Corpus : Stendhal, Flaubert, Zola, Proust (sujet national, juin 2014, série L)

Énoncé

Objet d'étude : Le personnage de roman, du xviie siècle à nos jours
Corpus : Stendhal, Gustave Flaubert, Émile Zola, Marcel Proust
Texte 1
La Chartreuse de Parme raconte l'itinéraire d'un jeune aristocrate italien, Fabrice del Dongo. Victime d'une vengeance, le personnage est emprisonné dans la citadelle de Parme. Le gouverneur de cette forteresse est le général Fabio Conti, que Fabrice avait croisé avec sa fille Clélia sept années plus tôt. Fabrice vient de revoir la jeune fille.
« Il courut aux fenêtres ; la vue qu'on avait de ces fenêtres grillées était sublime : un seul petit coin de l'horizon était caché, vers le nord-ouest, par le toit en galerie du joli palais du gouverneur, qui n'avait que deux étages ; le rez-de-chaussée était occupé par les bureaux de l'état-major ; et d'abord les yeux de Fabrice furent attirés vers une des fenêtres du second étage, où se trouvaient, dans de jolies cages, une grande quantité d'oiseaux de toute sorte. Fabrice s'amusait à les entendre chanter, et à les voir saluer les derniers rayons du crépuscule du soir, tandis que les geôliers(1) s'agitaient autour de lui. Cette fenêtre de la volière n'était pas à plus de vingt-cinq pieds de l'une des siennes, et se trouvait à cinq ou six pieds en contrebas, de façon qu'il plongeait sur les oiseaux.
Il y avait lune ce jour-là, et au moment où Fabrice entrait dans sa prison, elle se levait majestueusement à l'horizon à droite, au-dessus de la chaîne des Alpes, vers Trévise. Il n'était que huit heures et demie du soir, et à l'autre extrémité de l'horizon, au couchant, un brillant crépuscule rouge orangé dessinait parfaitement les contours du mont Viso et des autres pics des Alpes qui remontent de Nice vers le Mont-Cenis et Turin ; sans songer autrement à son malheur, Fabrice fut ému et ravi par ce spectacle sublime. « C'est donc dans ce monde ravissant que vit Clélia Conti ! avec son âme pensive et sérieuse, elle doit jouir de cette vue plus qu'un autre ; on est ici comme dans des montagnes solitaires à cent lieues de Parme. » Ce ne fut qu'après avoir passé plus de deux heures à la fenêtre, admirant cet horizon qui parlait à son âme, et souvent aussi arrêtant sa vue sur le joli palais du gouverneur que Fabrice s'écria tout à coup : « Mais ceci est-il une prison ? est-ce là ce que j'ai tant redouté ? » Au lieu d'apercevoir à chaque pas des désagréments et des motifs d'aigreur, notre héros se laissait charmer par les douceurs de la prison. »
Stendhal, La Chartreuse de Parme, partie II, chapitre XVIII, extrait (1839).

Texte 2
Emma a épousé Charles Bovary, un officier de santé. Elle mène une vie plate et médiocre, bien différente du bonheur que lui faisaient imaginer ses lectures romanesques au couvent où elle a fait ses études. Elle sombre peu à peu dans l'ennui et la mélancolie.
« Un soir que la fenêtre était ouverte, et que, assise au bord, elle venait de regarder Lestiboudois, le bedeau(2), qui taillait le buis, elle entendit tout à coup sonner l'angélus(3).
On était au commencement d'avril, quand les primevères sont écloses ; un vent tiède se roule sur les plates-bandes labourées, et les jardins, comme des femmes, semblent faire leur toilette pour les fêtes de l'été. Par les barreaux de la tonnelle et au-delà tout alentour, on voyait la rivière dans la prairie, où elle dessinait sur l'herbe des sinuosités vagabondes. La vapeur du soir passait entre les peupliers sans feuilles, estompant leurs contours d'une teinte violette, plus pâle et plus transparente qu'une gaze subtile arrêtée sur leurs branchages. Au loin, des bestiaux marchaient ; on n'entendait ni leurs pas, ni leurs mugissements ; et la cloche, sonnant toujours, continuait dans les airs sa lamentation pacifique.
À ce tintement répété, la pensée de la jeune femme s'égarait dans ses vieux souvenirs de jeunesse et de pension. Elle se rappela les grands chandeliers, qui dépassaient sur l'autel les vases pleins de fleurs et le tabernacle(4) à colonnettes. Elle aurait voulu, comme autrefois, être encore confondue dans la longue ligne des voiles blancs, que marquaient de noir çà et là les capuchons raides des bonnes sœurs inclinées sur leur prie-Dieu ; le dimanche, à la messe, quand elle relevait sa tête, elle apercevait le doux visage de la Vierge parmi les tourbillons bleuâtres de l'encens qui montait. Alors un attendrissement la saisit ; elle se sentit molle et tout abandonnée, comme un duvet d'oiseau qui tournoie dans la tempête ; et ce fut sans en avoir conscience qu'elle s'achemina vers l'église, disposée à n'importe quelle dévotion, pourvu qu'elle y absorbât son âme et que l'existence entière y disparût. »
Gustave Flaubert, Madame Bovary, partie II, chapitre VI, extrait (1857).

Texte 3
Gervaise Macquart, une jeune provinciale, a suivi Lantier, son amant, à Paris. Vers cinq heures du matin, tandis que ses deux enfants dorment paisiblement, Gervaise, accoudée à la fenêtre de sa chambre d'hôtel, s'inquiète de l'absence de Lantier qui n'est pas rentré de la nuit.
« L'hôtel se trouvait sur le boulevard de la Chapelle(5), à gauche de la barrière Poissonnière. C'était une masure(6) de deux étages, peinte en rouge lie de vin jusqu'au second, avec des persiennes pourries par la pluie. Au-dessus d'une lanterne aux vitres étoilées, on parvenait à lire, entre les deux fenêtres : Hôtel Boncœur, tenu par Marsoullier, en grandes lettres jaunes, dont la moisissure du plâtre avait emporté des morceaux. Gervaise, que la lanterne gênait, se haussait, son mouchoir sur les lèvres. Elle regardait à droite, du côté du boulevard de Rochechouart, où des groupes de bouchers, devant les abattoirs, stationnaient en tabliers sanglants ; et le vent frais apportait une puanteur par moments, une odeur fauve de bêtes massacrées. Elle regardait à gauche, enfilant un long ruban d'avenue, s'arrêtant, presque en face d'elle, à la masse blanche de l'hôpital de Lariboisière, alors en construction. Lentement, d'un bout à l'autre de l'horizon, elle suivait le mur de l'octroi(7), derrière lequel, la nuit, elle entendait parfois des cris d'assassinés ; et elle fouillait les angles écartés, les coins sombres, noirs d'humidité et d'ordure, avec la peur d'y découvrir le corps de Lantier, le ventre troué de coups de couteau. Quand elle levait les yeux, au-delà de cette muraille grise et interminable qui entourait la ville d'une bande de désert, elle apercevait une grande lueur, une poussière de soleil, pleine déjà du grondement matinal de Paris. Mais c'était toujours à la barrière Poissonnière qu'elle revenait, le cou tendu, s'étourdissant à voir couler, entre les deux pavillons trapus de l'octroi, le flot ininterrompu d'hommes, de bêtes, de charrettes, qui descendait des hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y avait là un piétinement de troupeau, une foule que de brusques arrêts étalaient en mares sur la chaussée, un défilé sans fin d'ouvriers allant au travail, leurs outils sur le dos, leur pain sous le bras ; et la cohue s'engouffrait dans Paris où elle se noyait, continuellement. Lorsque Gervaise, parmi tout ce monde, croyait reconnaître Lantier, elle se penchait davantage, au risque de tomber ; puis, elle appuyait plus fortement son mouchoir sur la bouche, comme pour renfoncer sa douleur. »
Émile Zola, L'Assommoir, chapitre I, extrait (1876).

Texte 4
L'action se déroule en Normandie. Le narrateur prend le train pour aller visiter l'église de Balbec.
« Les levers de soleil sont un accompagnement des longs voyages en chemin de fer, comme les œufs durs, les journaux illustrés, les jeux de cartes, les rivières où des barques s'évertuent sans avancer. À un moment où je dénombrais les pensées qui avaient rempli mon esprit, pendant les minutes précédentes, pour me rendre compte si je venais ou non de dormir (et où l'incertitude même qui me faisait me poser la question, était en train de me fournir une réponse affirmative), dans le carreau de la fenêtre, au-dessus d'un petit bois noir, je vis des nuages échancrés(8) dont le doux duvet était d'un rose fixé, mort, qui ne changera plus, comme celui qui teint les plumes de l'aile qui l'a assimilé ou le pastel sur lequel l'a déposé la fantaisie du peintre. Mais je sentais qu'au contraire cette couleur n'était ni inertie, ni caprice, mais nécessité et vie. Bientôt s'amoncelèrent derrière elle des réserves de lumière. Elle s'aviva, le ciel devint d'un incarnat(9) que je tâchais, en collant mes yeux à la vitre, de mieux voir car je le sentais en rapport avec l'existence profonde de la nature, mais la ligne du chemin de fer ayant changé de direction, le train tourna, la scène matinale fut remplacée dans le cadre de la fenêtre par un village nocturne aux toits bleus de clair de lune, avec un lavoir encrassé de la nacre opaline(10) de la nuit, sous un ciel encore semé de toutes ses étoiles, et je me désolais d'avoir perdu ma bande de ciel rose quand je l'aperçus de nouveau, mais rouge cette fois, dans la fenêtre d'en face qu'elle abandonna à un deuxième coude de la voie ferrée ; si bien que je passais mon temps à courir d'une fenêtre à l'autre pour rapprocher, pour rentoiler(11) les fragments intermittents et opposites de mon beau matin écarlate et versatile(12) et en avoir une vue totale et un tableau continu. »
Marcel Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs, « Noms de pays : le pays », extrait (1919).

I. Question
Dans quelle mesure le regard que les personnages de ces textes portent sur le monde révèle-t-il leur état d'âme ?
Comprendre la question
Analyser les termes importants du sujet permet de bien comprendre la question posée.
La référence au « regard » indique par exemple que les descriptions seront bien souvent subjectives et liées au point de vue interne.
Le substantif « monde » est volontairement vague car les paysages décrits peuvent être différents selon les textes. Il pourra s'agir d'une citadelle, d'une aube ou encore d'un paysage urbain…
Vous devrez donc, dans votre réponse, rendre compte de cette variété.
Le verbe « révéler » montre enfin qu'il faut ici lier l'« état d'âme » du personnage au « monde ». Vous pourrez ainsi observer que les émotions entretiennent des liens forts avec les paysages contemplés.
Mobiliser ses connaissances
Le point de vue interne permet d'être au plus près des émotions des personnages. Dans le texte de Stendhal, nous découvrons ainsi les pensées de Fabrice tandis que, dans le texte de Flaubert, nous plongeons dans les souvenirs d'Emma Bovary. Émile Zola, tout en accordant une grande importance à la description, nous permet aussi d'observer la rue du point de vue de Gervaise et de ressentir sa peur. Marcel Proust a, pour sa part, choisi un narrateur interne qui nous raconte lui-même cette expérience marquante.
La valeur des temps est importante dans un récit au passé :
  • l'imparfait est par exemple employé dans le cadre d'une description. Ce temps pourra aussi avoir une valeur itérative : il servira alors à évoquer des actions répétitives. Zola utilise parfois cette valeur pour montrer que l'angoisse de Gervaise est incessante ;
  • à l'inverse, le passé simple permet d'évoquer des actions soudaines et achevées. Flaubert s'en sert lorsqu'Emma Bovary se met à marcher, à la fin de l'extrait proposé dans le corpus. De même, Marcel Proust conjugue le verbe « voir » au passé simple afin de renforcer l'impression laissée par cette apparition dans l'esprit du narrateur.
Procéder par étapes
Vous ne pouvez pas vous contenter de proposer une liste d'impressions ou de sentiments en séparant les textes. Au contraire, cherchez un plan permettant de créer des ponts entre ces extraits.
De nombreux points communs peuvent ainsi être relevés. Analysez par exemple l'importance des sensations dans ces quatre textes. Soyez aussi sensibles aux émotions des personnages : certaines sont positives tandis que d'autres sont beaucoup plus désagréables, ce qui peut modifier la vision que nous avons du paysage. Vous pouvez par conséquent relever également certaines différences afin de bien mettre en lumière les spécificités de chaque extrait.
II. Travaux d'écriture
Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants.
Commentaire de texte
Vous commenterez l'extrait de La Chartreuse de Parme de Stendhal (texte 1).
Comprendre le texte
Pour bien commenter ce texte, il vous faudra comprendre et expliquer un paradoxe intéressant. Parce qu'il découvre la prison, le personnage de Stendhal devrait, en théorie, être affecté ou abattu. Nous pourrions également attendre, de la part de l'auteur, une description réaliste de la cellule et des difficiles conditions de vie qui attendent ce jeune homme. Or, à l'inverse, Fabrice del Dongo semble apprécier cette expérience.
Quelques repères littéraires, comme des références au réalisme ou au romantisme, pourront également se révéler utiles. Ces repères vous permettront d'analyser certaines caractéristiques importantes de cet extrait. Cependant, ces références devront être subtiles et nuancées pour être véritablement convaincantes.
Mobiliser ses connaissances
Les mouvements littéraires nous offrent des repères précieux. Il arrive cependant que certains écrivains se trouvent au carrefour de ces mouvements. Stendhal est par exemple considéré comme l'un des précurseurs du mouvement réaliste. Il a notamment affirmé que le roman est « un miroir que l'on promène le long d'un chemin ». Ses personnages possèdent pourtant une sensibilité qui les rapproche des plus grands héros romantiques, comme l'illustre cet extrait de La Chartreuse de Parme. Il faut donc savoir manier les mouvements littéraires avec subtilité, comme nous le rappelle très justement Julien Gracq dans En lisant en écrivant : « En matière de critique littéraire, tous les mots qui commandent à des catégories sont des pièges. Il en faut, et il faut s'en servir, à condition de ne jamais prendre de simples outils-pour-saisir, outils précaires, outils de hasard, pour des subdivisions originelles de la création. […] Les œuvres d'art, il est judicieux d'avoir l'œil sur leurs fréquentations, mais de laisser quelque peu flotter leur état civil. »
Les rythmes du récit sont souvent variés dans un roman. Le romancier peut par exemple choisir un rythme lent en privilégiant les ralentis ou les pauses. Mais il peut tout aussi bien préférer un rythme plus rapide. Grâce à l'ellipse, il passera parfois certains éléments du récit sous silence, parce qu'ils sont inutiles ou pour préserver une forme de suspense. Il pourra aussi résumer certaines actions à travers un sommaire. Dans ce texte, le rythme s'accélère brutalement lorsque Stendhal écrit : « Ce ne fut qu'après avoir passé plus de deux heures à la fenêtre […] que Fabrice s'écria tout à coup… » Cette accélération, qui résume deux heures en quelques mots, se révèle intéressante. Elle permet à Stendhal de ne pas s'attarder sur certains détails tout en nous donnant l'impression que le personnage n'a pas plus vraiment conscience du temps qui passe.
Procéder par étapes
Au brouillon, relevez les citations et les procédés les plus importants. Vous constaterez alors que tout nous ramène, dans ce texte, à Fabrice del Dongo. Vous remarquerez également un contraste entre l'enfermement du personnage et cette impression de liberté qui parcourt l'extrait. Utilisez cette idée pour formuler un projet de lecture précis.
Pour organiser vos remarques dans un développement logique, vous pourrez montrer que le personnage n'est pas seulement tourné vers lui-même : il nous emmène aussi à la rencontre du monde qui l'entoure. Votre commentaire pourra suivre cette dynamique qui permet de passer du personnage au paysage.
Enfin, évitez de résumer ou de paraphraser ce texte lorsque vous rédigerez votre devoir. Pensez à utiliser des outils littéraires comme les figures de style ou encore les points de vue pour proposer de véritables analyses.
Dissertation
Attendez-vous essentiellement d'un roman qu'il vous plonge dans les pensées d'un personnage ? Vous répondrez à cette question en vous fondant sur les textes du corpus ainsi que sur les textes et les œuvres que vous avez lus et étudiés.
Comprendre le sujet
Ce sujet interroge les attentes des lecteurs. Pour quelles raisons ces derniers passent-ils plusieurs heures à tourner les pages d'un roman ? Une première hypothèse est avancée. Le lecteur peut attendre que le roman le « plonge dans les pensées » de différents personnages.
Le verbe « plonger » est intéressant : il sous-entend une véritable communion entre le personnage et le lecteur, à tel point qu'il est parfois possible de parler d'identification. Le terme « pensées » mérite aussi d'être analysé car il peut regrouper différents éléments comme les émotions, les sensations ou les souvenirs… L'adverbe « essentiellement » vous invite néanmoins à envisager d'autres attentes, qui pourront être plus ou moins importantes que celle qui est proposée par le sujet.
Mobiliser ses connaissances
Le point de vue externe peut surprendre le lecteur. En effet, ce dernier n'a pas accès aux émotions du personnage. Il reste alors à distance des souvenirs et des pensées. Le personnage n'existe plus que par son apparence, ses actes ou ses paroles. Jean-Patrick Manchette, auteur de polars mort en 1995, a par exemple marqué les esprits en refusant l'approche psychologique des meurtriers ou de leurs victimes. Il le prouve notamment au début de La Position du tireur couché, lorsqu'il décrit un tueur à gages : « L'homme ne cillait pas.
Il était grand mais pas vraiment massif, avec un visage calme, des yeux bleus, des cheveux bruns qui lui recouvraient juste le bord supérieur de l'oreille. Il portait un caban, un chandail noir et un blue-jean, des fausses Clark's aux pieds, et se tenait le buste droit, adossé à la portière droite de la cabine, les jambes sur la banquette, les semelles touchant la portière gauche. On lui aurait donné trente ans ou un peu plus. »
Le nouveau roman a remis en question la toute-puissance du personnage. En refusant les personnages types et en déjouant sans cesse les attentes, les auteurs cherchent à brouiller les repères du lecteur. Certes, il s'agit parfois de plonger dans les pensées d'un personnage, mais c'est pour mieux se perdre dans un labyrinthe de mots. Dans La Route des Flandres de Claude Simon, nous découvrons par exemple un soldat pendant la débâcle de mai 1940. Loin de nous offrir un récit clairement balisé, le romancier nous emporte dans une conscience trouble et agitée.
Procéder par étapes
Le plan dialectique semble ici particulièrement adapté puisqu'il permettra de développer l'idée donnée par le sujet en ajoutant certaines nuances. Votre réflexion sera ainsi plus riche et plus dynamique. Au brouillon, relevez tout d'abord des arguments permettant d'illustrer la thèse proposée par le sujet. Vous pourrez par la suite examiner d'autres attentes du lecteur. Avant de commencer à rédiger, vérifiez que vous avez suffisamment d'exemples pour mener à bien chaque sous-partie. En effet, un argument qui n'est pas illustré par une référence précise n'est guère convaincant.
Écriture d'invention
Posté à une fenêtre, vous observez un lieu de votre choix. En vous inspirant, par exemple, des procédés employés dans les textes du corpus, rédigez la description détaillée de ce paysage, de façon à ce qu'elle reflète vos états d'âme.
Comprendre le sujet
Ce sujet accorde une grande place à l'imagination. En effet, il ne s'agit pas ici de continuer ou de réécrire un texte mais de décrire « un lieu de votre choix ». À l'instar des auteurs du corpus, il vous faudra lier ce paysage à des émotions ou des souvenirs. Vous devez donc, à votre tour, proposer un véritable paysage-état d'âme. Attention : le narrateur de votre récit sera nécessairement interne. Il faut également garder à l'esprit que l'écriture d'invention est un exercice littéraire. Le sujet vous invite ainsi à utiliser des « procédés » littéraires pour enrichir votre description. Pour cela, tirez profit des textes du corpus et de vos connaissances.
Mobiliser ses connaissances
La description nous donne à voir des lieux, des scènes ou des personnes. Dans de nombreux récits, elle a notamment pour tâche de faire croire à la réalité de l'histoire en lui faisant prendre place au milieu des choses et des noms connus. Elle crée alors des « effets de réel », pour reprendre une expression de Roland Barthes. Elle peut également avoir une fonction symbolique : elle crée du sens. Ainsi, pour traiter ce sujet, vous devrez associer la description d'un paysage à des émotions. Cette description ne sera pas neutre mais subjective.
Le paysage-état d'âme est très fréquent en littérature ou en peinture. Les artistes romantiques lui ont notamment accordé un rôle important. Même si vous devez proposer une description insérée dans un récit, vous pouvez vous inspirer de poèmes ou de tableaux qui vous ont marqué. Lamartine représente par exemple, dans « L'automne », un paysage qui est intimement lié à la sensibilité de celui qui le contemple :
« Salut ! bois couronnés d'un reste de verdure !
Feuillages jaunissants sur les gazons épars !
Salut, derniers beaux jours ! Le deuil de la nature
Convient à la douleur et plaît à mes regards !
 
Je suis d'un pas rêveur le sentier solitaire,
J'aime à revoir encor, pour la dernière fois,
Ce soleil pâlissant, dont la faible lumière
Perce à peine à mes pieds l'obscurité des bois ! »
Procéder par étapes
Commencez par choisir le « paysage » que vous allez décrire ainsi que les « états d'âme » qui lui seront associés.
Au brouillon, organisez ensuite vos idées afin de proposer un texte construit, avec une véritable progression logique. Pensez par exemple, au début de votre devoir, à vous situer dans l'espace et dans le temps. Où se trouve celui qui va décrire ce paysage ? À quel moment de la journée ? Ne négligez pas ces détails qui rendront votre récit vraisemblable et qui donneront du sens à votre description.
Avant la rédaction, relisez les textes du corpus pour identifier quelques « procédés » importants. Vous pourrez également utiliser d'autres outils littéraires s'ils s'avèrent pertinents.
N'oubliez pas, enfin, de relire attentivement votre devoir afin d'éviter les incohérences et les fautes d'expression.
(1)Geôliers : gardiens de la prison.
(2)Bedeau : employé d'une église préposé au service matériel.
(3)Angélus : sonnerie de cloche qui annonce l'heure de la prière.
(4)Tabernacle : petite armoire qui renferme les hosties.
(5)La Chapelle : quartier misérable du Paris du xixe siècle.
(6)Masure : petite habitation délabrée.
(7)Octroi : lieu où est perçue une taxe.
(8)Échancré : creusé.
(9)Incarnat : rouge clair.
(10)Opalin : qui est d'une teinte laiteuse et bleuâtre.
(11)Rentoiler : remettre une toile neuve à la place de celle qui a été usée.
(12)Versatile : sujet à de brusques revirements.

Corrigé

Question
Le roman permet bien souvent de plonger dans les pensées d'un personnage. Ce dernier peut ainsi nous faire partager ses souvenirs ou ses états d'âme. Dans ces quatre extraits, les personnages imaginés par les romanciers semblent, sur ce point, particulièrement riches. Dans La Chartreuse de Parme de Stendhal, Fabrice del Dongo laisse son regard s'échapper par la fenêtre de sa cellule. Emma Bovary, dans le roman de Flaubert, se perd dans ses pensées en entendant sonner l'angélus. Dans L'Assommoir d'Émile Zola, Gervaise observe attentivement une rue en attendant Lantier. Enfin, dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs, le narrateur contemple un paysage durant un voyage en train. Mais dans quelle mesure le regard que les personnages portent sur le monde révèle-t-il leur état d'âme ? Pour répondre à cette question, nous montrerons tout d'abord que ces descriptions sont essentiellement subjectives. Nous analyserons ensuite la variété des émotions et des paysages, avant de noter que ces regards trahissent souvent une forme d'agitation.
Dans ces textes, le paysage nous est le plus souvent présenté par l'intermédiaire d'un personnage. Dans l'extrait du roman de Stendhal, nous avons accès aux pensées de Fabrice, et le narrateur évoque « les yeux » du personnage pour mettre en lumière l'importance de ce regard. Dans l'extrait de Madame Bovary, Flaubert nous indique clairement que la jeune femme « venait de regarder Lestiboudois » et qu'elle « entendit tout à coup sonner l'angélus ». En outre, le lecteur découvre les souvenirs d'Emma. Le bruit de l'angélus pousse en effet cette dernière à s'éloigner de cette réalité qui est à l'image du « vent tiède ». La jeune femme fuit vers son passé, loin de ce paysage monotone. Après avoir décrit l'hôtel, Zola nous place au même niveau que Gervaise : nous suivons alors les mouvements de son regard et nous découvrons son angoisse. Les verbes liés à la vision sont, à nouveau, particulièrement importants. Enfin, pour nous mener au plus près des réflexions et des émotions de son personnage, Marcel Proust en a fait le narrateur de son roman. Le lecteur tente, en même temps que le narrateur, de lutter contre le mouvement du train et l'évolution du ciel pour avoir « une vue totale et un tableau continu » de ce paysage « versatile ».
Les regards que portent les personnages reflètent en outre des sentiments variés. Les adjectifs utilisés dans le texte de Stendhal sont par exemple mélioratifs. Même si Fabrice est emprisonné, il découvre une vue « sublime », un « joli palais », « de jolies cages », un « spectacle sublime » ou « un monde ravissant ». Son attirance pour Clélia Conti métamorphose le monde qui l'entoure. L'attention du personnage de Marcel Proust pour ces « réserves de lumière » traduit également une forme de fascination pour ce « beau matin » à la fois « écarlate et versatile ». La couleur est celle de la « vie ». En revanche, les paysages évoqués dans les deux autres textes semblent moins positifs. La description de Flaubert, sans être réellement désagréable, est à l'image du personnage d'Emma qui se sent « molle et toute abandonnée ». La « lamentation pacifique » de la cloche semble faire écho à l'état d'âme d'Emma. Le regard que la jeune femme pose sur le monde qui l'entoure est teinté par sa mélancolie. Zola va plus loin dans l'évocation des sensations déplaisantes. En effet, il plonge son personnage et son lecteur dans une atmosphère étouffante. Les persiennes sont « pourries par la pluie » et le plâtre est attaqué par « la moisissure ». La tension de Gervaise, qui guette le retour de Lantier, est directement liée à « cette odeur fauve de bête massacrée » qui l'entoure. La mort semble flotter autour du personnage et tout indique ici une forme de décomposition. Le paysage n'est pas seulement influencé par l'état d'âme de Gervaise : Zola le charge d'impressions et de symboles qui ne peuvent que renforcer la peur du personnage.
Même si Fabrice et Gervaise ne sortent pas de la pièce dans laquelle ils se trouvent, leur regard semble constamment en mouvement. Les verbes d'action sont en effet nombreux dans le texte de Zola et tous sont directement liés au regard du personnage qui « regardait à gauche », « suivait le mur », « fouillait les angles », « levait les yeux » ou « apercevait une grande lueur ». Par ailleurs, dans le roman de Stendhal, le narrateur précise que « les yeux de Fabrice furent attirés vers une des fenêtres du second étage ». L'agitation est aussi physique : Fabrice court aux fenêtres tandis que Gervaise se penche « au risque de tomber ». Dans le texte de Zola, l'imparfait traduit même parfois un mouvement répétitif et incessant. Seulement, l'agitation de Gervaise représente une forme d'anxiété alors que, pour Fabrice del Dongo, agitation rime avec exaltation et évasion. Loin de l'enfermer ou de le bloquer, la fenêtre de sa cellule semble lui ouvrir les portes du monde. Le narrateur du roman de Marcel Proust, exalté par le paysage qu'il observe, se lance également à la poursuite de ce lever de soleil. Il avoue ainsi passer son temps « à courir d'une fenêtre à l'autre ». À nouveau, les mouvements sont directement liés au regard, comme l'indique l'importance du verbe « voir ». Le passé simple renforce ici le caractère marquant de cette apparition soudaine. C'est lorsqu'il voit les « nuages échancrés » que le personnage sort soudainement de sa torpeur. Le narrateur en vient même à « coller [ses] yeux à la vitre ». Ces trois personnages se distinguent d'Emma Bovary qui paraît, dans le texte de Flaubert, beaucoup plus passive. Certes, tout commence également grâce au verbe « regarder », mais c'est le bruit de la cloche qui semble davantage toucher le personnage, comme malgré lui. Le personnage se met également en mouvement en plongeant dans ses souvenirs ou en marchant vers l'église, mais la jeune femme le fait « sans en avoir conscience ».
En somme, chaque auteur parvient à nous proposer un véritable paysage-état d'âme. Les émotions colorent le paysage et celui-ci renforce parfois les émotions. Le regard posé sur le monde traduit alors une certaine agitation et des sentiments pour le moins variés. Qu'il soit romantique, réaliste, naturaliste ou plus moderne, le romancier ne se contente donc pas de reproduire le monde : il le réinvente grâce aux personnages qu'il crée.
Travaux d'écriture : commentaire
Introduction
Stendhal occupe une place particulière dans l'histoire de la littérature. Il a par exemple affirmé que le roman est « un miroir que l'on promène le long d'un chemin », et il est parfois considéré comme un des précurseurs du réalisme. Pourtant, la sensibilité de ses personnages les rapproche également des héros romantiques. Cet extrait de La Chartreuse de Parme, roman publié pour la première fois en 1839, illustre ce paradoxe. Dans cette œuvre que Stendhal aurait écrite en quelques semaines seulement, le lecteur fait la connaissance de Fabrice del Dongo. Victime d'une vengeance, le personnage est ici emprisonné. Il est alors enfermé dans la citadelle de Parme. Seulement, Stendhal ne se livre pas à une description froide et réaliste des conditions de vie d'un prisonnier dans une forteresse. Au contraire, le « héros » imaginé par l'auteur semble au comble du bonheur. Comment Stendhal transforme-t-il l'expérience de la prison en une forme d'évasion ? Pour répondre à cette question, nous étudierons tout d'abord l'exaltation du héros avant d'analyser plus précisément « les douceurs de la prison ». Nous montrerons enfin que le romancier parvient à construire un monde à l'image du personnage qui l'observe.
I. Un « héros » exalté
1. Un personnage en mouvement
Dès le début du texte, Fabrice se distingue par ses gestes. Loin d'être abattu par cet emprisonnement ou d'être impressionné par sa cellule, le personnage se précipite à la fenêtre pour profiter du point de vue. Le narrateur précise même : « Il courut aux fenêtres ». Conjugué au passé simple, le verbe indique parfaitement l'attitude et le caractère fougueux du personnage. Dès qu'il se trouve à la fenêtre, c'est ensuite par son regard que Fabrice semble se promener. Nous découvrons ainsi que « les yeux de Fabrice furent attirés vers une des fenêtres du second étage ». La fin du texte confirme la mobilité du regard du personnage qui passe « plus de deux heures à la fenêtre ». Le narrateur précise enfin que le jeune homme arrête « souvent » « sa vue sur le joli palais du gouverneur ». Les verbes comme « attirer » ou « s'arrêter » indiquent que l'esprit du personnage, même si ce dernier est retenu prisonnier, n'est jamais vraiment immobile. En utilisant un verbe à la fois lié au lexique de la vision et au mouvement, Stendhal écrit également que Fabrice « plongeait sur les oiseaux ».
2. Une richesse intérieure
C'est aussi par la richesse de ses pensées que le personnage se distingue aux yeux du lecteur. Le point de vue interne est largement utilisé par Stendhal, et il nous permet notamment d'observer le paysage du point de vue de Fabrice. Nous avons également accès aux émotions de ce dernier, comme lorsque le narrateur précise que « Fabrice fut ému et ravi par ce spectacle sublime ». L'utilisation des adjectifs tient presque de l'hyperbole et elle traduit une sorte de gradation, comme si l'exaltation du personnage était croissante et ne connaissait aucune limite. Les paroles retranscrites au discours direct, à la fin du texte, confirment cet enthousiasme de plus en plus étonnant. Le verbe « s'écrier », le passé simple, l'utilisation de « tout à coup » : tout concourt à faire de ces quelques mots un véritable cri du cœur, représentant parfaitement l'élan du personnage.
3. Un personnage libre
L'accélération qui permet de résumer les deux heures de contemplation prouve en outre que le personnage peut tout à fait passer un long moment à regarder le paysage. Au début de l'extrait, il semble totalement indifférent aux « geôliers » qui, pourtant, « s'agit[ent] autour de lui ». Il ne pense même plus aux raisons de son emprisonnement ou aux coups du sort qui l'ont mené dans cette forteresse : il reste « sans songer autrement à son malheur », loin « des désagréments et des motifs d'aigreur ». Tout se passe comme si le personnage vivait totalement détaché du monde réel, libre de ses pensées et de ses émotions. Il est en somme à l'image des oiseaux qu'il observe. Comme Fabrice, ces derniers sont eux aussi dans des « cages ». Ils sont pourtant décrits en train de « chanter ». Fabrice semble même encore plus libre qu'eux puisqu'il peut à loisir passer de la contemplation du palais à celle de l'horizon, profiter de la lune qui se lève « majestueusement » ou de ce « brillant crépuscule rouge orangé. » Le corps de Fabrice reste prisonnier mais son esprit est libre de vagabonder.
Si Fabrice est un « héros », ce n'est donc pas parce qu'il parvient à briller par sa bravoure ou ses qualités physiques. Il se distingue plutôt grâce son exaltation, son enthousiasme et sa passion. C'est ce caractère qui lui permet de goûter pleinement aux charmes de la prison.
II. « Les douceurs de la prison »
1. La description de la forteresse
Grâce à la répétition du terme « prison », Stendhal nous rappelle constamment que Fabrice del Dongo est emprisonné. Dès le début de l'extrait, le personnage peut certes profiter de la vue mais le narrateur note qu'il est face à des « fenêtres grillées ». Les geôliers sont également présents autour de lui et ils s'agitent. Fabrice est bien dans une prison, comme le souligne par ailleurs la description des lieux. Le personnage observe ainsi « le palais du gouverneur » ou encore « les bureaux de l'état-major », autant de signes de sa détention et de son statut dans la forteresse. Le narrateur n'élude donc pas le lieu que découvre le personnage. Néanmoins, Stendhal ne nous livre pas, dans cet extrait, une description méticuleuse de la cellule. Rapidement, le regard du personnage passe la barrière des « fenêtres grillées » pour s'aventurer vers l'extérieur. La description devient plus précise dès lors qu'il s'agit de peindre ce paysage.
2. Une métamorphose
Le lecteur peut être surpris par les adjectifs choisis dans cet extrait. Les répétitions renforcent ces paradoxes. « Sublime » est utilisé à deux reprises pour décrire « la vue » ou « le spectacle ». De même, le narrateur évoque deux fois « le joli palais du gouverneur ». Les cages sont également « jolies ». Même les oiseaux ne semblent pas déplorer leur captivité puisque Fabrice les voit « chanter » et « saluer les derniers rayons du crépuscule ». Le point de vue interne est ici important. La description n'est pas objective, comme l'indiquent les adjectifs qualificatifs qui sont le plus souvent subjectifs. Tout se passe comme si l'humeur de Fabrice métamorphosait la forteresse. Lui-même semble d'ailleurs avoir conscience de ce paradoxe comme lorsqu'il s'interroge : « Mais ceci est-il une prison ? est-ce là ce que j'ai tant redouté ? ». Le personnage en vient même à douter de la réalité de son expérience. Le narrateur renforce ce contraste à la fin de l'extrait grâce à la locution prépositionnelle « au lieu de » et aux antithèses. « Désagréments » et « aigreurs » s'opposent ainsi à « charmer » et à « douceur ».
3. Un lieu associé à Clélia Conti
Ce qui donne toute sa valeur à ce lieu, c'est aussi la proximité avec Clélia Conti. Tout semble en effet rappeler la jeune femme. Les adjectifs employés par Fabrice trahissent déjà sa passion : le palais devient une forme de substitut et symbolise l'attirance ressentie par le jeune homme. Il s'agit bien d'une curiosité et d'une forme d'attraction, d'autant que le narrateur précise que « d'abord les yeux de Fabrice furent attirés vers une des fenêtres du second étage ». Mais le personnage associe lui-même les lieux à la jeune femme. « C'est donc dans ce monde ravissant que vit Clélia Conti ! », constate-t-il dans une phrase exclamative qui indique bien toute son ardeur. De même, Fabrice évoque Clélia Conti en supposant une sorte de communion des esprits. La jeune femme serait une forme de double de lui-même puisqu'elle aussi, avec « son âme pensive et sérieuse », doit, comme Fabrice, « jouir de cette vue ». La présence de la jeune femme n'est donc pas étrangère aux « douceurs de la prison ». C'est aussi cette proximité qui intrigue et charme le jeune homme.
L'expérience de la prison est donc particulièrement heureuse pour le personnage de Fabrice. Mais ce qui exalte le jeune homme, c'est également la beauté du paysage qu'il contemple.
III. Un monde à l'image du personnage
1. Une évasion loin de la forteresse
Si la cellule est rapidement oubliée par Fabrice del Dongo et par le narrateur, le paysage contemplé par le personnage est décrit avec davantage de précision. Peu à peu, Fabrice semble s'éloigner de sa « prison » grâce à son regard et à son imagination. Le narrateur évoque tout d'abord la citadelle en nous présentant une description organisée de la forteresse. Mais, dès le deuxième paragraphe, Fabrice paraît emporté par cet « horizon » qui était déjà mentionné au début du texte. Les indications deviennent alors beaucoup plus précises. Nous trouvons par exemple de nombreux détails géographiques comme « la chaîne des Alpes », « Trévise », le « mont Viso » ou encore les « autres pics des Alpes qui remontent de Nice vers le Mont-Cenis et Turin ». Stendhal parvient ici à conjuguer une certaine exigence de réalisme avec une évocation très subjective du paysage. Même le temps semble disparaître : Fabrice plonge pleinement dans la beauté de ce « spectacle ».
2. Un dialogue avec le monde
La communion entre le personnage et le paysage semble telle que Fabrice est décrit comme « admirant cet horizon qui parlait à son âme ». Et c'est bien à un échange entre le personnage et le monde qui l'entoure que nous assistons. Le paysage est sublimé par l'enthousiasme du personnage. Rien ne semble pouvoir entraver cet échange particulièrement riche. Ainsi, même le toit du joli palais ne gâche pas cette vue « sublime », puisqu'il ne cache qu'« un seul petit coin de l'horizon ». Le monde semble lui aussi en mouvement, comme animé. Le narrateur, lorsqu'il évoque la lune au début du second paragraphe, précise par exemple : « elle se levait majestueusement à l'horizon à droite ». À cet adverbe particulièrement élogieux répond un autre adverbe qui est associé au crépuscule dessinant « parfaitement les contours » de ce paysage. En somme, nous sommes bien face à un paysage-état d'âme et nous assistons à une forme de communion. Ce « spectacle sublime » ravive encore davantage l'ardeur du personnage, et l'enthousiasme de ce dernier rend cette vue encore plus marquante.
3. Le plaisir des sens
Mais le lecteur prend également la mesure de cette douceur grâce à une véritable fête des sens. La vue est constamment sollicitée dans cet extrait. Stendhal va même jusqu'à nous offrir un « spectacle » particulièrement coloré, comme lorsqu'il imagine ce « brillant crépuscule rouge orangé ». L'ouïe joue également un rôle important. Fabrice découvre ainsi « dans de jolies cages, une grande quantité d'oiseaux de toutes sortes ». La présence de ces oiseaux a déjà tout pour séduire le personnage, d'autant que cette variété de volatiles, et donc sans doute de couleurs, ne peut que charmer les yeux. Mais Fabrice apprécie également le « chant » de ces oiseaux qui vont jusqu'à « saluer les derniers rayons du crépuscule du soir ». Certes, le décalage entre la condition de Fabrice et son exaltation peut faire sourire le lecteur. Nous ne sommes pas si loin de cette ironie bien particulière qui parcourt tout le roman de Stendhal, comme le prouve l'utilisation du terme « héros ». Reste qu'il y a ici un indéniable plaisir à « voir » et à « entendre », plaisir qui nous entraîne loin de la forteresse, de la « prison » ou des « geôliers ». Comme ces oiseaux, le personnage salue lui aussi la beauté du monde et chante les charmes de la vie.
Conclusion
Stendhal nous livre donc un texte singulier. Même emprisonné, son personnage semble s'évader par l'imagination et par les sens. Tout en proposant une description ayant certains aspects réalistes, Stendhal crée donc un « héros » singulier, qui conserve par ailleurs des caractéristiques romantiques. Nous comprenons aussi, à la lecture de ce texte, la passion que certains lecteurs vouent à ce romancier capable de sublimer les instants les plus moroses. Julien Gracq, romancier et critique du xxe siècle, considère par exemple qu'un roman comme La Chartreuse de Parme est « un Éden des passions en liberté, irrigué par le bonheur de vivre, où rien en définitive ne peut se passer très mal, où l'amour renaît de ses cendres, où même le malheur vrai se transforme en regret souriant. »
Travaux d'écriture : dissertation
Introduction
Pendant longtemps, le théâtre a bénéficié d'un indéniable prestige et le roman a été méprisé. Pourtant, force est de constater que, depuis plusieurs siècles, les lecteurs partent avec bonheur à la rencontre de ces « êtres de papier ». Mais qu'attendent au juste les lecteurs lorsqu'ils tournent les pages d'un roman ? Nous pouvons par exemple nous demander s'ils cherchent essentiellement à plonger dans les pensées d'un personnage ou s'ils sont poussés par d'autres motivations. Pour mieux comprendre ce qui fait de la lecture d'un roman une expérience singulière, nous commencerons par analyser le rôle joué par les pensées des personnages. Seulement, nous montrerons par la suite que ces « êtres de papier » ont aussi un corps et qu'ils agissent. Enfin, nous rappellerons que les personnages peuvent également déjouer nos attentes pour mieux nous faire réfléchir.
I. Plonger dans les pensées d'un personnage
1. Des outils variés
Le romancier peut emprunter différents chemins pour nous faire découvrir les pensées des personnages. Dans Jean Santeuil, œuvre de jeunesse qui est restée inachevée, Marcel Proust a utilisé un narrateur externe. À l'inverse, dans les romans qui composent À la recherche du temps perdu, il a fait le choix de modifier la place du narrateur. Dès le célèbre incipit de Du côté de chez Swann, le lecteur plonge dans les pensées d'un « Je » : « Longtemps je me suis couché de bonne heure ». En somme, Proust a éprouvé le besoin de nous emporter au plus près de la conscience de son personnage, comme l'indique l'extrait proposé dans le corpus. Pour autant, le point de vue pourra également être interne dans un récit écrit à la troisième personne. Dans Un balcon en forêt, Julien Gracq nous invite par exemple à suivre les aventures de Grange, un soldat qui attend l'attaque de l'armée allemande au début de la Seconde Guerre mondiale. Même s'il choisit un narrateur interne, le romancier nous permet de voir les différents événements à travers les yeux de son personnage. Nous en savons alors autant que lui et nous partageons ses doutes ou ses désirs.
2. Des pensées variées
Plonger dans les pensées d'un personnage nous permet également de mieux le comprendre. La Princesse de Clèves doit une partie de son succès à la subtilité de la psychologie des personnages. Si le roman est encore, au xviie siècle, un genre méprisé, Mme de La Fayette prouve qu'il n'a rien à envier à la tragédie. Dans La Chartreuse de Parme, Fabrice del Dongo parvient pour sa part à sublimer l'expérience de la prison. Loin d'être abattu ou affligé, il est charmé par les « douceurs de la prison » et profite d'une « vue sublime » tout en pensant à Clélia Conti dont il n'a jamais été aussi proche. Ce sont bien ici les pensées du personnage qui viennent métamorphoser la cellule et la forteresse. Les sentiments pourront cependant être plus sombres. Au début de L'Assommoir, Gervaise guette ainsi, avec anxiété, le retour de Lantier. Le lecteur est alors invité à partager l'angoisse de la jeune femme. Un romancier peut même choisir d'emmener le lecteur dans la conscience d'un meurtrier, comme dans Thérèse Raquin. Zola nous plonge ainsi dans la conscience torturée de Laurent et de Thérèse. Les pensées des personnages sont donc particulièrement variées. Elles pourront même évoluer au cours d'un roman d'apprentissage.
3. L'identification du lecteur
Ce travail du romancier favorise indéniablement l'identification du lecteur. Comme durant les plus grandes tragédies, le lecteur pourra éprouver toutes ces émotions. Le registre pathétique permet même de mieux faire partager les souffrances d'un personnage. Dans Les Misérables, Victor Hugo a souvent recours à ce registre pour nous faire ressentir le trouble de ses héros. Ainsi, lorsque Jean Valjean hésite à se dénoncer pour sauver un homme injustement accusé à sa place, nous ressentons tout le désarroi du personnage. Nous hésitons à ses côtés et nous souffrons avec lui au cours de cette terrible délibération : « Se dénoncer, grand Dieu ! se livrer ! Il envisagea avec un immense désespoir tout ce qu'il faudrait quitter, tout ce qu'il faudrait reprendre. […] Ainsi se débattait sous l'angoisse cette malheureuse âme ». L'utilisation du discours indirect libre nous amène ici au plus près de ce terrible dilemme. De même, à la fin de Boule de suif, une longue nouvelle écrite par Maupassant, le lecteur pourra être touché par l'humiliation et les larmes de la jeune femme : « […] les pleurs montaient, luisaient au bord de ses paupières, et bientôt deux grosses larmes, se détachant des yeux, roulèrent lentement sur ses joues. » La lecture devient alors une expérience particulièrement riche et, en tournant les pages, nous vivons par procuration ces vies pleines de souvenirs et d'émotions.
De nombreux lecteurs s'attendent ainsi, lorsqu'ils commencent un roman, à découvrir des pensées qui peuvent, le temps de la lecture, devenir les leurs. Pour autant, cela ne doit pas nous faire oublier que les personnages ne se contentent pas de réfléchir : ils agissent.
II. L'importance de l'action dans un roman
1. De la pensée au corps
Les romanciers peuvent tout d'abord nous confronter aux personnages sans nous donner accès à leurs émotions. Le point de vue externe est parfois privilégié parce qu'il nous permet d'appréhender différemment le personnage. Ce dernier n'existe plus grâce à ses pensées mais par ses paroles ou ses gestes. Jean-Patrick Manchette, auteur de polars mort en 1995, a par exemple affirmé son refus de toute forme de psychologie. On parle alors parfois de béhaviorisme : le personnage se définit par son comportement et non par ses sentiments. De même, les descriptions peuvent nous en apprendre beaucoup sur un personnage. Certains romanciers imaginent ainsi des portraits physiques particulièrement riches. Voici, par exemple, comment Balzac évoque le personnage de Vautrin dans Le Père Goriot : « Il avait les épaules larges, le buste bien développé, les muscles apparents, des mains épaisses, carrées et fortement marquées aux phalanges par des bouquets de poils touffus et d'un roux ardent. Sa figure, rayée par des rides prématurées, offrait des signes de dureté que démentaient ses manières souples et liantes. » Ce portrait physique annonce déjà le portrait moral de Vautrin.
2. Des personnages en mouvement
Ces corps sont aussi créés pour être mis en mouvement. Don Quichotte, dans le célèbre roman de Cervantès, est d'abord reconnaissable à sa silhouette si particulière. Mais rapidement, ce personnage « sec de corps » et « maigre de visage » part sur les routes en quête d'aventures. C'est bien cet élan qui donne tout son intérêt au roman. Parce qu'il se prend pour un chevalier, Don Quichotte connaît certes des mésaventures, comme la célèbre confrontation avec les moulins à vent. Seulement, il s'agit toujours, pour reprendre les mots du personnage lui-même, de « plonger les mains jusqu'au coude dans ce qui s'appelle des aventures »(13). Loin de se refermer sur lui-même en se contentant de simples méditations, le héros de Cervantès nous permet en outre de rencontrer de nombreux autres personnages. Les héros des romans vivent aussi par ces rencontres, qu'elles soient positives ou négatives. Dans Le Roman comique, Scarron imagine quant à lui les aventures d'une troupe de comédiens. Dans En lisant en écrivant, Julien Gracq évoque également ce rythme si particulier qui anime les romans de Stendhal et qui concerne directement les personnages. Il affirme ainsi que « Stendhal n'est guère que mouvement » et que dans les dernières pages de La Chartreuse de Parme, « la bousculade rocambolesque des événements, la rapidité du récit tournent au vertige ».
3. Évasions romanesques
Le roman permet alors au lecteur de s'évader et de vivre au rythme d'une existence romanesque. Le personnage de Bardamu dans Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline accomplit un voyage qui l'emmène en Afrique puis à New York. Le lecteur l'accompagne dans ce long périple qui lui permet d'évoluer et de se construire. Le roman de Céline s'inscrit alors dans la lignée des plus grands romans picaresques. Certains lecteurs peuvent aussi attendre d'un roman qu'il soit animé par un véritable souffle romanesque. Nous pouvons par exemple songer au succès des romans de cape et d'épée comme Les Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas. Le plaisir de la lecture tient alors aux nombreuses manigances, aux multiples rebondissements ou aux innombrables combats… C'est l'action qui porte le récit et emporte le lecteur. La lecture devient une forme de divertissement au sens pascalien du terme : elle ne permet pas de méditer sur des questions métaphysiques mais de se détourner de l'ennui et des ennuis.
Nous ne pouvons donc pas nous contenter de résumer les personnages à leurs pensées. Ils peuvent également marquer les lecteurs par leur apparence, leurs gestes ou leurs aventures. Mais, plus encore, certains lecteurs pourront chercher à dépasser cette approche du roman qui lie nécessairement l'œuvre au personnage.
III. Déjouer les attentes
1. Le refus du personnage type
Le xixe siècle a donné tout son prestige au genre romanesque grâce à des auteurs comme Stendhal, Balzac, Flaubert ou Zola. Des personnages types se sont même installés dans l'esprit des lecteurs. Rastignac, personnage central de La Comédie humaine, est par exemple devenu un modèle d'ambitieux. Sa soif de pouvoir est manifeste dès la fin du Père Goriot, lorsqu'il lance un véritable défi à la société : « Il lança sur cette ruche bourdonnante un regard qui semblait par avance en pomper le miel, et dit ces mots grandioses : "À nous deux maintenant !" » Seulement, de nombreux romanciers, au xxe siècle, vont remettre en question cette conception du personnage.
Alain Robbe-Grillet, l'un des précurseurs du nouveau roman, s'en prend ainsi violemment à ces modèles qu'il juge dépassés. Dans Pour un nouveau roman, il écrit : « C'est une momie à présent. […] Les créateurs de personnages, au sens traditionnel, ne réussissent plus à nous proposer que des fantoches auxquels eux-mêmes ont cessé de croire. Le roman de personnages appartient bel et bien au passé, il caractérise une époque : celle qui marqua l'apogée de l'individu. » Dès lors, il ne s'agit plus de plonger dans les pensées de personnages clairement définis mais de réinventer ces « êtres de papier ».
2. De nouveaux modes de pensée
Le lecteur peut alors découvrir de nouveaux modes de pensée. De nouvelles expériences romanesques s'offrent en effet à lui. La Route des Flandres, de Claude Simon, nous emporte par exemple dans l'esprit de Georges, le protagoniste du roman. Or, pour le lecteur, tout semble se mélanger et les époques se confondent. En effet, comme l'écrit Claude Simon, « dans la mémoire, tout se situe sur le même plan : le dialogue, l'émotion, la vision coexistent. » Si nous plongeons dans les souvenirs du personnage, ce n'est plus pour en avoir une vision claire, mais pour nous y perdre, voire pour nous y noyer. Le romancier mélange en effet volontairement différentes époques de la vie du personnage, parfois de manière brutale, et il multiplie les phrases démesurément longues pour mieux brouiller nos repères. De même, au xxe siècle, James Joyce a librement réécrit les aventures d'Ulysse. Loin de suivre un chemin balisé, le lecteur peut alors se perdre dans une forme de dédale.
Le monologue intérieur a également été utilisé avec talent par des auteurs comme Virginia Woolf ou encore William Faulkner. Certes, il s'agit toujours de découvrir les pensées des personnages. Mais l'expérience est pourtant bien différente de celle que l'on trouve dans les romans romantiques ou réalistes. Elle pourra même dérouter certains lecteurs, précisément parce qu'elle bouscule leurs habitudes. En effet, les pensées et les émotions n'ont plus de contours clairement dessinés. Il faut sans cesse les reconstruire, travail qui se révèle à la fois fastidieux et passionnant.
3. Une réflexion qui dépasse le personnage
Ces innovations ont le mérite de nous rappeler que, si les romans reposent en grande partie sur les personnages, ils n'ont pas pour seul but de nous faire vibrer ou de nous émouvoir. C'est notamment pour cette raison que les romanciers tentent, au xxe siècle, d'inventer de nouveaux modèles. Dans Le Procès de Kafka, le personnage s'appelle Joseph K. Dans La Jalousie, d'Alain Robbe-Grillet, le personnage n'a même plus de prénom puisqu'il est désigné par un simple « A. » ! Les romanciers nous proposent donc aussi une réflexion sur la place de l'individu dans les sociétés modernes. Comment parvenir à exister en tant qu'individu à l'époque des masses et des foules ? Alain Robbe-Grillet écrit justement à ce sujet : « Peut-être n'est-ce pas un progrès, mais il est certain que l'époque actuelle est plutôt celle du numéro matricule. Le destin du monde a cessé, pour nous, de s'identifier à l'ascension ou à la chute de quelques hommes, de quelques familles. » Le personnage pourra même permettre une réflexion sur la littérature elle-même. Cette fonction du personnage n'est pas nouvelle. Dès 1615, dans la deuxième partie de son roman, Cervantès propose une forme de mise en abyme lorsque le personnage de Don Quichotte est confronté au récit de ses propres aventures. Les romanciers modernes ont souvent poussé cette mise en abyme jusqu'à ses dernières limites afin de mieux interroger les pouvoirs de la littérature et de l'imagination. Pour reprendre une formule de Jean Ricardou, le roman n'est alors plus « l'écriture d'une aventure, mais l'aventure d'une écriture. »
Conclusion
Le lecteur peut donc bien attendre d'un roman qu'il le plonge dans les pensées d'un personnage afin de vivre des expériences riches et variées. Seulement, il serait pour le moins réducteur de s'en tenir à cette seule attente. De nombreux lecteurs apprécient également les personnages qui, loin de se contenter de penser, agissent et apportent un souffle romanesque au récit. Certains lecteurs pourront aussi se tourner vers des romans qui refusent les personnages trop bien dessinés et remettent précisément en question leurs attentes. La lecture d'un roman reste, en somme, une expérience à la fois universelle et personnelle. Il est même possible d'ouvrir un roman sans attente particulière. En effet, pour Pascal Quignard, « il y a dans lire une attente qui ne cherche pas à aboutir. Lire c'est errer. La lecture est l'errance ».
Travaux d'écriture : écriture d'invention
Je me suis levé juste avant le soleil, le corps engourdi et le moral en berne. La cuisine de l'appartement est déserte, comme les chambres ou le salon. C'est la première fois depuis notre divorce que je reviens à la montagne, dans l'appartement de mes parents. Nous y avons passé toutes nos vacances avec Louise et les filles. Ce matin, il n'y a plus de cris d'enfants, plus de sourires au saut du lit, plus de joues à embrasser ou de cheveux à ébouriffer. Je crois que même les disputes pour préparer le petit-déjeuner ou choisir une chaîne de télévision me manquent.
La cafetière pousse un cri rauque. Quelques gouttes commencent à tomber, mécaniquement. Je m'installe dans le salon, sur le fauteuil qui fait face à la fenêtre.
Les rues du village sont désertes. Le monde dort encore, ou tous les habitants sont partis durant la nuit pour me laisser encore plus seul. Qui sait ? Au loin, tout de même, la chaîne de montagnes s'étend, droite et massive, comme pour me rappeler que certaines choses, très rares, ne s'évanouissent pas. Au-dessus, je distingue quelques nuages encore assoupis, immobiles dans un ciel éteint.
La cafetière s'est tue. Je me lève, je verse un peu de café dans une tasse et je retourne m'asseoir.
Caché dans les creux de la roche, le soleil sort mollement de sa nuit. Il étire paresseusement ses rayons qui réveillent le ciel. Le contour des nuages se dessine doucement. La ligne des montagnes s'affine.
Je connais bien cette heure où le jour est encore un peu la nuit, où la nuit n'est pas encore tout à fait le jour. L'été, nous partions à l'aube, avec Louise et les enfants. Nous marchions dans la fraîcheur du matin, grimpions ces pentes que les filles dévalaient ensuite en riant. Nous mangions à l'ombre, fatigués mais heureux. Aujourd'hui, il n'y a plus que moi au cœur de cet hiver qui refuse de rendre les armes, moi qui ne sais pas quoi faire de cette journée et des autres.
J'ouvre la fenêtre pour sentir l'air glacé contre ma peau, pour que le monde me rappelle que je suis encore vivant. Autour, peu à peu, les arbres sortent de l'ombre. Dispersés sur les pentes, ils se tiennent debout malgré la neige qui les recouvre et le froid qui les étreint. La rue se réveille à son tour. Quelques courageux partent travailler. D'autres se pressent vers la boulangerie en quête de pain frais ou de viennoiseries encore chaudes.
Au bout du village, j'aperçois le petit sentier qu'il faut emprunter pour prendre de l'altitude, fine veine qui irrigue la montagne et lui apporte chaque jour son lot de randonneurs. Il serpente et s'évanouit pour réapparaître quelques mètres plus haut. Entouré d'arbres nus, couvert d'une neige qui ne fond pas, lui aussi semble attendre que d'autres viennent le retrouver pour reprendre vie.
Je n'ose pas regarder la pendule du salon, mon portable est éteint et j'ai plus ou moins volontairement oublié ma montre à Paris. De longues heures m'ouvrent leur bras et je ne sais toujours pas quoi leur répondre.
Au pied de l'immeuble, des rires surgissent soudain, grimpent les étages et s'engouffrent par la fenêtre. Je me penche. Deux enfants roulent des boules de neige. Ils s'enfuient dans la rue en poussant des cris amusés. Une jeune femme les surveille, à quelques mètres, assise sur le banc qui longe l'église. De longs cheveux bruns coulent sur ses épaules, frôlant une épaisse écharpe en laine blanche. Elle se lève, appelle les garçons qui sont déjà loin. Le paysage hivernal les aspire, comme pour mettre un terme à ces bruits qui brisent sa quiétude.
Ma tasse est vide. Coincé entre deux pics rocheux, le soleil hésite encore à avancer. Et s'il revenait sur ses pas et décidait de se recoucher, nous laissant finalement aux mains de la nuit ? Et s'il désertait, fatigué de tourner sans cesse en rond ?
J'hésite à retourner dans la chambre, à retrouver mon lit et à tirer un trait sur cette journée.
J'entends à nouveau les rires des deux garçons. La femme continue à les suivre, promenant ses longs cheveux bruns. Le sourire que je devine ou que j'imagine sur ses fines lèvres me réchauffe un peu. Je devrais peut-être fermer cette fenêtre, m'habiller et descendre. Je devrais peut-être me secouer, m'ébrouer pour chasser les souvenirs et faire fuir les regrets.
À présent, la lumière du soleil est plus claire et plus vive. Pour la montagne, la nuit n'est plus qu'un lointain souvenir. Quelques promeneurs grimpent déjà sur le sentier, progressant à petits pas sur la neige qui reflète cette lumière pure. Même les arbres privés de feuilles paraissent frémir. Le vent les prend par la main et les fait danser. Ils s'agitent et me font signe. Tout semble me murmurer : « Approche, il y a encore de la douceur dans ce monde et de nouveaux chemins à emprunter ».
Comme de la boue qui collerait aux chaussures après une longue marche, il me reste encore, au fond du cœur et de la mémoire, un peu de cette mélancolie qui m'a saisi au réveil. Pourtant, l'air est moins lourd et la neige, tout là-haut, me tend une page blanche pour écrire l'histoire de nouvelles journées. Je contemple une dernière fois ce paysage sublime. Du haut de l'immeuble, au bord de la fenêtre, j'ai l'impression d'être à la hauteur de ces grands arbres et de ces montagnes immenses. Il est temps, comme eux, de me redresser.