Corpus : Colette, Steinbeck, Giono (sujet national, juin 2013, séries S, ES)

Énoncé

Objet d'étude : Le personnage de roman, du xviie siècle à nos jours
Corpus : Colette, Steinbeck, Giono
Texte 1
La narratrice, dont la famille habite en province, évoque le souvenir de sa mère, revenant de l'un de ses séjours à Paris.
« Elle revenait chez nous lourde de chocolat en barre, de denrées exotiques et d'étoffes en coupons, mais surtout de programmes de spectacles et d'essence à la violette, et elle commençait de nous peindre Paris dont tous les attraits étaient à sa mesure, puisqu'elle ne dédaignait rien.
En une semaine elle avait visité la momie exhumée, le musée agrandi, le nouveau magasin, entendu le ténor et la conférence sur La Musique birmane. Elle rapportait un manteau modeste, des bas d'usage, des gants très chers. Surtout elle nous rapportait son regard gris voltigeant, son teint vermeil que la fatigue rougissait, elle revenait ailes battantes, inquiète de tout ce qui, privé d'elle, perdait la chaleur et le goût de vivre. Elle n'a jamais su qu'à chaque retour l'odeur de sa pelisse en ventre-de-gris(1), pénétrée d'un parfum châtain clair, féminin, chaste, éloigné des basses séductions axillaires(2), m'ôtait la parole et jusqu'à l'effusion.
D'un geste, d'un regard elle reprenait tout. Quelle promptitude de main ! Elle coupait des bolducs(3) roses, déchaînait des comestibles coloniaux, repliait avec soin les papiers noirs goudronnés qui sentaient le calfatage(4). Elle parlait, appelait la chatte, observait à la dérobée mon père amaigri, touchait et flairait mes longues tresses pour s'assurer que j'avais brossé mes cheveux… Une fois qu'elle dénouait un cordon d'or sifflant, elle s'aperçut qu'au géranium prisonnier contre la vitre d'une des fenêtres, sous le rideau de tulle, un rameau pendait, rompu, vivant encore. La ficelle d'or à peine déroulée s'enroula vingt fois autour du rameau rebouté(5), étayé d'une petite éclisse(6) de carton… Je frissonnai, et crus frémir de jalousie, alors qu'il s'agissait seulement d'une résonance poétique, éveillée par la magie du secours efficace scellé d'or…  »
Colette, Sido, 1930.

Texte 2
Tom Joad est de retour chez lui. Il retrouve sa famille, son père, le vieux Tom, ses grands parents, ses frères et sœurs plus jeunes ainsi que sa mère, Man, décrite dans l'extrait suivant.
« Elle regardait dans le soleil. Nulle mollesse dans sa figure pleine, mais de la fermeté et de la bonté. Ses yeux noisette semblaient avoir connu toutes les tragédies possibles et avoir gravi, comme autant de marches, la peine et la souffrance jusqu'aux régions élevées de la compréhension surhumaine. Elle semblait connaître, accepter, accueillir avec joie son rôle de citadelle de sa famille, de refuge inexpugnable(7). Et comme le vieux Tom et les enfants ne pouvaient connaître la souffrance ou la peur que si elle-même admettait cette souffrance et cette peur, elle s'était accoutumée à refuser de les admettre. Et comme, lorsqu'il arrivait quelque chose d'heureux ils la regardaient pour voir si la joie entrait en elle, elle avait pris l'habitude de rire même sans motifs suffisants. Mais, préférable à la joie, était le calme. Le sang-froid est chose sur laquelle on peut compter. Et de sa grande et humble position dans la famille, elle avait pris de la dignité et une beauté pure et calme. Guérisseuse, ses mains avaient acquis la sûreté, la fraîcheur et la tranquillité ; arbitre, elle était devenue aussi distante, aussi infaillible qu'une déesse. Elle semblait avoir conscience que si elle vacillait, la famille entière tremblerait, et que si un jour elle défaillait ou désespérait sérieusement, toute la famille s'écroulerait, toute sa volonté de fonctionner disparaîtrait. »
John Steinbeck, Les Raisins de la colère, 1939.

Texte 3
Mme Tim est la femme du châtelain de Saint-Baudille. Autour d'elle s'organisent des fêtes familiales dont le narrateur garde le souvenir.
« […] Mme Tim était abondamment grand-mère. Les filles occupaient aussi des situations dans les plaines, en bas autour.
À chaque instant, sur les chemins qui descendaient de Saint-Baudille on voyait partir le messager et, sur les chemins qui montaient à Saint-Baudille, on voyait monter ensuite des cargaisons de nourrices et d'enfants. L'aînée à elle seule en avait six. Le messager de Mme Tim avait toujours l'ordre de faire le tour des trois ménages et de tout ramasser.
C'étaient, alors, des fêtes à n'en plus finir : des goûters dans le labyrinthe de buis(8) ; des promenades à dos de mulets dans le parc ; des jeux sur les terrasses et, en cas de pluie, pour calmer le fourmillement de jambes de tout ce petit monde, des sortes de bamboulas(9) dans les grands combles(10) du château dont les planchers grondaient alors de courses et de sauts, comme un lointain tonnerre.
Quand l'occasion s'en présentait, soit qu'on revienne de Mens (dont la route passe en bordure d'un coin de parc), soit que ce fût pendant une journée d'automne, au retour d'une petite partie de chasse au lièvre, c'est-à-dire quand on était sur les crêtes qui dominent le labyrinthe de buis et les terrasses, on ne manquait pas de regarder tous ces amusements. D'autant que Mme Tim était toujours la tambour-major(11).
Elle était vêtue à l'opulente d'une robe de bure(12), avec des fonds énormes qui se plissaient et se déplissaient autour d'elle à chaque pas, le long de son corps de statue. Elle avait du corsage et elle l'agrémentait de jabots de linon(13). À la voir au milieu de cette cuve d'enfants dont elle tenait une grappe dans chaque main, pendant que les autres giclaient autour d'elle, on l'aurait toute voulue. Derrière elle, les nourrices portaient encore les derniers-nés dans des cocons blancs. Ou bien, en se relevant sur la pointe des pieds et en passant la tête par-dessus la haie, on la surprenait au milieu d'un en-cas champêtre, distribuant des parts de gâteaux et des verres de sirop, encadrée, à droite, d'un laquais (qui était le fils Onésiphore de Prébois) vêtu de bleu, portant le tonnelet d'orangeade et, à gauche, d'une domestique femme (qui était la petite fille de la vieille Nanette d'Avers), vêtue de zinzolins(14) et de linge blanc, portant le panier à pâtisserie. C'était à voir ! »
Jean Giono, Un roi sans divertissement, 1947.

I. Question
Quelles sont les caractéristiques des figures maternelles dans les textes du corpus ?
Comprendre la question
La formulation de la question est relativement simple. Pour autant, ne confondez pas « mère » et « figure maternelle ». Cette dernière expression est plus riche et elle permet d'intégrer à l'analyse le personnage de la grand-mère.
Pour identifier les différentes caractéristiques, vous pouvez vous inspirer de quelques stéréotypes mais soyez surtout sensible aux différentes fonctions des personnages féminins dans ces extraits. Ces caractéristiques peuvent être très concrètes mais elles peuvent également être plus symboliques ou énigmatiques.
Mobiliser ses connaissances
L'hyperbole est une figure d'amplification. Elle repose sur l'utilisation de superlatifs, d'adverbes, de comparaisons ou encore de métaphores.
Les finalités de l'hyperbole sont variées.
Dans Candide de Voltaire, le narrateur manie par exemple l'hyperbole pour mieux ironiser en affirmant à propos du personnage de Pangloss : « Il prouvait admirablement qu'il n'y a point d'effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau château, et madame la baronne la meilleure des baronnes possibles. »
L'hyperbole joue dans ces trois textes un rôle beaucoup plus positif. Elle permet d'amplifier l'éloge et de transformer les trois personnages en êtres extraordinaires.
Procéder par étapes
Commencez par relever, dans chaque texte, les caractéristiques de ces « figures maternelles ». Comparez ensuite les trois personnages afin d'identifier des points communs et des différences.
De cette comparaison pourra naître un plan. Vous pourrez par exemple chercher ce qui rend ces femmes si importantes, si rassurantes et si fascinantes.
N'oubliez pas d'illustrer vos idées par des citations précises. Chaque caractéristique évoquée devra ainsi être liée à un ou plusieurs extraits.
II. Travaux d'écriture
Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des trois sujets suivants.
Commentaire de texte
Vous commenterez l'extrait de Jean Giono (texte 3).
Comprendre le texte
Cet extrait d'Un roi sans divertissement ne doit pas inquiéter ceux qui n'ont pas lu ce roman de Jean Giono. Le paratexte offre en effet toutes les informations nécessaires en présentant le personnage de Mme Tim. Puisque cette dernière est au centre de l'extrait, elle devra donc être au centre du commentaire…
La question du divertissement est ici importante, même si elle semble finalement en contradiction avec le titre du roman. Ce contraste pourra être relevé, par exemple dans l'introduction.
Le texte ne présente pas de difficultés majeures. Il vous demande simplement d'être sensible aux différentes caractéristiques de cette grand-mère dont le portrait peut s'avérer étonnant. Ne proposez pas une vision trop simpliste de ce personnage : soyez, au contraire, sensible à sa complexité voire à son ambiguïté.
Mobiliser ses connaissances
La gradation est, comme l'hyperbole, une figure d'amplification.
Elle peut tout d'abord être sémantique : le sens des mots employés sera alors de plus en plus fort. C'est le cas dans ce texte de Giono lorsque le romancier évoque d'abord la grand-mère, puis « les filles » avant de décrire des « cargaisons de nourrices et d'enfants ». Mais la gradation peut également être rythmique. Les phrases ou les propositions seront alors de plus en plus longues.
Dans ce texte, les gradations et les hyperboles permettent de représenter l'abondance associée au personnage de Mme Tim. Mais ces figures d'amplification peuvent avoir bien d'autres fonctions, parfois beaucoup moins positives. Saint-Simon, au xviiie siècle, les utilise par exemple dans ses Mémoires afin de critiquer Louis XIV et son goût pour le luxe :
« C'est une plaie qui, une fois introduite, est devenue le cancer intérieur qui ronge tous les particuliers, parce que de la cour il s'est promptement communiqué à Paris et dans les provinces et les armées, où les gens en quelque place ne sont comptés qu'à proportion de leur table et de leur magnificence, depuis cette malheureuse introduction qui ronge tous les particuliers, qui force ceux d'un état à pouvoir voler, à ne s'y pas épargner pour la plupart, dans la nécessité de soutenir leur dépense, et par la confusion des états, que l'orgueil, que jusqu'à la bienséance entretiennent, qui par la folie du gros va toujours en augmentant, dont les suites sont infinies, et ne vont à rien moins qu'à la ruine et au renversement général. »
Ce « cancer » touche ainsi « la cour » puis « Paris », « les provinces et les armées » avant de mener « à la ruine et au renversement général » !
Deux figures d'analogie permettent à Jean Giono de donner une dimension extraordinaire à son personnage.
C'est le cas, tout d'abord, des comparaisons qui permettent de rapprocher deux réalités différentes au moyen d'un outil de comparaison. La fête dans le château est par exemple représentée « comme un lointain tonnerre ».
La métaphore est une analogie implicite puisqu'elle associe deux éléments sans outil de comparaison. L'association des termes n'en est que plus mystérieuse. Dans ce texte, les enfants se transforment par exemple en « grappes ».
Procéder par étapes
Commencez par relire attentivement ce texte. Relevez les différents éléments liés au personnage de Mme Tim : quelle image le romancier nous donne-t-il de ce personnage ? Répondre à cette question devrait vous guider vers une problématique capable de donner une unité à tout votre commentaire.
Construisez ensuite un développement cohérent et progressif. N'oubliez pas qu'un commentaire va toujours du plus évident au plus complexe. Vous pouvez donc commencer par analyser simplement la place de Mme Tim dans le texte. Intéressez-vous ensuite à ce qu'elle représente symboliquement ou à ce qui fait sa richesse.
Pensez, durant la rédaction, à faire référence au texte avec précision et à utiliser des outils littéraires. Cela vous permettra de ne pas sombrer dans la paraphrase.
Dissertation
Le romancier doit-il nécessairement faire de ses personnages des êtres extraordinaires ?
Vous répondrez à la question en vous fondant sur les textes du corpus ainsi que sur les textes et œuvres que vous avez étudiés et lus.
Comprendre le sujet
Ce sujet vous invite à réfléchir sur la notion de personnage. L'adjectif « extraordinaire » est ici central. Ne vous limitez pas à un seul sens pour analyser ce terme : un personnage peut être qualifié d'« extraordinaire » pour de nombreuses raisons.
Pour bien traiter cette question, mettez-vous à la place du romancier : comment peut-il parvenir à transformer ses personnages en « êtres extraordinaires » ? N'oubliez pas, cependant, que le lecteur a lui aussi un rôle à jouer dans ces métamorphoses…
Mobiliser ses connaissances
Certains personnages merveilleux pourront s'avérer précieux pour illustrer votre réflexion. Attention, toutefois, à ne pas confondre le registre merveilleux et le registre fantastique.
Le registre fantastique a pour critère l'incertitude. Le lecteur ne peut jamais vraiment savoir si l'événement a une origine surnaturelle ou une explication rationnelle. C'est le cas dans Le Horla de Maupassant. Ce jeu avec un cadre en apparence réaliste est capital.
Le merveilleux, au contraire, nous plonge dans une atmosphère complètement surnaturelle où les événements arrivent parfois par magie, où les personnages sont totalement imaginaires. Ces récits merveilleux offrent donc aux lecteurs de nombreux personnages « extraordinaires ».
Au xixe siècle, les romanciers réalistes cherchent à représenter le monde qui les entoure sans l'idéaliser. Balzac et Flaubert analysent par exemple l'évolution de la société.
Les romanciers naturalistes poussent encore plus loin les exigences du réalisme en utilisant notamment certaines méthodes issues de la science. Peu de romanciers sont allés aussi loin sur ce chemin qu'Émile Zola. Ce dernier, en s'inspirant par exemple de théories sur l'hérédité, cherche à représenter l'« Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire » dans les nombreux romans qui composent Les Rougon-Macquart. Il écrit ainsi dans la préface de La Fortune des Rougon :
« Je veux expliquer comment une famille, un petit groupe d'êtres, se comporte dans une société, en s'épanouissant pour donner naissance à dix, à vingt individus, qui paraissent, au premier coup d'œil, profondément dissemblables, mais que l'analyse montre intimement liés les uns aux autres. L'hérédité a ses lois, comme la pesanteur. »
Ces deux mouvements peuvent enrichir votre réflexion. Les personnages de Flaubert ou de Zola semblent tout à fait ordinaires. Mais le sont-ils vraiment ? Ne peuvent-ils pas, à leur manière, devenir extraordinaires ?
Procéder par étapes
La formulation de la question et la présence de l'adverbe « nécessairement » poussent à choisir un plan dialectique. Vous pouvez donc tout à fait opposer des personnages a priori extraordinaires et des êtres beaucoup plus ordinaires. Évitez cependant de vous en tenir à une réflexion trop binaire. Nuancez votre propos et tentez de dépasser cette opposition grâce à la troisième partie. Par exemple, ne peut-on pas affirmer que, pour différentes raisons, tous les personnages sont finalement extraordinaires ?…
Choisissez avec soin vos exemples avant de commencer à rédiger le développement. Ne sortez pas du cadre imposé par le sujet et par l'objet d'étude. Cette limite n'en est pas vraiment une car l'histoire du roman est particulièrement riche. Des exemples issus de différentes époques seront particulièrement appréciés.
Durant la rédaction, enfin, soignez les articulations logiques : les transitions et les connecteurs permettront de rendre votre réflexion à la fois fluide et convaincante.
Écriture d'invention
Le regard que porte la narratrice du texte 1 sur sa mère fait de cette dernière un personnage fascinant. Comme Colette, et en vous inspirant des autres textes du corpus, vous proposerez le portrait d'un être ordinaire qui, sous votre regard, prendra une dimension extraordinaire.
Comprendre le sujet
Tout l'intérêt de ce sujet repose sur l'opposition des adjectifs « ordinaire » et « extraordinaire ». Il s'agit de métamorphoser un être a priori banal en un personnage marquant. Le travail d'invention se situera donc en grande partie autour de ces deux axes. Qui sera cet « être ordinaire » dont vous allez faire le portrait ? Qu'est-ce qui en fera cependant un être hors du commun ?
Le sujet, s'il invite à s'inspirer des textes du corpus pour les procédés littéraires utilisés, ne demande pas d'évoquer spécifiquement des figures maternelles.
Le terme « regard », qui est répété, est également important. Il vous rappelle que le portrait que vous allez écrire sera nécessairement subjectif.
Mobiliser ses connaissances
Concernant le choix des temps, vous êtes libre d'utiliser le présent de l'indicatif ou les temps du passé. Si le présent de l'indicatif semble souvent plus simple à manier, écrire un récit au passé permet de varier davantage les temps. Pensez alors à utiliser l'imparfait pour la description du personnage ou encore pour marquer des répétitions. À l'inverse, réservez le passé simple aux actions brèves et achevées. Le passé composé pourra également être utile pour évoquer des éléments achevés qui restent très présents dans la mémoire d'un personnage.
Même si le présent de narration peut parfois être utilisé dans un texte au passé, évitez de mélanger les temps du passé et le présent de l'indicatif. L'exercice pourrait rapidement s'avérer périlleux…
Le terme « portrait » est riche et il vous offre quelques pistes pouvant vous mener à un exercice réussi.
Il peut par exemple s'agir d'un portrait physique grâce à la description du visage ou encore des vêtements. Cependant, n'oubliez pas que le portrait peut également être moral. Les paroles ou les souvenirs du personnage permettront alors d'en savoir plus sur ce qui fait sa « dimension extraordinaire ».
Dans Le Père Goriot, Balzac nous propose le portrait de Vautrin. La description physique nous livre déjà des informations importantes sur ce personnage :
«  Il avait les épaules larges, le buste bien développé, les muscles apparents, des mains épaisses, carrées et fortement marquées aux phalanges par des bouquets de poils touffus et d'un roux ardent. Sa figure, rayée par des rides prématurées, offrait des signes de dureté que démentaient ses manières souples et liantes. Sa voix de basse-taille, en harmonie avec sa grosse gaieté, ne déplaisait point.  »
Procéder par étapes
Sur votre brouillon, cherchez les idées qui vont nourrir votre texte. Identifiez par exemple le personnage dont vous allez faire le portrait. Déterminez ensuite les éléments importants pour la narration : place du narrateur, temps employés… Chacun de ces choix aura son importance par la suite.
Organisez ensuite votre récit en veillant à conserver une certaine progression. Vous pouvez par exemple commencer par faire un portrait physique avant d'enrichir votre description du personnage en évoquant son passé ou encore son caractère.
Enfin, en rédigeant, veillez à employer des procédés littéraires pertinents. Inspirez-vous, pour cela, des textes du corpus.
(1)Pelisse en ventre-de-gris : manteau en fourrure de ventre d'écureuil.
(2)Axillaire : qui vient des aisselles. Colette évoque les odeurs de sueur.
(3)Bolduc : ruban.
(4)Calfatage : traitement des coques des navires avec du goudron pour les rendre étanches.
(5)Rebouté : réparé.
(6)Éclisse : plaque servant à étayer, c'est-à-dire à soutenir, un membre fracturé.
(7)Inexpugnable : qu'on ne peut pas prendre par la force.
(8)Buis : arbuste.
(9)Bamboula : fête.
(10)Combles : espaces compris entre le dernier étage de la demeure et le toit.
(11)Tambour-major : grade militaire (sous-officier qui commande les tambours et les clairons d'un régiment) donné ici, de façon plaisante, à Mme Tim qui commande tout.
(12)Bure : étoffe de laine brune.
(13)Jabots de linon : ornements de tissu qui s'étalent sur la poitrine.
(14)Zinzolins : tissus d'un violet rougeâtre.

Corrigé

Question
La figure de la mère a souvent été mise à l'honneur en littérature. Les trois romanciers de ce corpus en apportent une preuve supplémentaire. Colette et John Steinbeck représentent ainsi deux mères dans Sido et Les Raisins de la colère, tandis que Jean Giono, dans Un roi sans divertissement, invente le personnage de Mme Tim, une grand-mère qui, à bien des égards, fait office de figure maternelle. Mais, plus précisément, quelles sont les caractéristiques de ces trois figures maternelles ? Pour répondre à cette question, nous montrerons dans un premier temps que ces personnages féminins sont des figures centrales. Nous soulignerons ensuite le caractère protecteur de ces trois femmes avant de chercher à comprendre comment chaque romancier donne à son personnage une dimension extraordinaire.
Chaque figure maternelle semble ici faire office de point central autour duquel gravitent tous les autres personnages. La mère de la narratrice, dans le texte de Colette, est ainsi au centre de toutes les attentions. Le pronom « elle » est, par exemple, sujet de la plupart des verbes du texte. Le personnage est constamment en mouvement, comme l'illustre l'énumération de verbes d'action : « Elle parlait, appelait […], observait […], touchait et flairait […] ». Le contraste avec le « père amaigri » est éloquent. Dans le texte de Steinbeck, la mère est, plus encore, un point de repère vers lequel les regards convergent toujours car « lorsqu'il arrivait quelque chose d'heureux ils la regardaient pour voir si la joie entrait en elle ». Si Mme Tim est une grand-mère, elle occupe elle aussi une position centrale, notamment lorsqu'elle est présentée « au milieu de cette cuve d'enfants ». Le spectacle du personnage ne peut qu'attirer les regards : le narrateur répète le verbe « voir » et le met en valeur avec l'exclamation finale.
Chaque personnage semble par ailleurs jouer un rôle protecteur. Ces femmes peuvent offrir de la nourriture, qu'il s'agisse chez Giono de « parts de gâteaux et des verres de sirop » ou de « chocolat en barre » dans Sido. La figure maternelle est ici liée à une forme d'abondance comme l'indiquent les nombreuses hyperboles : la mère du texte 1 est ainsi « lourde » de tous ces présents tandis qu'il y a, dans le texte 3, « des fêtes à n'en plus finir ». L'attitude des personnages peut également s'avérer rassurante comme le prouve souvent le vocabulaire mélioratif. Man fait par exemple figure de « guérisseuse ». Sans elle, « toute la famille s'écroulerait ». Les analogies utilisées le prouvent bien : le personnage est la « citadelle de sa famille ». Le personnage de Colette soigne également un rameau, même si cela crée un sentiment ambigu chez l'enfant, mélange de fascination et de jalousie.
Mais ces romanciers semblent aller plus loin en dotant les personnages de certaines qualités extraordinaires. Les hyperboles utilisées par Steinbeck font de Man une véritable héroïne, qui, par ses qualités, se distingue du commun des mortels. Par l'intermédiaire de « ses yeux noisette », le romancier fait le portrait de cette mère qui semble « avoir connu toutes les tragédies » et s'être élevée jusqu'à une « compréhension surhumaine ». Le personnage est également « aussi infaillible qu'une déesse ». Moins grave, le texte de Giono évoque tout de même le « corps de statue » du personnage de Mme Tim. Par son attitude et son énergie, cette dernière s'élève elle aussi au-dessus des autres personnages. Sa description, par ailleurs, n'est pas sans évoquer le personnage de Bacchus ! La mère présentée dans Sido semble également avoir quelques pouvoirs étranges puisque son retour, par l'intermédiaire de l'odeur de sa pelisse, ôte « la parole et jusqu'à l'effusion ». La fascination s'accompagne d'une forme de stupeur. Elle est indéniablement renforcée par le choix d'un narrateur interne. Pour autant, c'est sans doute Steinbeck qui va le plus loin dans la transformation de la figure maternelle en personnage héroïque.
Ces figures maternelles éclipsent donc les autres personnages. Mais elles sont également, à des degrés divers, rassurantes et fascinantes. Ces trois textes, malgré des nuances importantes, se présentent donc bien comme des éloges. Nous sommes ici loin de la figure maternelle que nous offre, en 1948, Hervé Bazin dans Vipère au poing…
Travaux d'écriture : commentaire
Introduction
« Un roi sans divertissement est un homme plein de misères. » C'est en s'inspirant de cette citation de Pascal que Jean Giono a écrit Un roi sans divertissement. Dans ce roman relativement sombre consacré à des thèmes comme l'ennui ou le mal, le romancier prend pourtant soin de ménager quelques éclaircies. Le lecteur a par exemple le plaisir de découvrir Mme Tim, la charismatique femme du châtelain de Saint-Baudille. Cet extrait est ainsi consacré aux fêtes familiales organisées par ce personnage. Rapidement, le récit semble dépasser le simple stade de l'anecdote. Le lecteur est invité à goûter, lui aussi, aux charmes de ce curieux spectacle. Nous nous demanderons donc comment l'auteur parvient à entraîner le lecteur dans le sillage de ce personnage extraordinaire. Nous commencerons par montrer que Mme Tim est, pour différentes raisons, un personnage central, avant de noter que cette femme est également pleine de vie. Nous analyserons, pour finir, le caractère intrigant de ce personnage.
I. Un personnage central
1. Le centre de la famille
Dans cette famille, Mme Tim apparaît rapidement comme un personnage essentiel. Dès le début de l'extrait, ses filles ne sont que brièvement présentées. Elles n'existent que par le lien qui les unit à leur mère : elles vivent ainsi « en bas autour ». Le même terme est répété dans la suite du texte à propos des plis de sa robe. Par ailleurs, les petits-enfants gravitent constamment autour de Mme Tim. Le lecteur découvre ainsi cette grand-mère « au milieu de cette cuve d'enfants ». À nouveau, Giono procède à une répétition en la présentant « au milieu d'un en-cas champêtre ». Mme Tim, véritable chef d'orchestre, est donc bien à la baguette. Elle donne des « ordres » à son messager, elle organise les déplacements et elle est « toujours la tambour-major ».
2. Le centre de l'attention
Le narrateur semble n'avoir d'yeux que pour ce personnage. Les autres membres de cette famille restent même, dans cet extrait, privés de noms ! Ils ne sont que « les filles », « l'aînée », ou les « enfants » : ce sont des figurants qui restent dans l'ombre, totalement éclipsés par ce personnage lumineux. Le tableau proposé vaut ainsi en grande partie pour Mme Tim qui est au centre de toutes les attentions. Elle semble même exercer un certain pouvoir de séduction. Après avoir décrit sa robe, son « corps de statue » et son « corsage », le narrateur n'avoue-t-il pas : « on l'aurait toute voulue » ? Même le lecteur est invité à entrer dans cette ronde plaisante initiée par Mme Tim. L'utilisation du pronom « on » permet en effet d'inclure indirectement celui qui lit le texte dans les spectateurs. Et il s'agit bien d'un véritable spectacle. Le verbe voir est répété et mis en valeur par l'exclamation : « C'était à voir ! »
En somme, Mme Tim est bien un personnage central qui ne peut qu'attirer les autres personnages, le narrateur et le lecteur. Mais cette position n'est ni arbitraire ni simplement autoritaire. Si le personnage occupe une telle place, c'est qu'il est plein de vie.
II. Un personnage plein de vie
1. Une figure maternelle singulière : la source de la vie
Cet extrait évoque clairement les liens familiaux unissant les personnages. Il est tout d'abord question de « Mme Tim », la « grand-mère », puis des « filles » et des « cargaisons de nourrices et d'enfants ». Il faut noter dans ces premières lignes une véritable gradation et c'est bien le personnage de Mme Tim qui est à la source de cette abondante famille. Quelques symboles font également de Mme Tim une figure maternelle. Les filles sont par exemple totalement oubliées et c'est bien elle qui précède « les derniers-nés dans des cocons blancs ». Les deux domestiques qui l'encadrent, habillés de bleu et de blanc, rappellent par l'alliance de ces deux couleurs la figure de la Vierge Marie. Pour autant, ces couleurs ne sont pas portées par Mme Tim elle-même, comme si le personnage gardait malgré tout ses distances avec cette référence. Mme Tim semble ici moins attachée à véritablement materner qu'à divertir.
2. Le symbole de l'abondance : la source des plaisirs
L'adverbe « abondamment » donne sa tonalité au texte. Les hyperboles sont ainsi fréquentes. Elles contribuent à faire de Mme Tim un personnage lié à l'excès, à l'abondance et à la vie. Sa robe, avec « des fonds énormes », est par ailleurs en mouvement constant. Ce personnage n'organise pas de simples fêtes mais « des fêtes à n'en plus finir » et des « sortes de bamboulas ». Ce terme, étymologiquement lié au mot « tambour », donne à ces instants un caractère étonnant et singulier. L'énumération du troisième paragraphe, la gradation, les nombreux pluriels et l'imparfait avec sa valeur répétitive donnent bien l'impression que ces fêtes sont à la fois riches et nombreuses… Enfin, Mme Tim joue un rôle actif. Si elle délègue certaines tâches, c'est bien elle que l'on voit « distribuant des parts de gâteaux et des verres de sirop ». Le plaisir est donc lié aux jeux mais également aux sens. Mme Tim met bien en mouvement toute la famille qui l'entoure. Grâce à son action, le château s'anime, grondant de « courses et de sauts ».
Le personnage de Giono est donc particulièrement vivant et il distille cette vie au cadre et aux personnages qui l'entourent. Son énergie semble communicative, si bien qu'elle ne peut que toucher le lecteur. Mais ce personnage peut également se révéler intrigant.
III. Un personnage intrigant
1. Un être complexe
Le personnage de Mme Tim est tout d'abord le fruit de différents contrastes. Si ses habits semblent mettre en valeur son corps, si elle est vêtue « à l'opulente », cette robe de bure peut étonner. En effet, traditionnellement, le terme « bure » évoque plutôt un tissu simple et grossier, qui fait implicitement référence aux robes portées par les moines. De même, les fêtes sont parfois ambiguës. Elles sont certes pleines de vie et de plaisirs, mais elles sont également présentées « comme un lointain tonnerre » lorsqu'elles se déroulent dans le château. L'attitude de Mme Tim peut également intriguer. Elle distribue les mets et les boissons avec générosité mais elle donne également des ordres. L'expression « tambour-major » est par ailleurs ambiguë. La métaphore militaire peut faire sourire mais elle nous renseigne également sur la place occupée par cette grand-mère dans cette famille qu'elle guide d'une main douce mais ferme.
2. Un mystère
Il faut enfin souligner que le lecteur n'a jamais accès aux pensées de Mme Tim à cause du point de vue choisi ici par Giono. Sur cette question, cette femme reste pour nous une énigme et cela ne fait que renforcer son caractère mystérieux. De même, le personnage semble prendre une dimension étrange au fil de l'extrait. Assimilée à une statue, elle s'éloigne déjà du commun des mortels. Cette impression est renforcée par son attitude face à « cette cuve d'enfants dont elle tenait une grappe dans chaque main, pendant que les autres giclaient autour d'elle ». La métaphore filée du vin peut tout d'abord évoquer le personnage de Bacchus, qui, dans la mythologie, est précisément lié à la fête. Mais les termes employés ont également un aspect inquiétant. Les mains du personnage, grâce à cette analogie, semblent énormes et le verbe « gicler » n'est pas particulièrement positif… Il ne s'agit pas, malgré tout, de faire de Mme Tim un personnage sombre ou négatif. Ces indices contribuent simplement à amplifier le caractère mystérieux et sans doute fascinant du personnage inventé par Giono.
Conclusion
Si le lecteur est entraîné dans le sillage du personnage de Giono, c'est que cette femme est à la fois centrale, fascinante et intrigante. Celle qui n'était a priori qu'une simple grand-mère acquiert donc, grâce au talent du romancier, le statut de personnage extraordinaire. Elle incarne la vie, concrètement et symboliquement. Dans la suite du roman, elle restera fidèle à ce carpe diem qui semble l'animer : « Vivez bien, nous disait-elle, vivez bien, c'est la seule chose à faire. Profitez de tout. »
Travaux d'écriture : dissertation
Introduction
L'histoire du roman ne manque pas de héros brillant par leurs qualités physiques ou morales. À bien des égards, ces personnages qui se hissent au-dessus du commun des mortels semblent extraordinaires. Mais ce constat doit-il être considéré comme une règle ? Le romancier doit-il nécessairement faire de ses personnages des êtres extraordinaires ? Pour répondre à cette question, il semble important de s'interroger sur le sens de l'adjectif « extraordinaire ». Le terme peut être abordé de manière positive mais un personnage peut également se distinguer par ses défauts… Un héros de roman pourra donc être « extraordinaire » pour de nombreuses raisons. Pour étudier ces différentes conceptions du personnage, nous commencerons par montrer que les romanciers cherchent souvent à créer des personnages héroïques. Seulement, nous serons amenés à nuancer ce constat car des personnages plus ordinaires peuvent tout à fait être mis en avant. Nous finirons donc par montrer que, bien souvent, les personnages ne naissent pas extraordinaires : ils le deviennent.
I. Les vertus des personnages extraordinaires
1. Les différents visages de l'héroïsme
Les raisons ne manquent pas pour qualifier certains personnages d'extraordinaires. Même si les romans du Moyen Âge se distinguent à bien des égards des romans modernes, ils nourrissent eux aussi notre imagination en nous proposant des figures héroïques. Les personnages de Chrétien de Troyes peuvent par exemple accomplir des actes hors du commun. Ils combattent des géants comme Erec dans Erec et Enide. La quête peut également être spirituelle car les personnages s'illustrent souvent par leur respect des valeurs courtoises. Ces personnages semblent donc extraordinaires physiquement et moralement. Ils nous rappellent ainsi qu'étymologiquement, le héros est un « demi-dieu », un personnage qui se distingue, par ses actes ou sa vertu, du commun des mortels. Même si cette conception paraît parfois stéréotypée, ces héros peuvent inspirer le lecteur en faisant office de modèles.
2. Les personnages extraordinaires engendrent des récits extraordinaires
Ces personnages extraordinaires ne sont pas seulement des modèles auxquels le lecteur pourrait vouloir s'identifier. Ils peuvent également, par leurs actions, apporter au récit un souffle romanesque. Ils tiennent ainsi le lecteur en haleine. C'est notamment ce qui fait le charme et le succès des romans de cape et d'épée comme Les Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas. Le plaisir du lecteur n'est pas seulement dans le voyage historique proposé par l'auteur : il tient également aux divers affrontements et aux multiples rebondissements… De même, le registre épique est très souvent utilisé dans les romans de chevalerie qui sont encore en partie inspirés par certains codes de l'épopée.
3. Voyages extraordinaires
Les personnages extraordinaires nous permettent enfin de découvrir des mondes extraordinaires. Les romans de Jules Verne sont ainsi autant de Voyages extraordinaires, pour reprendre le titre de la célèbre collection qui réunit les romans de cet auteur du xixe siècle. Bien souvent, un héros entraîne le lecteur dans ses aventures. Dans Vingt mille lieues sous les mers, c'est par exemple l'énigmatique capitaine Nemo qui joue le rôle de guide dans les fonds sous-marins. Les lieux décrits sont alors aussi fascinants que le personnage créé par Jules Verne ! D'autres romanciers vont jusqu'à faire entrer le lecteur dans un monde totalement imaginaire. C'est le cas des romans merveilleux qui se présentent explicitement comme de pures inventions de l'esprit. C'est ce qui fait le succès de livres aussi mystérieux et intrigants que Les Aventures d'Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, ou, plus récemment encore, de la trilogie du Seigneur des anneaux écrite par Tolkien. L'évasion est alors totale, pour le plus grand bonheur du lecteur. Le personnage extraordinaire nous entraîne vers une forme d'évasion.
On comprend donc pourquoi les romanciers utilisent des personnages extraordinaires. Ces derniers peuvent faire figure de modèles, de moteurs du récit et de guides vers des mondes étonnants. Seulement, cette conception du roman, sans être fausse, peut sembler réductrice. Certains personnages paraissent en effet bien ordinaires…
II. Des héros… ordinaires !
1. Des personnages complexes
Dès la première moitié du xixe siècle, les héros romantiques portent en eux « le grotesque au revers du sublime », comme l'écrit Victor Hugo. Ils sont alors doubles, à l'image de chaque homme. Jean Valjean, le héros des Misérables, n'est pas le fils d'un roi ou d'un dieu, c'est un homme qui a connu la misère et la prison. Il cède par ailleurs à la tentation en volant l'évêque qui l'avait accueilli. Mais ces défauts permettent aussi l'évolution d'un personnage qui va changer au cours du roman. Sans faille, un personnage n'est-il pas condamné à ne jamais évoluer ? Les défauts d'un personnage lui offrent une forme de complexité. Un des héros les plus fascinants de la littérature, le Don Quichotte de Cervantès, oscille constamment entre la folie et la grandeur. C'est ce qui fait sa richesse face aux héros des romans de chevalerie que Cervantès s'amuse à parodier. Les héros ordinaires peuvent donc s'avérer particulièrement riches : on ne compte plus, par exemple, les interprétations du personnage de Cervantès.
2. Des personnages réels
Le réalisme et le naturalisme vont aller plus loin dans ce refus de l'idéalisation. Il s'agit pour eux d'émanciper totalement le personnage de ses prestigieux antécédents. Il n'est plus question, en apparence tout du moins, de proposer au lecteur un personnage extraordinaire. Ainsi Fabrice del Dongo, dans La Chartreuse de Parme, ne s'illustre pas par sa bravoure durant la bataille de Waterloo… Emma Bovary vit une existence si ennuyeuse qu'elle choisit de tromper son mari, le pâle et terne Charles Bovary. Gervaise Coupeau, l'héroïne de L'Assommoir d'Émile Zola, est une simple blanchisseuse qui va sombrer dans l'alcoolisme. Sa fille, Nana, est une actrice qui s'illustre surtout comme prostituée. Comme l'écrit Zola dans un article intitulé « Le sens du réel » : « L'intérêt n'est plus dans l'étrangeté de cette histoire ; au contraire, plus elle sera banale et générale, plus elle deviendra typique. Faire mouvoir des personnages réels dans un milieu réel, donner au lecteur un lambeau de la vie humaine, tout le roman naturaliste est là. »
3. Des « fantoches »
Même si les personnages se sont considérablement éloignés des modèles de l'épopée, certains romanciers, comme ceux du nouveau roman, les trouvent encore trop artificiels. « Nous en a-t-on assez parlé du "personnage" ! », s'exclame par exemple Alain Robbe-Grillet dans Pour un nouveau roman, avant d'ajouter : « C'est une momie à présent […]. Les créateurs de personnages, au sens traditionnel, ne réussissent plus à nous proposer que des fantoches auxquels eux-mêmes ont cessé de croire. Le roman de personnages appartient bel et bien au passé, il caractérise une époque : celle qui marqua l'apogée de l'individu. » Beaucoup de romanciers, au xxe siècle, vont donc gommer les dernières caractéristiques de personnages qui perdent parfois jusqu'à leur nom ! Un personnage de La Jalousie de Robbe-Grillet n'est par exemple désigné que par une simple lettre : « A… ». Le procédé peut rappeler Le Procès de Kafka, dans lequel le lecteur rencontre Joseph K. Le personnage ne perd donc plus seulement les qualités qui en faisaient un être extraordinaire : il voit voler en éclat toute son identité. Ces innovations ne sont pas gratuites ou artificielles. Elles ont le mérite de nous faire réfléchir sur notre place dans les sociétés modernes.
Les romanciers ne s'en tiennent donc pas « nécessairement » aux héros extraordinaires : ils peuvent volontairement faire de leurs personnages des êtres ordinaires. Pourtant, ces personnages restent eux aussi gravés dans nos mémoires. Ne deviennent-ils pas alors, eux aussi, extraordinaires ?
III. On ne naît pas extraordinaire, on le devient
1. Des personnages métamorphosés
Les personnages les plus ordinaires peuvent devenir, l'espace de quelques pages, des êtres extraordinaires. Ils peuvent tout d'abord se métamorphoser grâce au regard du narrateur, qu'il soit interne ou externe. Dans Sido, la mère devient fascinante car elle est évoquée par sa fille. C'est en grande partie le regard de l'enfant qui permet à ce personnage en apparence banal de sortir de l'ordinaire. Dans Les Raisins de la colère de Steinbeck, Man devient l'égale des héroïnes tragiques. Même un auteur naturaliste comme Émile Zola cède parfois à cette tentation. Dans Nana, le personnage éponyme devient lui aussi fascinant par sa capacité à séduire puis à détruire la majorité des hommes du roman. Nana est même assimilée, à la fin de l'œuvre, à « ces monstres antiques dont le domaine redouté était couvert d'ossements ». En outre, Zola se laisse parfois aller aux charmes de l'amplification dans ses récits. Flaubert qualifie ainsi la fin de Nana d'« épique ».
2. Des personnages émouvants
Mais les failles d'un héros peuvent également susciter la pitié du lecteur : il devient alors extraordinaire par l'émotion qu'il suscite. Dans Manon Lescaut, le lecteur peut certes être révolté par l'attitude des deux héros mais l'habileté du romancier est telle que le narrateur, le chevalier des Grieux, est également touchant. Les plaintes du héros devant l'inconstance de celle qu'il aime ou encore le récit de la mort de Manon Lescaut sont autant de moments durant lesquels le personnage n'est pas tout-puissant : au contraire, il laisse parler sa douleur et sa tristesse. Le registre pathétique est ici favorisé par les choix narratifs de l'abbé Prévost : l'utilisation du point de vue interne et de la première personne place le lecteur au plus près de la douleur du personnage. Ce n'est donc plus par le récit d'actions héroïques et surhumaines que le héros parvient à toucher le lecteur, c'est par ses failles et ses erreurs. Le caractère ordinaire du héros favorise ainsi l'identification du lecteur et même les personnages les plus condamnables ou les plus ridicules peuvent parfois nous émouvoir. En outre, la mort de Don Quichotte ne laisse pas le lecteur insensible car, comme l'écrit très justement Mérimée, « nous plaignons Don Quichotte et nous l'admirons car il éveille en nous bien des pensées qui nous sont communes avec lui ».
3. Des rencontres marquantes pour le lecteur
En somme, chaque lecteur peut être touché par ces personnages ordinaires. Ces derniers deviennent parfois plus que des êtres de papier. Ils peuplent les mémoires et traversent les siècles aussi bien que les héros traditionnels. Les plus grands auteurs, qui sont également de grands lecteurs, racontent souvent ces rencontres marquantes avec les héros de différents romans. Oscar Wilde aurait par exemple déclaré, à propos d'un personnage créé par Balzac : « La mort de Lucien de Rubempré est le plus grand drame de ma vie. » Dans Le Livre de l'intranquillité, Fernando Pessoa ajoute pour sa part, au sujet d'un roman de Charles Dickens : « Il existe des gens qui souffrent réellement de n'avoir pu, dans la vie réelle, vivre avec Mr« Pickwick ni serrer la main de Mr« Wardle. J'en fais partie. J'ai pleuré de vraies larmes sur ce roman, de n'avoir pas vécu à cette époque-là, avec ces gens-là, des gens pour moi bien réels. » En définitive, ce n'est plus le regard du narrateur qui fait du personnage un être extraordinaire, c'est celui du lecteur.
Conclusion
Les personnages les plus ordinaires peuvent donc, eux aussi, devenir extraordinaires. Certes, ils n'ont pas les qualités des héros traditionnels, mais, précisément, c'est par leurs défauts que les romanciers parviennent à les rendre vivants. Ils peuvent alors devenir des reflets plus ou moins déformés du lecteur. Le romancier est donc une sorte d'alchimiste qui parvient, par la grâce de l'imagination et du langage, à changer des personnages a priori insignifiants en êtres voués à traverser les siècles. Tant qu'il y aura des lecteurs, les personnages les plus ordinaires seront par conséquent immortels.
Travaux d'écriture : écriture d'invention
Quand je l'ai aperçu pour la première fois, je me suis d'abord dit qu'il avait tout de ces personnes qu'on croise et qu'on oublie aussitôt. Il avait le dos voûté et des cheveux blancs qui semblaient n'avoir jamais été peignés. De fines rides couraient sur son visage et sur ses mains. Il portait un vieux pantalon en velours et un pull aux couleurs délavées. Je crois bien avoir murmuré « bonjour ». En réponse, il m'a souri. Ce n'était pas un sourire ordinaire, c'était un sourire immense, qui l'a tout de suite distingué de la foule des inconnus.
Une semaine plus tard, une coupure d'eau m'a remis sur son chemin. La fin de la journée approchait et je commençais à m'inquiéter. Je ne savais pas quoi faire. C'était mon premier appartement et je découvrais l'indépendance. Mes parents ne répondaient pas à mes appels. Je me suis dit que mon voisin avait dû en connaître, des coupures, dans sa longue vie…
Je n'ai frappé qu'une fois. Il m'a tout de suite ouvert. J'ai alors retrouvé ce sourire étincelant et il m'a invité à entrer, d'un geste de la main. Il m'a ensuite indiqué un fauteuil puis il a disparu pour revenir, quelques secondes plus tard, avec une cafetière et deux tasses.
« Pas facile, hein, de se passer d'eau courante ? »
J'ai failli sursauter. Quelle voix ! Quelle vie ! Je m'attendais à une voix chevrotante, aussi usée que ses vêtements. Je pensais que ses mots allaient boiter et voilà qu'ils sautillaient ! Ses grands yeux bleus me fixaient, attendant une réponse, et son visage restait incroyablement lumineux. J'étais perdu entre ma stupeur et ma curiosité ! J'ai bafouillé quelques mots avant de lui demander si ces coupures étaient fréquentes.
« Oh oui. Ça arrive ! Mais rassurez-vous, l'eau courante, c'est comme le moral : ça finit toujours par revenir ! »
Il a ponctué sa phrase d'un grand éclat de rire qui résonne encore dans ma mémoire. Qu'est-ce qui pouvait bien le rendre si léger ? Il m'a demandé mon âge, et j'ai avoué n'avoir que dix-huit ans.
Il a sifflé, admiratif. « Si jeune… Mais vous avez la vie devant vous ! Et le monde à vos pieds !
— Vous vous souvenez de ce que vous faisiez quand vous aviez mon âge ?
— Vous tenez vraiment à ce que je vous ennuie avec tout ça ? Vous avez sans doute mieux à faire. »
Je l'ai encouragé à continuer. Au fond, je mourais d'envie de savoir ce que cachait ce sourire assis en face de moi.
Il m'a parlé comme s'il me connaissait depuis toujours. Il m'a raconté son adolescence. L'école, arrêtée trop tôt. Le travail, commencé très vite. Il a dépeint d'une voix enjouée ces journées ternes et répétitives qui m'auraient fait mourir d'ennui. Il m'a aussi décrit les jeunes femmes qui l'avaient aimé et celles qui ne l'avaient même pas remarqué. Il semblait toutes les remercier. Je buvais ses paroles, oubliant le café qui ne fumait plus depuis longtemps. Je fixais son sourire qui n'en finissait pas et ses yeux bleus qui pétillaient à chaque nouvelle anecdote. Je voyais ses mains ridées danser à mesure que ses souvenirs prenaient chair. Elles jouaient une partition qui m'enchantait. Les hommes, les femmes, les maisons, les villes : tout un monde que je n'avais pas connu se dressait devant moi ! Tout me semblait incroyablement vivant ! Je n'avais qu'à me baisser pour ramasser ces souvenirs qui me tendaient les bras. J'avais l'impression que son passé était le mien et lui, en me parlant, semblait peu à peu rajeunir.
Un drôle de bruit nous a ramenés dans son appartement. Il avait laissé un robinet ouvert, pour guetter le retour de l'eau. En me raccompagnant, il m'a glissé d'une voix toujours aussi chantante : « Revenez quand vous pourrez ou quand vous voudrez… »
Dès lors, il m'a suffi de marcher quelques mètres pour m'évader et partir loin, très loin. Comment faisait-il pour créer un univers si riche avec des mots si simples ? Il n'avait pourtant rien vécu d'extraordinaire, au fond. Il n'avait que le plus banal des quotidiens à partager mais ses phrases le peuplaient de couleurs, d'odeurs et de saveurs. Il parlait comme un roi d'un royaume que d'autres auraient jugé misérable.
Un jour, il m'a appris que sa femme était morte quelques années plus tôt. En une poignée de phrases, il lui a redonné vie. Il n'y avait dans sa voix ni amertume ni tristesse. Il était simplement heureux d'avoir pu la connaître et l'aimer. Et quand il me parlait d'elle, quand il me racontait les journées passées à ses côtés, elle se tenait là, devant moi et elle aussi semblait me sourire.
Et puis un matin, personne n'est venu m'ouvrir quand j'ai frappé une première fois à la porte. C'est alors que j'ai réalisé, en frappant fébrilement une seconde fois, que je ne savais même pas comment s'appelait cet homme qui m'avait si souvent ouvert les portes de sa mémoire.