
Le sonnet illustre les spécificités de la poésie. Il s'agit d'une forme poétique d'origine italienne, notamment utilisée par Pétrarque. Introduit en France au début du xvie siècle, le sonnet a tout de suite été apprécié par les poètes de la Pléiade.
Cette forme est liée à de nombreuses contraintes. Un sonnet est en effet composé de quatorze vers, disposés en quatre strophes. Deux quatrains précèdent nécessairement deux tercets et les rimes peuvent également être organisées selon différents schémas.
Pourtant, ces contraintes ne brisent pas l'émotion : elles la renforcent. Baudelaire, qui a renouvelé au xixe siècle l'utilisation du sonnet, écrit ainsi dans sa correspondance : « Parce que la forme est contraignante, l'idée jaillit plus intense. […] Avez-vous observé qu'un morceau de ciel aperçu par un soupirail, ou entre deux cheminées, deux rochers, ou par une arcade, donnait une idée plus profonde de l'infini que le grand panorama vu du haut d'une montagne ? »
En jouant avec les rythmes et les sonorités, le sonnet nous rappelle également que la poésie entretient des liens forts avec la musique.
Procéder par étapes
Analysez la formulation de la question pour trouver le plan le plus adapté à votre dissertation. Ici, il ne s'agit pas de contredire l'affirmation proposée par le sujet mais de la développer. Votre plan sera donc thématique.
Il vous suffit ensuite de chercher différentes réponses à cette question. Chacune de ces réponses constituera une partie de votre développement. Organisez ces parties en sous-parties en utilisant des arguments et des exemples. Pensez à faire référence à des textes suffisamment variés. Attention : il faut ici vous concentrer sur le genre poétique.
Écriture d'invention
Un article paru dans une revue littéraire reproche aux poètes de privilégier des thèmes sérieux et graves. Vous répondez à cet article par une lettre destinée au courrier des lecteurs de cette revue. Votre réponse comportera des arguments qui s'appuieront sur les textes du corpus, sur ceux que vous avez étudiés en classe et sur vos lectures personnelles.
Comprendre le sujet
Le sujet précise explicitement la forme que doit prendre votre devoir. Il s'agit ici d'écrire une « lettre » adressée au courrier des lecteurs d'une « revue littéraire ». Cette lettre n'aura pas de destinataire bien précis : vous pourrez vous adresser à l'auteur de l'article, à la rédaction de cette revue ou encore aux autres lecteurs. En revanche, l'utilisation du « je » est ici attendue.
Plus précisément, votre lettre se présentera comme une « réponse » en réaction à un article de cette revue. Le verbe « reprocher » indique la tonalité polémique de cet article. Implicitement, vous êtes donc invité à prendre la défense des poètes qui choisissent de « privilégier des thèmes sérieux et graves ». Ces thèmes peuvent être variés, comme votre devoir le montrera. Certains auteurs pourront même se tourner vers certains thèmes qui sont à la fois légers et graves.
Ce sujet vous propose donc une réflexion sur la poésie mais aussi un véritable travail d'argumentation.
Mobiliser ses connaissances
Les sujets sérieux et graves ne manquent pas dans l'histoire de la poésie. Nombreux sont les poètes à avoir par exemple représenté la violence et la guerre. Dès le xvie siècle, Agrippa d'Aubigné a peint dans Les Tragiques l'horreur des guerres de religion entre protestants et catholiques. Les poètes évoquent également des drames qui peuvent toucher chaque être humain, comme la perte d'un être cher. Même l'amour, thème en apparence si léger, peut donner lieu à des poèmes plus graves. Louis Aragon a par exemple écrit un poème intitulé « Il n'y a pas d'amour heureux » :
« Rien n'est jamais acquis à l'homme ni sa force
Ni sa faiblesse ni son cœur et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n'y a pas d'amour heureux »
 

Écrire une lettre vivante vous permettra de capter l'attention de votre correcteur. L'écriture d'invention reste, en effet, un exercice littéraire. Plusieurs procédés peuvent enrichir votre style et dynamiser votre lettre. Vous pouvez par exemple varier la ponctuation. L'interrogation rhétorique sera notamment un outil argumentatif précieux. Les phrases exclamatives peuvent également se révéler utiles. En outre, les apostrophes permettront d'interpeller l'auteur de l'article ou encore les lecteurs de la revue.
Procéder par étapes
Au brouillon, commencez par chercher différents arguments permettant de prendre la défense des poètes. Vous pouvez également imaginer des extraits de l'article auquel vous allez répondre. Vous citerez ensuite ces extraits fictifs dans votre devoir afin de mieux les critiquer. Pensez à développer les termes présents dans la consigne : identifiez par exemple différents sujets « sérieux et graves » ainsi que des thèmes plus légers.
Lorsque vous aurez suffisamment d'idées et d'arguments, associez-les à des exemples précis. En effet, le sujet vous demande de vous appuyer sur des références issues du corpus et sur des connaissances plus personnelles.
Organisez ensuite votre lettre. Vous pouvez par exemple commencer par critiquer la vision des poètes évoquée dans l'article incriminé avant de développer votre propre conception de la poésie.
(1)Suaire : linceul, c'est-à-dire drap blanc qui enveloppe les défunts.
(2)Moires : les reflets changeants, mats ou brillants, de certains tissus.
(3)Vénus : peut désigner la planète qui se lève (appelée aussi l'étoile du soir ou l'étoile du berger), mais aussi la déesse de l'amour.
(4)Mousselines : étoffes de coton blanches portées par les promeneuses.
(5)Sépulcres : tombeaux.
(6)If : conifère souvent planté dans les cimetières.
(7)Coudrier : variété de noisetier.
(8)Javelle : brassée de céréales, destinée à être liée pour former une gerbe.
(9)Amble : allure dans laquelle le cheval lève les deux jambes du même côté, alternativement avec celles du côté opposé.
(10)Plain-chant : terme de musique qui désigne un chant dans lequel toutes les voix se font entendre à l'unisson.
(11)Les espaces blancs, aux vers 4, 9, 14, 19, 25, 27, sont voulus par le poète.
(12)Capucine : rouge orangé.
(13)Rilke : poète de langue allemande (1875-1926).
(14)Kyoto : ville du Japon.
(15)Bali : l'une des îles de l'Indonésie.
(16)Jacques Roubaud : poète et mathématicien contemporain de Claude Roy.

Corrigé

Question
Marchant dans les pas d'Orphée qui chantait son amour pour Eurydice, nombre de poètes ont exprimé dans leurs œuvres la force de l'amour. Ainsi, Victor Hugo dans « Crépuscule » puis Louis Aragon dans « Vers à danser » et Claude Roy dans « L'inconnue » évoquent tous le sentiment amoureux. Mais comment parviennent-ils à exprimer la richesse de ce sentiment bien particulier ? Pour répondre à cette question, nous verrons que le sentiment amoureux s'exprime à travers des situations variées mais aussi grâce aux ressources du registre lyrique. Pour finir, nous montrerons qu'il s'exprime également à travers des réflexions qui le concernent mais le dépassent.
Le sentiment amoureux s'exprime de différentes manières selon les poèmes. Le cadre évoqué varie tout d'abord d'un texte à l'autre. Dans le poème de Victor Hugo, l'amour est directement associé à la nature et au paysage crépusculaire, comme l'indique le titre. Le poète joue avec différents contrastes pour représenter un paysage à la fois « sombre » et plein de « lumière ». Louis Aragon évoque lui aussi un « ciel » mais il s'agit davantage d'un symbole. En revanche, Claude Roy décrit « les arbres en chœur », « les doigts de cuivre de l'automne » ainsi que des « feuilles roussies ». Mais les situations d'énonciation sont également variées. Dans « Crépuscule », Victor Hugo donne la parole à la nature qui devient un véritable personnage du poème, d'autant qu'elle interpelle directement le lecteur à travers un « vous ». Les poèmes de Louis Aragon et de Claude Roy semblent s'inscrire dans un échange, sorte de dialogue amoureux, puisque chaque « je » poétique s'adresse à un « tu » qui est aimé. « J'ai refermé sur toi mes bras », écrit ainsi Aragon tandis que Claude Roy affirme : « jamais je ne connaîtrais tous les chemins de ta rêverie ». Cette utilisation des pronoms est intéressante car elle indique l'importance de l'altérité dans la relation amoureuse.
Ces trois poètes parviennent également à tirer profit de toutes les ressources du registre lyrique. Le paysage décrit par Victor Hugo semble tout d'abord propice à une méditation poétique et romantique. Il exalte ainsi l'importance de l'amour, comme le prouve l'utilisation des phrases exclamatives : « Lèvre, cherche la bouche ! aimez-vous ! » Le champ lexical de l'amour est employé mais les sentiments s'expriment de manière indirecte. Dans les textes de Louis Aragon et de Claude Roy, les émotions semblent beaucoup plus personnelles grâce à l'emploi du pronom « je ». Les deux poètes décrivent la force du sentiment amoureux, capable d'ébranler le « je ». « Et tant je t'aime que j'en tremble », écrit ainsi Aragon avant de réunir définitivement le « je » et le « tu » dans un « nous » : « Aussi longtemps que tu voudras/ Nous dormirons ensemble ». Claude Roy représente également une forme de « bonheur » : « chaque matin je m'émerveille/ en découvrant à mon côté     la mieux connue des inconnues ». Il faut enfin relever l'importance de la musicalité dans ces textes. Le lyrisme se présente en effet comme une expression musicale des sentiments. Hugo et Aragon jouent avec les rimes et les rythmes, à tel point qu'Aragon intitule son poème « Vers à danser ». Claude Roy, quant à lui, utilise le champ lexical de la musique, dès le premier vers de son poème et dans la suite de son texte.
Enfin, le sentiment amoureux s'exprime à travers des réflexions plus vastes. Il s'agit tout d'abord de réfléchir au temps qui passe. Claude Roy évoque, au vers 20, les « ans » et les « années » qui ne suffiraient pas pour « [déchiffrer] entière » la femme aimée. Il constate également qu'il « se fait un peu tard pour maîtriser le piano ». Louis Aragon mêle les temps et place son poème au carrefour du passé, du présent et du futur. Enfin, Victor Hugo nous propose une réflexion sur la mort qui est ici liée à l'amour : « Les mortes d'aujourd'hui furent jadis les belles. » Mais la leçon que le lecteur est invité à tirer de ces vers n'est pas sombre. Il s'agit au contraire d'aimer l'autre et, à travers lui, la vie. « Vivez ! », peut-on lire dans « Crépuscule », dont le dernier mot est par ailleurs « vivants ». Claude Roy célèbre également les plaisirs de la vie, malgré les limites de la condition humaine : « Plus je me sens rétrécir de l'écorce et du temps/ plus la vie est vaste plus le monde est grand/ Mais ça ne me fâche pas […]/ Tout ça n'a pas beaucoup d'importance ». Le sentiment amoureux s'inscrit en définitive dans un carpe diem qui nous invite à aller à la rencontre du monde et de ses plaisirs.
Nous ne pouvons donc que constater la richesse du sentiment amoureux dans ces poèmes. Les auteurs utilisent des moyens poétiques variés pour célébrer l'amour, mais aussi pour nous faire réfléchir sur la fragilité et la douceur de la vie. Victor Hugo, Louis Aragon et Claude Roy prouvent donc que ce thème a encore de beaux jours devant lui.
Travaux d'écriture : commentaire
Introduction
Le recueil Les Contemplations, publié pour la première fois en 1856, est marqué par le souvenir de Léopoldine Hugo. La fille de Victor Hugo s'est noyée avec son mari en 1843, et le poète évoque, à de nombreuses reprises, ce souvenir qui le hante encore, bien des années plus tard. La mort joue donc un rôle important dans ce recueil. Pour autant, Victor Hugo n'oublie pas de célébrer les charmes de la vie et l'importance de l'amour. « Crépuscule », extrait de la partie intitulée « Autrefois », illustre parfaitement ce constat. Ce poème écrit en alexandrins et constitué de sept quatrains nous emporte en effet dans un paysage crépusculaire qui pourrait sembler bien sombre. Seulement, comme souvent, Victor Hugo va manier avec talent les contrastes pour mieux toucher son lecteur. Nous nous demanderons donc comment ce paysage devient l'occasion d'une méditation sur la condition humaine. Pour répondre à cette question, nous commencerons par noter que ce crépuscule a tout d'un paysage romantique. Mais nous montrerons dans un deuxième temps que ce paysage est également vivant, avant de nous intéresser aux leçons que le lecteur est invité à tirer du spectacle qu'il contemple.
I. Un paysage romantique
1. Un crépuscule à la fois sombre…
Les auteurs romantiques affectionnent les paysages sombres et intrigants. Ce « crépuscule » réunit ces caractéristiques. L'auteur décrit ainsi, dès le tout premier vers, « l'étang mystérieux, suaire aux blanches moires ». La métaphore crée une atmosphère étrange et l'adjectif « mystérieux » est mis en valeur par la diérèse, tout comme le substantif « suaire ». Le lecteur est invité à pénétrer dans un paysage associé à la nuit mais aussi à la mort. « Les arbres sont profonds et les branches sont noires », précise le poète au vers 3. Il évoque également « l'ombre » à plusieurs reprises, ainsi que « la nuit » ou encore « la forme d'un toit noir ». Les rimes permettent en outre de réunir l'obscurité et la mort. Dans le troisième quatrain, le poème associe le substantif « tombe » et le verbe « tombe », qui évoque la nuit. Le décor pourrait même paraître lugubre. Nous nous promenons ainsi entre « les sépulcres » et « les tombes » et nous observons un « tombeau » : Victor Hugo insiste sur cet aspect du texte en utilisant des répétitions et en multipliant les synonymes. Ce « crépuscule » semble par ailleurs propice à la méditation et à la rêverie, comme le prouve l'attitude de l'ange qui, à la fin du texte, est « rêveur ».
2. … et lumineux
Mais l'auteur reste également fidèle à ses principes romantiques. Il cherche, comme souvent, à créer d'importants contrastes pour mieux toucher l'imagination et la sensibilité du lecteur. Le premier vers évoque ainsi de « blanches moires » qui viennent s'opposer à la noirceur de l'étang. L'évocation de « Vénus », qui désigne à la fois la déesse et l'étoile, participe à cette illumination : la nature semble allumer, dans la noirceur de la nuit, quelques points de lumière. L'allitération en [v], au vers 4 et au vers 5, contribue à mettre en valeur cette référence à Vénus. Tout le reste du poème est parcouru par une forme de luminosité. Au vers 7, une antithèse, associée à un chiasme, rassemble « les sentiers bruns » et les « blanches mousselines ». Du plus petit élément jusqu'au plus grand, tout semble venir éclairer cette nuit. Ainsi « le ver luisant dans l'ombre erre avec son flambeau », tandis que « l'étoile aux cieux, ainsi qu'une fleur de lumière,/ Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur. » Les adjectifs sont ici mélioratifs et la métaphore est beaucoup plus positive. Le paysage ne peut que charmer l'imagination et la sensibilité du lecteur.
Comme souvent dans les œuvres de Victor Hugo, l'ombre est donc associée à la lumière, et ce crépuscule nous offre un clair-obscur digne des plus beaux paysages romantiques. Mais le poète va plus loin en donnant vie à cette nature qui s'anime sous nos yeux.
II. Un paysage vivant
1. Une nature animée
Loin d'être figé, ce paysage semble agité. Le deuxième vers du poème s'achève ainsi sur un verbe de mouvement : « au fond du bois la clairière apparaît ». La clairière semble surgir de l'obscurité. De même, au début de ce vers, l'enjambement permet de mettre en valeur le verbe « frissonne ». Les images poétiques et les rythmes s'associent alors pour donner vie à ce paysage. En outre, le ver luisant « erre » dans l'ombre tandis que « le vent » et « Dieu » font « tressaillir » le « brin d'herbe » et « le tombeau ». La répétition du verbe « tressaillir » contribue à animer cette nature vibrant sous nos yeux. Aux vers 23 et 24, la lumière semble elle aussi se diffuser et se déposer, comme le parfum d'une fleur. Nous pouvons donc constater ici une forme d'union entre le Créateur et sa Création. De ce tableau typiquement romantique se dégage finalement une impression d'harmonie et de vie. De l'infiniment petit à l'infiniment grand, la nature s'anime peu à peu, comme le prouve l'union, à travers la lumière, du ver luisant et de Vénus. Le lecteur est confronté à un véritable spectacle où se mêlent, en outre, différentes sensations comme la vue, bien évidemment, mais aussi l'ouïe ou encore le toucher. Lorsqu'il décrit la « fleur de lumière » et sa « splendide fraîcheur », Victor Hugo nous offre même une synesthésie.
2. Les pouvoirs de la prosopopée
Mais le poète va jusqu'à donner la parole à cette nature à travers une longue prosopopée. Nous pouvons ainsi lire, au vers 8, que « l'herbe s'éveille et parle aux sépulcres dormants ». La nature prend vie et, à nouveau, nous relevons ici un contraste souligné par l'antithèse. Nous sommes donc invités à tendre l'oreille pour entendre ce que la nature veut nous dire : « Que dit-il, le brin d'herbe ? et que répond la tombe ? » Les discours commencent alors à se mêler. Si le poète interpelle le lecteur au début du texte, c'est bien la nature qui semble prendre le relais pour adresser aux « amants » qui passent dans l'ombre un message à la fois simple et riche : « Aimez, vous qui vivez ! on a froid sous les ifs./ Lèvre, cherche la bouche ! aimez-vous ! la nuit tombe ;/ Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs. » L'utilisation du « vous » ainsi que les phrases interrogatives ou exclamatives permettent en outre de toucher directement le lecteur. Mais la prosopopée devient de plus en plus complexe au fil du poème. L'absence de guillemets permet ainsi de mêler les discours. Peu à peu, comme une forme d'union des êtres et de la nature, ce sont les morts qui semblent s'adresser aux vivants. C'est ce que suggère le dernier vers du poème qui associe « les prières des morts aux baisers des vivants ».
La méditation sur le sentiment amoureux est particulièrement riche parce qu'elle s'exprime par l'intermédiaire d'une nature à la fois animée et vivante. Le poète peut alors nous offrir une réflexion sur la fragilité et la grandeur de la condition humaine.
III. Une méditation sur la condition humaine
1. Du Memento mori
« Memento mori », « souviens-toi que tu mourras », semble murmurer ce paysage à chaque être humain. Cette célèbre formule latine semble appropriée car Victor Hugo représente le temps qui passe inexorablement et mène les hommes vers le « sépulcre », « la tombe » ou « le tombeau ». « Les mortes d'aujourd'hui furent jadis les belles », écrit le poète au vers 17. L'opposition de « jadis » et « aujourd'hui » indique parfaitement que la beauté, comme les fleurs, finit elle aussi par se faner. La « prière » des morts peut également toucher les vivants, d'autant qu'elle a, parfois, des accents lyriques, comme l'indiquent l'utilisation du « Ô » ou les phrases exclamatives. En donnant la parole à la nature et en nous faisant partager « les prières des morts », Victor Hugo nous rappelle que nous sommes, nous aussi, destinés à finir « sous les ifs », dans « le froid » et « pensifs ». Le pronom indéfini « on », utilisé à de nombreuses reprises, se révèle ici précieux : il lie notre destin à celui de cette nature dont nous faisons partie : « Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie,/ On emporta d'amour, on l'emploie à prier. »
2. … au Carpe diem
Mais le Memento mori nous entraîne toujours, dans ce poème, vers un Carpe diem. Puisque la vie est courte et que la mort est nécessairement au bout du chemin, il est important de profiter de l'existence : c'est ce que suggèrent les nombreux verbes à l'impératif comme « aimez », au vers 10 ou « aimez-vous » aux vers 11 et 25. Le corps est également évoqué au vers 11 : « Lèvre, cherche la bouche ! » Les amants sont invités, par cette métonymie, à profiter de la douceur et des plaisirs de l'amour. L'exhortation dépasse même le cadre du sentiment amoureux. « Vivez », peut-on lire au vers 13… Le poète évoque également « le mois où les fraises sont mûres », comme une invitation à cueillir les fruits et à goûter aux plaisirs de la vie. Les derniers vers nous indiquent bien que Victor Hugo n'occulte jamais l'importance de la mort, mais tout se passe comme si cette dernière ne donnait que plus de valeur à l'existence. Comme le « ver luisant », le poète, grâce à ses vers, illumine l'ombre avec le flambeau de son poème. Il est aussi à l'image de cet « ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents », et « Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures,/ Les prières des morts aux baisers des vivants. ». Nous pouvons en outre noter que c'est bien la vie qui, dans ce poème, a le dernier mot.
Conclusion
Ce crépuscule nous propose donc un paysage romantique capable de charmer, d'émouvoir et de faire réfléchir le lecteur. Victor Hugo parvient ici à nous offrir un portrait de la nature particulièrement riche dans lequel se reflète, en définitive, toute la condition humaine. Ce poème n'est pas sans rappeler certains textes de Ronsard. Ce dernier évoque lui aussi la fragilité de la condition humaine tout en invitant le lecteur à profiter des plaisirs de la vie. « Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain :/ Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie », écrit-il dans un poème des Sonnets pour Hélène.
Travaux d'écriture : dissertation
Introduction
Étymologiquement, le poète est un créateur. Le terme « poésie » est en effet hérité d'un mot grec signifiant « création » ou « fabrication ». L'écrivain utilise ainsi les ressources du langage pour forger des œuvres singulières. Mais, ce faisant, il crée également des émotions chez celui qui le lit. Nombreux sont les poèmes qui sont en effet parvenus à ébranler les lecteurs et à les marquer durablement. Mais d'où provient cette émotion bien particulière que l'on ressent à la lecture d'un texte poétique ? Pour répondre à cette question, il est nécessaire d'avoir à l'esprit que cette émotion peut prendre différentes formes et différents visages. Il importe également de comprendre ce qui fait l'essence de la poésie. Nous commencerons donc par rappeler que la poésie entretient des liens forts avec la musique, et que cette musicalité n'est pas étrangère aux émotions qu'elle crée. Seulement, nous montrerons ensuite que ce sont aussi les thèmes choisis par les poètes qui touchent les lecteurs. Enfin, nous analyserons les spécificités du langage poétique.
I. « De la musique avant toute chose »
1. Jouer avec les sonorités
Selon Paul Verlaine, la poésie serait « de la musique avant toute chose », comme il l'affirme son Art poétique. En effet, à l'instar du musicien, le poète cherche à jouer avec les sonorités. Il crée des liens à la fois sémantiques et phonétiques. Les rimes permettent par exemple de mettre certains termes en valeur. Dans « Crépuscule », Victor Hugo fait ainsi rimer « envie » et « vie » pour évoquer le topos du Carpe diem. Dans « Vers à danser », Louis Aragon fait rimer « à l'amble » et « ensemble » pour montrer les liens qui unissent le « je » au « tu ». Mais les sonorités peuvent aussi rassembler des termes à l'intérieur des vers grâce aux assonances et aux allitérations. Victor Hugo et Claude Roy utilisent le son [v] lorsqu'ils écrivent « Avez-vous vu Vénus […] ? » et « le vif vent vert ». Racine retranscrit pour sa part les sonorités sifflantes associées au serpent dans Andromaque, une tragédie en vers qui se présente comme un véritable poème dramatique : « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? » Véritable musicien du langage, le poète parvient donc à toucher notre sensibilité grâce à l'alliance parfaite du sens et des sons.
2. Jouer avec les rythmes
Mais l'émotion ressentie devant un poème tient également dans l'utilisation subtile des rythmes. Certains poètes cherchent à créer une impression de régularité en utilisant un même type de vers tout au long du poème. Ils peuvent aussi répéter un vers afin de créer une forme de refrain, comme Louis Aragon dans « Vers à danser ». Ce poème n'est pas sans rappeler la ballade, genre très utilisé à la fin du Moyen Âge, qui repose précisément sur la répétition d'un même vers à la fin de chaque strophe. La « Ballade des pendus » et la « Ballade des dames du temps jadis » de François Villon se révèlent par exemple particulièrement touchantes. Victor Hugo brise quant à lui la monotonie de l'alexandrin en déplaçant la césure ou en multipliant les enjambements. Les poètes du xxe siècle vont encore plus loin en écrivant en vers libres. Chaque poète cherche donc à trouver le rythme le plus à même de mettre en valeur l'émotion qu'il cherche à transmettre. Comme l'écrit Léopold Sédar Senghor : « Seul le rythme provoque le court-circuit poétique et transforme le cuivre en or, la parole en verbe. »
3. Poésie et chanson
Nous comprenons donc pourquoi la poésie et la chanson entretiennent des liens si forts. À l'origine, les poèmes n'étaient pas faits pour être lus en silence mais pour être dits et chantés. Au xxe siècle, de nombreux chanteurs ont mis en musique des textes poétiques. George Brassens a par exemple chanté la « Ballade des dames du temps jadis » de François Villon ou « Il n'y a pas d'amour heureux » de Louis Aragon. Léo Ferré a interprété les plus grands poèmes de Verlaine. Plus récemment, le chanteur Jean-Louis Murat a lui aussi consacré tout un album à des textes de Charles Baudelaire. Ridan a également adapté un célèbre poème de Du Bellay qui commence par ce vers : « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage ». Ces mariages particulièrement heureux indiquent bien que, comme la chanson, la poésie peut parvenir à toucher notre sensibilité de manière instantanée.
Une partie de l'émotion ressentie à la lecture d'un poème provient donc bien cette musicalité. Pour autant, il ne faut sans doute pas s'en tenir à une approche purement formelle.
II. Un cri du cœur et de l'esprit
1. Les pouvoirs du lyrisme
Les auteurs du mouvement Parnasse ont défendu une vision formelle de la poésie. Ils affirmaient en effet que le poème devait avoir pour seule fonction de créer un plaisir esthétique. Il s'agit alors de sculpter le langage comme une pierre précieuse : c'est ce que nous rappelle Émaux et Camées, le titre du recueil de Théophile Gautier. Or, cette conception de la poésie peut sembler réductrice. Le lyrisme ne tient pas seulement à la musicalité. Il tire également ses pouvoirs de quelques thèmes importants. Les poètes romantiques, dans la première moitié du xixe siècle, ont ainsi évoqué des sentiments personnels pour les transmettre au lecteur. Ils représentent alors leur tristesse ou leur mélancolie. Musset affirme même que « les plus désespérés sont les chants les plus beaux », avant d'ajouter : « et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots ». La mort fait aussi partie des thèmes qui bouleversent les lecteurs. Dans Les Méditations poétiques, Lamartine évoque la perte de la femme aimée, tandis que Victor Hugo, dans Les Contemplations, fait référence à la brutale disparition de sa fille. Au xxe siècle, Paul Éluard a lui aussi évoqué la mort de sa femme Nusch : « Morte visible Nusch invisible et plus dure/ […] Mon passé se dissout je fais place au silence. »
2. Une fenêtre ouverte sur le monde
Les poètes représentent également le monde qui les entoure. Certains auteurs créent des paysages qui deviennent les miroirs de leurs états d'âme. Paul Verlaine, dans sa célèbre « Ariette oubliée III » écrit par exemple : « Il pleure dans mon cœur/ Comme il pleut sur la ville ». Mais la poésie peut tout aussi bien nous prendre par la main et nous inviter à profiter des charmes du monde qui nous entoure. Beaucoup de poètes utilisent ainsi le topos du Carpe diem pour chanter la beauté de la vie. Ronsard nous pousse à profiter des douceurs de l'amour, comme dans les Sonnets à Hélène. Victor Hugo, avec « Crépuscule », s'inscrit dans cette tradition tout en la renouvelant. Dans le Second Livre des odes, Ronsard attire également notre attention sur les plaisirs simples de l'existence : « Achète des abricots,/ des pompons, des artichauts,/ des fraises, et de la crème :/ c'est en été ce que j'aime,/ quand sur le bord d'un ruisseau/ je les mange au bruit de l'eau,/ étendu sur le rivage,/ ou dans un antre sauvage. » C'est aussi cette variété de sentiments qui fait la richesse de la poésie et des émotions qu'elle procure.
3. Un cri de colère
L'émotion peut enfin prendre la forme d'un cri de colère et de révolte. La poésie engagée vise elle aussi à toucher le lecteur. Il pourra par exemple s'agir de représenter la violence de la guerre. Rimbaud, dans un poème intitulé « Le Mal », décrit un paysage qui ne peut pas laisser le lecteur insensible : « Tandis que les crachats rouges de la mitraille/ Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu ;/ Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,/ Croulent les bataillons en masse dans le feu… » Nous remarquons ici que Rimbaud utilise toujours les sonorités, mais les rimes ou les allitérations sont mises au service de la dénonciation. Il ne s'agit donc plus d'un simple jeu formel, à la fois léger et gratuit. Le poète ne reste pas insensible face à la douleur qui l'entoure et il cherche bien à transmettre une partie de son indignation au lecteur.
La forme est donc, le plus souvent, mise au service du fond. Mais la spécificité du genre poétique tient également à l'utilisation bien particulière que les poètes font du langage.
III. Une autre langue
1. Une langue plus pure
La langue poétique pourra sembler plus pure que celle que nous retrouvons dans d'autres genres. Il y a tout d'abord, dans bon nombre de poèmes, une exigence de brièveté qui condense et renforce l'émotion. Le sonnet est par exemple une forme à la fois brève et très codifiée. Or, ces normes ne contraignent pas le poète. Au contraire, elles lui permettent de toucher encore davantage le lecteur. Au sujet du sonnet, Baudelaire écrit justement dans sa correspondance : « Parce que la forme est contraignante, l'idée jaillit plus intense. […] Avez-vous observé qu'un morceau de ciel aperçu par un soupirail, ou entre deux cheminées, deux rochers, ou par une arcade, donnait une idée plus profonde de l'infini que le grand panorama vu du haut d'une montagne ? » Le choix des termes est également important. Pour Mallarmé, si la poésie ébranle le lecteur, c'est parce qu'elle parvient à « donner un sens plus pur aux mots de la tribu ».
2. Illuminations
La poésie atteint en outre le lecteur grâce à la force des images forgées par les auteurs. Les poètes utilisent ainsi fréquemment les métaphores pour créer un monde nouveau. Le lecteur découvre alors de véritables illuminations poétiques, pour reprendre le titre d'un des plus beaux recueils d'Arthur Rimbaud. Dans Illuminations, ce dernier nous emporte dans un monde d'une incroyable richesse, fait d'images poétiques et de multiples sensations. C'est notamment ce qui fait qu'un poème en prose, même s'il n'a plus la musicalité des vers, reste profondément poétique. Comme le précise Rimbaud dans une lettre adressée à Paul Demeny, le poète devient alors un « voyant ». Victor Hugo, dans « Fonction du poète », voit également le poète comme un guide qui éclaire les autres hommes. Comme Prométhée, le poète apporte une forme de lumière. C'est pourquoi Rimbaud affirme en outre que « le poète est vraiment voleur de feu ». Il ajoute enfin, comme pour mieux résumer ce qui fait pour lui la force de la poésie et de l'émotion qu'elle procure : « Cette langue sera de l'âme pour l'âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs. »
3. Décalages
En somme, la poésie parvient bel et bien à nous proposer un langage différent, une langue que nous reconnaissons mais qui est pourtant en décalage par rapport à celle que nous employons tous les jours. Les poètes surréalistes l'avaient bien compris, eux qui maniaient volontiers les contrastes et les associations audacieuses pour amener le lecteur à porter un regard neuf sur le monde et le langage. Paul Éluard écrit ainsi : « La terre est bleue comme une orange/ Jamais une erreur les mots ne mentent pas ». Les poètes surréalistes cherchent notamment à marcher dans les pas de Lautréamont qui cultivait l'audace et le mystère, créant des textes étranges, beaux « comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie ! » En somme, l'émotion que procure la poésie provient également de ce voyage singulier qui nous invite à redécouvrir sans cesse cette langue que nous croyons bien connaître.
Conclusion
La poésie est donc bien un genre à part. Entre musique et littérature, le poème parvient à rassembler la force de la forme et la profondeur du fond pour créer une nouvelle langue, à la fois très proche et tellement différente de celle que nous utilisons chaque jour. Il s'agit donc bien, pour reprendre une célèbre expression de Rimbaud, de « trouver une langue ». En définitive, c'est également le lecteur qui donnera à ces mots parfois mystérieux tout leur sens. Comme l'écrit très justement Jacques Roubaud, « chaque nouvelle lecture d'un poème ancien fait un poème nouveau » !
Travaux d'écriture : écriture d'invention
À l'attention du courrier des lecteurs de la revue Lis tes ratures
Depuis des années, je suis un lecteur fidèle de Lis tes ratures et j'ai toujours apprécié la qualité des articles de votre revue. Votre dernier numéro, pourtant, m'a tellement déçu qu'il m'est impossible de rester plus longtemps muet.
Un article m'a tout simplement révolté. Il s'agit de celui qui a été écrit par un certain M. Homais. Je n'avais, jusqu'à présent, jamais eu l'occasion de lire les remarques de ce journaliste, et c'est heureux. M. Homais s'est en effet livré à une attaque particulièrement honteuse, attaque qui ne vise pas seulement les poètes, mais qui porte atteinte à l'ensemble des écrivains et même, en définitive, à l'art.
« Pourquoi ces poètes se roulent-ils ainsi dans l'ignoble boue du malheur ? Pourquoi cherchent-ils à salir nos esprits par leurs visions désespérées et désespérantes ? » Voilà les questions qui agitent l'auteur de cet article. Elles nous replongent dans les plus sombres heures de la littérature, lorsque les écrivains étaient critiqués et pourchassés, lorsqu'on leur intentait de honteux procès pour des œuvres injustement accusées d'immoralité.
Il en va pourtant de l'honneur des poètes de ne pas détourner le regard et d'affronter le malheur qui touche tant d'hommes et de femmes. Car quels sont, au juste, les thèmes sérieux et graves qui inquiètent tant M. Homais ? La guerre peut par exemple heurter les esprits, j'en conviens. Mais les poètes, loin de rendre les armes face à cette violence, s'engagent courageusement, allant parfois jusqu'à mettre leur vie en péril. Il suffit par exemple de se souvenir de ce recueil publié clandestinement pendant la Seconde Guerre mondiale, recueil justement intitulé L'Honneur des poètes. Des siècles plus tôt, Agrippa d'Aubigné a évoqué dans Les Tragiques la guerre qui a opposé les catholiques et les protestants. Claude Roy, au xxe siècle, a lui aussi montré que le poète ne doit pas ignorer le sang qui coule près de lui. Je me permets de le citer, car ses mots sont plus profonds que les miens : « Le poète n'est pas celui qui dit Je n'y suis pour personne/ Le poète dit J'y suis pour tout le monde/ Ne frappez pas avant d'entrer/ Vous êtes déjà là/ Qui vous frappe me frappe ». La mort peut également faire office de sujet grave. Mais devons-nous l'ignorer pour autant ? Ce thème nous a offert de superbes recueils. Je pense par exemple aux auteurs romantiques. Qui n'a pas en mémoire « Le Lac » de Lamartine ? Qui ne tremble pas d'émotion en lisant les poèmes que Victor Hugo consacre à la mort de sa chère Léopoldine ?
Oui, monsieur Homais, ces poèmes sont d'authentiques œuvres d'art ! Les artistes subliment cette détresse et cette tristesse que vous vous contentez de mépriser et d'ignorer. Tous pourraient dire, comme Baudelaire qui ne répugnait pas à décrire une charogne : « Ô vous, soyez témoins que j'ai fait mon devoir/ Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte./ Car j'ai de chaque chose extrait la quintessence,/ Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or. » Les rythmes, les sonorités, les jeux sémantiques, les images poétiques : tout est rassemblé dans ces textes qui nous élèvent et nous grandissent. Et quand les poètes s'attaquent à l'injustice ou à la bêtise, c'est l'esprit qui triomphe de la barbarie. Mais pour atteindre cette pureté, pour nous transmettre cette émotion, le poète doit accepter d'aller à la rencontre du monde tel qu'il est, et non tel qu'il devrait être. « Ces poètes ne sont plus des artistes », osez-vous écrire. Quelle étrange conception de l'art et de la poésie ! Rimbaud, pourtant, affirmait dans cette magnifique lettre adressée à Paul Demeny : « Il s'agit de faire l'âme monstrueuse : à l'instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s'implantant et se cultivant des verrues sur le visage.
Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant.
Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. »
J'entends bien la critique qui est faite à ces artistes. Je reconnais qu'il y a de belles choses à représenter et que le monde n'est pas fait que de sang et de malheur. Les poètes ne l'ignorent pas, eux qui peuvent aussi célébrer le bonheur, comme Rimbaud le fait dans « Roman » par exemple. Mais c'est aussi en évoquant les sujets graves que les poètes parviennent à nous montrer la beauté du monde. Évoquer la mort permet bien souvent de célébrer la vie. Victor Hugo, dans un poème intitulé « Crépuscule », ne sépare jamais la noirceur et la blancheur, la mort et la vie. La lumière a en effet besoin de l'ombre pour exister et c'est dans ce clair-obscur que la littérature semble la plus belle. Ronsard lui-même, tout en nous répétant « Carpe diem ! » pour mieux nous inviter à profiter de chaque jour, décrit les ravages de la vieillesse.
Les lecteurs de votre revue, parce qu'ils aiment et connaissent la poésie, partageront mon opinion, j'en suis certain. Les auteurs ne doivent pas dédaigner les sujets graves et sérieux. Ces thèmes font partie de l'histoire de l'humanité et la poésie parvient à les sublimer. Ils nous poussent, en outre, à prendre conscience, comme par contraste, de la valeur et de la beauté de la vie. Musset avait donc raison, quand il écrivait, dans « Le Pélican » : « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux ». Et ce grand poète d'ajouter : « c'est ainsi que font les grands poètes./ Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps ; […]/ Leurs déclamations sont comme des épées :/ Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant,/ Mais il y pend toujours quelque goutte de sang » !