Corpus : Du Bellay, La Fontaine, Verlaine, Rimbaud (sujet national, juin 2012, séries ES, S)

Énoncé

Objet d'étude : Écriture poétique et quête de sens
Corpus : Du Bellay, La Fontaine, Verlaine, Rimbaud
Texte 1
De retour en France après son séjour à Rome où ses fonctions le conduisirent à fréquenter la cour du pape, Du Bellay poursuit sa peinture des courtisans.
«  Seigneur(1), je ne saurais regarder d'un bon œil
Ces vieux singes de cour, qui ne savent rien faire,
Sinon en leur marcher les princes contrefaire(2),
Et se vêtir, comme eux, d'un pompeux appareil(3).
 
Si leur maître se moque, ils feront le pareil,
S'il ment, ce ne sont eux qui diront le contraire,
Plutôt auront-ils vu, afin de lui complaire,
La lune en plein midi, à minuit le soleil.
 
Si quelqu'un devant eux reçoit un bon visage(4),
Ils le vont caresser, bien qu'ils crèvent de rage:
S'il le reçoit mauvais(5), ils le montrent au doigt.
 
Mais ce qui plus contre eux quelquefois me dépite(6),
C'est quand devant le roi, d'un visage hypocrite,
Ils se prennent à rire, et ne savent pourquoi.  »
Joachim Du Bellay, Les Regrets, « Seigneur, je ne saurais regarder d'un bon œil… », 1558

Texte 2
«  La Génisse, la Chèvre, et leur sœur la Brebis,
Avec un fier Lion, Seigneur du voisinage,
Firent société(7), dit-on, au temps jadis,
Et mirent en commun le gain et le dommage.
Dans les lacs(8) de la Chèvre un cerf se trouva pris.
Vers ses associés aussitôt elle envoie.
Eux venus, le Lion par ses ongles(9) compta,
Et dit : « Nous sommes quatre à partager la proie. »
Puis en autant de parts le cerf il dépeça ;
Prit pour lui la première en qualité de Sire :
« Elle doit être à moi, dit-il, et la raison,
C'est que je m'appelle Lion :
À cela l'on n'a rien à dire.
La seconde, par droit, me doit échoir(10) encor :
Ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort.
Comme le plus vaillant, je prétends la troisième.
Si quelqu'une de vous touche à la quatrième,
Je l'étranglerai tout d'abord. »  »
Jean de La Fontaine, « La Génisse, la Chèvre et la Brebis, en société avec le Lion », Fables, livre I, 6, 1668

Texte 3
«  Je ne sais rien de gai comme un enterrement !
Le fossoyeur qui chante et sa pioche qui brille,
La cloche, au loin, dans l'air, lançant son svelte trille(11),
Le prêtre en blanc surplis(12) qui prie allègrement,
 
L'enfant de chœur avec sa voix fraîche de fille,
Et quand, au fond du trou, bien chaud, douillettement,
S'installe le cercueil, le mol éboulement
De la terre, édredon du défunt, heureux drille(13),
 
Tout cela me paraît charmant, en vérité !
Et puis, tout rondelets, sous leur frac(14) écourté,
Les croque-morts au nez rougi par les pourboires,
 
 
 
 
Et puis les beaux discours concis, mais pleins de sens,
Et puis, cœurs élargis, fronts où flotte une gloire,
Les héritiers resplendissants !(15)  »
Paul Verlaine, « L'enterrement », Poèmes saturniens, 1866

Texte 4
Place de la Gare, à Charleville.
«  Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.
 
– L'orchestre militaire au milieu du jardin,
Balance ses schakos(16) dans la Valse des fifres :
– Autour, aux premiers rangs, parade le gandin(17) ;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres.
 
Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :
Les gros bureaux(18) bouffis traînent leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs(19),
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;
 
Sur les bancs verts, des clubs d'épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent(20), et reprennent : « En somme !… »
 
Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing(21) d'où le tabac par brins
Déborde – vous savez, c'est de la contrebande ; – 
 
Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious(22)
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes…
 
– Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes fillettes :
Elles le savent bien ; et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.
 
Je ne dis pas un mot : je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules.
 
J'ai bientôt déniché la bottine, le bas…
– Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas…
– Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres…  »
Arthur Rimbaud, Poésies, « À la musique », 1870

I. Question
En quoi les quatre textes du corpus relèvent-ils de la poésie satirique ?
II. Travaux d'écriture
Vous traiterez au choix l'un des trois sujets suivants.
Sujet 1 : commentaire de texte
Vous ferez le commentaire du texte de Paul Verlaine, « L'enterrement » (texte 3).
Sujet 2 : dissertation
Dans quelle mesure la poésie est-elle un genre efficace pour présenter une critique de la société ? Vous répondrez à cette question en vous appuyant sur les textes du corpus, sur ceux que vous avez étudiés en classe et sur vos lectures personnelles.
Sujet 3 : écriture d'invention
Vous imaginerez un dialogue entre deux critiques littéraires au cours d'un débat sur la poésie. L'un pense que la poésie doit être utile et éveiller l'esprit critique du lecteur ; l'autre estime que l'on ne saurait la réduire à cette seule fonction. Chacun des points de vue devra comporter plusieurs arguments, illustrés par des références précises à des poèmes.
(1)Seigneur : apostrophe conventionnelle en début de sonnet ; Du Bellay adresse son poème à un puissant.
(2)Contrefaire : imiter l'allure des princes quand ils marchent.
(3)Appraeil : d'un vêtement digne d'un cérémonial magnifique.
(4)Si quelqu'un reçoit […] un bon visage : est bien accueilli par le roi ou par un puissant.
(5)S'il le reçoit mauvais : s'il est mal accueilli.
(6)Me dépite : ce qui m'irrite et me peine.
(7)Firent société : s'allièrent.
(8)Lacs : cordons lacés pour tendre un piège.
(9)Par ses ongles : avec ses griffes.
(10)Me doit échoir : doit me revenir.
(11)Trille : note musicale, sonorité qui se prolonge.
(12)Surplis : vêtement à manches larges que les prêtres portent sur la soutane.
(13)Drille : homme jovial.
(14)Frac : habit noir de cérémonie.
(15)Note de l'éditeur : dans l'édition de référence, ce vers est centré par rapport aux autres.
(16)Schakos : coiffure militaire rigide.
(17)Gandin : jeune élégant plus ou moins ridicule.
(18)Bureaux : personnes qui travaillent dans les bureaux.
(19)Cornacs : au sens premier, conducteur d'éléphant.
(20)Prisent en argent : puisent leur tabac à priser dans des tabatières en argent.
(21)Onnaing : pipe de prix, en terre cuite.
(22)Pioupious : jeunes soldats.

Sujet pas à pas

I. Question
Comprendre la question
La question vous invite à comparer les quatre textes en les incluant dans un ensemble commun : la poésie satirique.
Il est donc tout d'abord nécessaire d'avoir à l'esprit ce qui fait la spécificité du registre satirique. Pensez à relever les procédés littéraires propres à cette tonalité.
Par ailleurs, il ne faut pas négliger le terme « poésie » : les outils propres à ce genre doivent donc être mobilisés pour mettre en évidence le caractère satirique de ces textes. N'oubliez jamais qu'un poème ne doit pas être analysé comme un extrait de roman ni un dialogue théâtral.
Mobiliser ses connaissances
Satire et registre satirique
La satire est une œuvre polémique qui critique les comportements d'une époque, d'un individu ou d'une institution. À l'origine, ce terme désigne, à Rome, un poème qui dénonce les vices du temps, sur un mode souvent très proche de l'invective.
Peu à peu, la satire s'efface comme genre littéraire spécifique, mais ses procédés restent très présents dans différents textes où l'esprit critique s'allie au mordant de l'expression. On parle alors de registre satirique.
Ce registre consiste donc à utiliser, dans des genres différents, les procédés de la satire, comme le lexique péjoratif, la caricature ou encore l'ironie. Il s'agit bien souvent de critiquer en tournant en dérision les défauts d'une personne ou d'une partie de la société. Les cibles peuvent être variées, comme l'illustrent les textes de ce corpus qui s'attaquent aussi bien aux courtisans qu'aux bourgeois.
La versification au service de la critique
Quelques outils propres à la poésie peuvent être utilisés par les auteurs pour renforcer la tonalité satirique. Soyez notamment attentif aux rythmes et aux sonorités.
Le poète pourra jouer avec le rythme en créant des variations. À la fin de son poème constitué d'alexandrins, Verlaine brise ainsi une forme d'unité en intégrant un octosyllabe. Cela ne peut que mettre en valeur la pointe du sonnet.
Les rimes permettront en outre d'associer des mots ayant des sens proches ou, au contraire, opposés. Le poète créera alors des associations surprenantes, à l'instar de Verlaine qui rassemble « enterrement » et « allègrement » ! Les sonorités pourront également être étudiées à l'intérieur du vers grâce, par exemple, aux allitérations, ces répétitions de consonnes.
Procéder par étapes
Au brouillon, vous pouvez commencer par relever, dans chacun des textes du corpus, quelques procédés propres au registre satirique. Vous confronterez ensuite ces exemples dans votre développement.
Pour proposer une véritable comparaison, le plan de votre réponse devra reposer sur les différentes caractéristiques de la tonalité satirique. Les textes satiriques ont pour but d'attaquer une cible à l'aide de certaines armes littéraires : vous pouvez donc identifier les cibles de la satire avant d'étudier plus précisément les outils littéraires utilisés par les auteurs dans ces poèmes satiriques. Par ailleurs, quelques distinctions pourront nourrir et diversifier l'analyse : la critique peut par exemple être physique, morale ou sociale.
II. Travaux d'écriture
Sujet 1 : commentaire de texte
Comprendre le texte
Ce texte peut mener vers des interprétations erronées. La gaieté évoquée dès le premier vers ne fait pas de ce poème un éloge de l'enterrement… Vous devrez donc, dans votre commentaire, montrer que vous avez compris la raillerie et l'ironie qui parcourent ce sonnet.
Le rattachement aux Poèmes saturniens, qui n'est par ailleurs pas tout à fait juste, ne doit pas non plus vous induire en erreur. Le thème de l'enterrement, pourtant propice a priori à la tristesse, est ici traité avec légèreté ! Ce choix peut étonner : servez-vous de cette originalité dans votre commentaire.
Enfin, la forme choisie par Verlaine est importante : le choix du sonnet devra donc également être analysé et interprété.
Mobiliser ses connaissances
Le sonnet
Le sonnet est une forme poétique d'origine italienne, notamment utilisée par Pétrarque. Il a été introduit en France à l'aube du XVIe siècle, puis adopté par les grands poètes de la Pléiade, comme Du Bellay et Ronsard.
Un sonnet est composé de quatorze vers, disposés en quatre strophes. Deux quatrains précèdent ainsi deux tercets.
Par sa concision et par le raffinement de ses rimes, cette forme est toujours apparue comme un joyau de l'art poétique, invitant chaque génération à se dépasser. C'est le cas au XIXe siècle, où, renouvelé par Baudelaire, le sonnet devient la forme fétiche de la génération parnassienne, puis de Mallarmé.
Le dernier tercet contient généralement une chute appelée « pointe » qui permet d'achever le sonnet avec spiritualité. Dans les sonnets satiriques, la pointe est souvent acérée. Le poème de Verlaine est un bon exemple, car la pointe permet d'attaquer « les héritiers resplendissants ».
La satire de la bourgeoisie
Au XIXe siècle, la bourgeoisie est souvent attaquée par les écrivains. Ces derniers reprochent aux bourgeois leur goût pour l'argent, pour les apparences, pour les convenances… Rimbaud et Verlaine, en plus des liens personnels qui les unissaient, avaient en commun cette volonté de ridiculiser cette classe sociale.
Ce poème de Verlaine est ainsi proche d'un autre sonnet extrait des Poèmes saturniens : « Monsieur Prudhomme ».
Il est grave : il est maire et père de famille.
Son faux col engloutit son oreille. Ses yeux
Dans un rêve sans fin flottent insoucieux,
Et le printemps en fleur sur ses pantoufles brille.
Que lui fait l'astre d'or, que lui fait la charmille
Où l'oiseau chante à l'ombre, et que lui font les cieux,
Et les prés verts et les gazons silencieux ?
Monsieur Prudhomme songe à marier sa fille.
Avec monsieur Machin, un jeune homme cossu,
Il est juste-milieu, botaniste et pansu.
Quant aux faiseurs de vers, ces vauriens, ces maroufles,
Ces fainéants barbus, mal peignés, il les a
Plus en horreur que son éternel coryza,
Et le printemps en fleur brille sur ses pantoufles.
Procéder par étapes
La question de corpus, si elle a été correctement traitée, doit permettre de guider la réflexion proposée dans le commentaire. Sans répéter la formulation de cette question, ce qui serait simpliste et maladroit, vous pouvez vous en inspirer pour proposer un projet de lecture suffisamment riche.
Au brouillon, le plan détaillé devra suivre une progression logique. Il pourra par exemple s'intéresser, dans un premier temps, à ce qui ne peut qu'étonner le lecteur : la vision décalée de cet enterrement. Par la suite, il vous faudra cependant vous interroger sur les conséquences de ces décalages et sur leurs rapports avec la satire.
Pour chaque sous-partie, pensez à utiliser des outils littéraires pertinents et à analyser le caractère poétique du texte.
Sujet 2 : dissertation
Comprendre la question
La question concerne la poésie : le sujet est sur ce point explicite. En apparence, il ne faut donc pas sortir du cadre de ce « genre » littéraire si particulier. Réfléchissez ainsi aux spécificités de la poésie : comment peut-elle, par les moyens littéraires qui lui sont propres, porter une critique de la société ?
Certaines comparaisons entre la poésie et d'autres genres littéraires a priori davantage liés à l'argumentation peuvent, malgré tout, s'avérer pertinentes.
Le terme « critique » relie enfin le sujet à l'argumentation. Critiquer la société, c'est d'une part l'analyser, mais c'est aussi proposer une vision orientée, subjective.
Mobiliser ses connaissances
La poésie engagée
Le sujet invite à réfléchir sur les fonctions critiques de la poésie. L'histoire du genre poétique ne manque pas d'auteurs qui ont défendu leurs convictions morales ou politiques. Dans Les Châtiments, Victor Hugo s'oppose ainsi à Napoléon III et tente de réveiller les consciences endormies. C'est ce qu'illustre la première strophe de « Au peuple », poème qui pourra être utilisé comme exemple dans cette dissertation :
Partout pleurs, sanglots, cris funèbres.
Pourquoi dors-tu dans les ténèbres ?
Je ne veux pas que tu sois mort.
Pourquoi dors-tu dans les ténèbres ?
Ce n'est pas l'instant où l'on dort.
La pâle Liberté gît sanglante à ta porte.
Tu le sais, toi mort, elle est morte.
Voici le chacal sur ton seuil,
Voici les rats et les belettes,
Pourquoi t'es-tu laissé lier de bandelettes ?
Ils te mordent dans ton cercueil !
De tous les peuples on prépare
Le convoi… –
Lazare ! Lazare ! Lazare !
Lève-toi !
La poésie lyrique
La poésie peut aussi avoir une fonction lyrique. Victor Hugo a également écrit des poèmes bouleversants qui visent non pas à révolter le lecteur mais à l'émouvoir. Le poète est alors l'égal d'Orphée, ce personnage de la mythologie grecque capable d'émouvoir les plus terribles créatures des Enfers.
Le mouvement romantique s'est notamment illustré par sa capacité à proposer aux lecteurs des poèmes touchants. Lamartine, l'un des premiers poètes romantiques, évoque par exemple le souvenir d'un amour perdu dans son célèbre poème « Le lac », extrait des Méditations poétiques.
Procéder par étapes
Quel plan faut-il ici privilégier ? La formulation « dans quelle mesure » peut mener à un plan dialectique. Vous pouvez affirmer que, dans une certaine mesure, la poésie se révèle efficace pour présenter une critique de la société avant de nuancer ce constat. Vous pourrez également être amené à comparer la poésie avec d'autres genres qui sembleraient plus pertinents pour critiquer la société.
Pour chacune de ces parties, vous pouvez bien entendu vous appuyer sur les textes du corpus. Seulement, en rester à ces textes reviendrait à proposer une dissertation relativement pauvre. Il faudra donc, avant de commencer à rédiger le devoir, réfléchir à des exemples variés.
Sujet 3 : écriture d'invention
Comprendre le sujet
La forme que doit prendre l'écrit d'invention est clairement précisée : il s'agit d'un dialogue. Plus précisément, ce dialogue fera office de « débat » : il sera donc nécessaire d'opposer les deux interlocuteurs.
Les personnages ont ici des caractéristiques importantes. Chacun d'entre eux défend une thèse bien précise : la poésie doit-elle être engagée ou a-t-elle également d'autres fonctions ? Attention : le second personnage ne sera pas nécessairement en désaccord avec tout ce qu'affirme le défenseur des fonctions critiques de la poésie. Il sera simplement amené à nuancer une idée jugée trop réductrice.
Enfin, une précision mérite d'être également soulignée : ces deux personnages sont des « critiques littéraires ». Leur débat sera donc nécessairement riche du point de vue des connaissances, des arguments et du niveau de langage.
Mobiliser ses connaissances
Le discours direct
Puisqu'il s'agit de rapporter un dialogue entre deux personnages, vous devrez vous poser la question du type de discours à employer.
Le discours direct pourra tout à fait être privilégié. Il est précieux dans le cadre d'un débat : en rapportant exactement les paroles des personnages, il permet d'être au plus près des arguments et des émotions. En revanche, pensez à varier les verbes de parole pour éviter la litanie des « dit-il »…
Histoire et actualité
Les références historiques sont ici les bienvenues. Comment présenter la poésie engagée de Victor Hugo sans évoquer, notamment, son opposition à Napoléon III ? Les possibilités d'utiliser l'histoire ne manquent pas. Nombreux sont par exemple les poètes surréalistes à s'être engagés dans la Résistance. Le poème « Liberté », écrit par Paul Éluard, a ainsi été parachuté par la Royal Air Force durant la Seconde Guerre mondiale. Les dernières strophes du poème montrent bien que la poésie peut être mise au service de la défense de la liberté, cette valeur qui semble peu à peu redonner vie au poète :
Sur l'absence sans désirs
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J'écris ton nom
Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l'espoir sans souvenir
J'écris ton nom
Et par le pouvoir d'un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté.
Si ces exemples historiques sont appréciés, ils pourront également être complétés par des références à l'actualité. Certains artistes mènent encore des combats risqués et toutes les révolutions n'appartiennent pas au passé.
Procéder par étapes
Le sujet impose de construire deux argumentations opposées qui vont se croiser et s'affronter. Il est donc conseillé, au brouillon, de classer les différents arguments. Un tableau pourra vous permettre de confronter efficacement les idées.
Par la suite, il faudra, toujours au brouillon, construire une progression logique afin d'éviter de proposer un dialogue trop répétitif. Les temps de parole doivent également être soigneusement répartis : l'un des personnages ne doit pas s'accaparer la parole au détriment de l'autre.
Enfin, avant même de commencer à rédiger le dialogue, réfléchissez aux références qui seront employées. Les exemples devront être riches et précis. Vous pouvez même être amené à évoquer un poète servant à l'un et à l'autre des personnages. Les exemples ne manquent pas pour montrer qu'un poète peut être critique tout en utilisant la poésie pour atteindre d'autres buts.

Corrigé

I. Question
Au cours des siècles, par leurs œuvres, les poètes ont su montrer la diversité des fonctions de la poésie. Parfois épique, souvent lyrique, elle s'est aussi essayée à la satire pour critiquer des comportements humains inacceptables ou railler des personnes ridicules, grotesques. De la Renaissance à la fin du XIXe siècle, les quatre poèmes proposés relèvent tous de la veine satirique. Celui de Du Bellay « Seigneur, je ne saurais regarder d'un bon œil… » publié en 1558 dans le recueil Les Regrets, comme celui de La Fontaine « La Génisse, la Chèvre et la Brebis », appartenant au livre I des Fables publié en 1668, celui de Verlaine « L'enterrement », publié en revues dans les années 1890, comme celui de Rimbaud « À la musique », qui figure dans Les Poésies publiées en 1870, ont ceci en commun de fustiger les travers des contemporains en ciblant certains comportements sociaux représentatifs. Ces poèmes ont en outre ce point commun d'appartenir à la poésie versifiée régulière : Du Bellay et Verlaine ont choisi le sonnet en alexandrins, Rimbaud a écrit un long poème composé de neuf quatrains d'alexandrins et La Fontaine a composé une fable de dix-huit vers, dont quinze sont des alexandrins et trois des octosyllabes. Nous nous proposons d'examiner plus précisément les cibles et les travers visés dans ces quatre poèmes, en nous attachant à repérer quelques armes et procédés poétiques mis au service de la satire.
Le poème de Du Bellay et la fable de La Fontaine dénoncent la perversion induite par les rapports de pouvoir au sein de la Cour, qu'il s'agisse de la cour des Valois pour Du Bellay ou de celle de Louis XIV pour La Fontaine. Du Bellay raille la bassesse de ceux qui plient l'échine sous son emprise, à travers le comportement des courtisans, « ces vieux singes de cour » qui sont prêts à toutes les imitations serviles et hypocrisies pour « complaire » au roi. La Fontaine stigmatise le cynisme des puissants à travers l'abus de pouvoir du roi lion qui fait fi de l'alliance de « société » et de partage équitable passée avec ses sujets, la génisse, la chèvre et la brebis, en les dépossédant de tout ce qui leur revient, au nom de la raison du plus fort. Il est d'ailleurs significatif que, dans les deux cas, les acteurs de cette cour soient assimilés par métaphore ou symboliquement à des animaux parfaitement représentatifs de ces comportements : les singes grimaciers ou le « fier lion » abusant les naïfs herbivores qui ne peuvent retirer aucun « gain » du cerf capturé ! Quant à Verlaine et Rimbaud, ils exercent leur verve satirique dans de petites « scènes de la vie de province ». Verlaine dénonce la trivialité des bourgeois, mais aussi des villageois, tout à la joie indécente du profit qu'ils peuvent tirer d'un « enterrement », comme le soulignent clairement l'allusion aux « pourboires » des croque-morts mais surtout la chute du sonnet, avec le dernier vers qui donne à voir « les héritiers resplendissants ». Rimbaud épingle férocement la médiocrité et la suffisance de « tous les bourgeois poussifs » de sa ville natale, Charleville, symboliquement rassemblés « place de la gare », dans cet espace clos et étriqué du « square où tout est correct ».
À l'exception de la fable, où La Fontaine s'efface derrière le « on » pour cacher son « je » de narrateur et ne formule aucune morale explicite, les trois autres poèmes affichent la présence du poète, qui use de la première personne pour revendiquer la critique : « je ne saurais regarder d'un bon œil », déclare d'emblée Du Bellay ; Verlaine s'implique malicieusement en feignant d'adopter le point de vue de ceux qu'il moque : « je ne sais rien de gai comme un enterrement » ; le jeune Rimbaud marque clairement sa différence en s'opposant aux bourgeois assis et bien comme il faut : « – Moi, je suis, débraillé […] »
La critique, dans les quatre poèmes, se montre véhémente et s'exprime par des notations cinglantes. Ce sont par exemple des postures physiques ridicules, voire grotesques qui sont données à voir : les « vieux singes de cour, qui ne savent rien faire/ Sinon en leur marcher les princes contrefaire/ Et se vêtir comme eux, d'un pompeux appareil » — la négation restrictive soulignant malicieusement au passage leur oisiveté ! — ; Verlaine pointe du doigt « les croque-morts au nez rougi par les pourboires », « tout rondelets sous leur frac écourté » ; Rimbaud se plaît à souligner par un vocabulaire suggestif la satisfaction obèse des bourgeois : celle des « gros bureaux bouffis [traînant] leurs grosses dames » ou de celui-ci à « la bedaine flamande », « épatant sur son banc les rondeurs de ses reins », qu'il oppose à la grâce des « alertes fillettes » qui émoustillent ses sens et lui chavirent le cœur !
Ce sont également des comportements sociaux qui sont stigmatisés. Du Bellay construit son sonnet en déclinant les diverses flagorneries adoptées opportunément par « les singes de cour », comme le souligne clairement l'anaphore de « si » : « Si leur maître se moque, ils feront le pareil/ S'il ment, ce ne sont eux qui feront le contraire. » Il le termine par cette pointe qui assassine leur stupidité : « […] devant le roi, d'un visage hypocrite,/ Ils se prennent à rire, et ne savent pourquoi. » La Fontaine condamne sans appel l'omnipotence royale en faisant entendre l'unique discours péremptoire du lion qui monopolise la parole et impose silence à ses sujets, et aussi par la brutalité de la dernière déclaration qui dispense de tirer une morale explicite : « Je l'étranglerai tout d'abord. » Verlaine choisit la provocation en faisant l'éloge paradoxal de l'enterrement, représenté comme une cérémonie « gaie », où tout se déroule « allègrement » grâce à la cloche « lançant son svelte trille » et où même le mort apparaît comme un « heureux drille ». Et le poète de conclure ironiquement par cette antiphrase : « Tout cela me paraît charmant, en vérité ! » Enfin, l'adolescent fougueux et révolté qu'est Rimbaud ne manque pas de fustiger par une accablante métonymie « les bêtises jalouses » de « tous les bourgeois poussifs » ridiculement fiers d'arborer leurs attributs, à travers une galerie de portraits caricaturaux, tantôt individuels, tantôt de groupes. C'est par exemple le « notaire qui pend à ses breloques à chiffres » et non l'inverse, comme le souligne l'image cocasse, ou encore les « clubs d'épiciers retraités » qui « prisent en argent », savoureuse métonymie là encore ! Cette figure n'en fait que mieux ressortir le peu de prix de leurs discussions plates et vides, comme le révèle la citation interrompue par des points de suspension : « en somme !… ».
Les quatre poètes ont su, en outre, mettre les ressources de leur art au service de la visée satirique : comme nous l'avons vu, les deux sonnets se terminent par des pointes cinglantes, mais Verlaine joue aussi de l'irrégularité métrique pour mettre la sienne en relief avec l'octosyllabe final : « Les héritiers resplendissants ! » La Fontaine fait de même pour mettre en relief avec trois octosyllabes les propos scandaleusement tranchants ou menaçants du monarque. Verlaine s'amuse à faire rimer « enterrement » et « allègrement » et l'« heureux drille » qu'est le mort avec la « fille », à qui la rime sémantique fait un clin d'œil malicieux. Du Bellay souligne le mimétisme des « singes de cour » par la régularité rythmique de l'alexandrin, où la césure crée un effet miroir en distribuant symétriquement face à face dans les deux hémistiches les courtisans et leurs modèles, aux vers 3, 4 et 5. Rimbaud, adolescent irrévérencieux, se gausse des bourgeois installés qui croient en imposer par leur corpulence ou le clinquant de leurs « breloques » par des allitérations en [b] suggestives : les « bourgeois », sont de « gros bureaux » tantôt « bouffis » tantôt « à boutons clairs, bedaine flamande ».
La satire est une création latine, le mot satura signifiant « pot-pourri », « mélange ». De fait, ce genre se caractérise par sa souplesse : de sujet, de ton, de longueur, de rythme… ce que nos quatre poètes illustrent parfaitement. La verve satirique a repris naturellement sa vigueur en France à la Renaissance, comme en témoigne Du Bellay, mais n'a pas manqué aux poètes des siècles suivants. D'ailleurs, les travers des classes sociales de leur temps, qu'ils ont raillés avec une certaine virulence, flagornerie, bêtise, recherche égoïste de l'intérêt, suffisance… restent hélas transposables à toutes les époques !
II. Travaux d'écriture
Sujet 1 : commentaire de texte
Introduction
Par sa vie et son œuvre, Paul Verlaine cristallise la figure du « poète maudit » de la seconde moitié du XIXe siècle. Très tôt reconnu comme un maître par la génération des jeunes poètes dont fera partie Arthur Rimbaud, il entre en poésie avec la publication de ce petit recueil de vingt-cinq pièces que sont les Poèmes saturniens publiés en 1866. Verlaine y cultive surtout un lyrisme teinté de mélancolie, comme le laisse entendre la référence à Saturne, planète tutélaire des mélancoliques.
Le poème intitulé « L'enterrement » a été rattaché un temps, abusivement, à ce recueil sur les recommandations de son ami et biographe Edmond Pelletier, qui assurait que Verlaine avait projeté de l'y insérer, avant d'y renoncer. Ce sonnet, qui a été composé effectivement pendant la période saturnienne entre 1864 et 1866, ne sera publié que de manière tardive, dans des revues en 1891 puis 1893, mais jamais intégré dans un recueil. « L'enterrement » se démarque de la tristesse saturnienne par sa gaieté et relève de la veine satirique par son goût de la provocation grinçante. Verlaine y met en effet en scène une inhumation, comme l'annonce le titre, sur le mode satirique, puisqu'il raille les vivants qui y participent en offrant la vision décalée, et donc comique, d'une joyeuse cérémonie. Nous verrons tout d'abord comment Verlaine propose une vision décalée d'une scène d'enterrement traditionnelle, puis nous nous intéresserons à la satire féroce qui en découle.
I. Une vision décalée d'un enterrement
1. Une scène réaliste d'enterrement traditionnel, mais désacralisée
Le titre déjà annonce l'évocation d'une inhumation. Le poème le confirme par la reprise du mot « enterrement » dès le premier vers et l'énumération des différents acteurs de l'événement : « le fossoyeur », « le prêtre », « l'enfant de chœur », le « défunt », « les croque-morts ». L'anonymat et le présent de vérité générale indiquent une scène de genre, à la manière de Courbet peignant Un enterrement à Ornans. Comme lui d'ailleurs, le poète n'hésite pas à traiter ce sujet, assez inhabituel alors dans le genre poétique, de manière réaliste, avec certains détails prosaïques, comme la « pioche », « l'éboulement de la terre » « au fond du trou ». L'enjambement du vers 7 au vers 8 nous donne même l'impression d'assister à cette mise en terre. Mais ce qui déroute très vite le lecteur, c'est la manière dont Verlaine présente la scène. Il nous livre une accumulation d'objets et de personnes dans des groupes nominaux, un peu comme un inventaire, pour nous assurer que tout y est et à sa place. Le premier quatrain par exemple fait alterner « le fossoyeur », « sa pioche », « la cloche », « le prêtre ». La suite du poème renchérit en complétant le tableau à l'aide de la conjonction d'addition « et », renforcée ensuite par la reprise anaphorique de « et puis », selon un rythme qui va s'accélérant dans les tercets, à savoir une fois que le défunt est enterré, comme s'il fallait en finir au plus vite, une fois tous ces rites accomplis ! De plus, le poète tient à ajouter quelques détails pittoresques comme « la pioche qui brille », lançant sans doute des étincelles étant donné l'ardeur du « fossoyeur qui chante », ou le son de la cloche « au loin », le « prêtre qui prie » par définition, ce qu'accentue l'allitération en [p] à l'initiale des mots. Ce sont là autant de clichés, de lieux communs, qui insistent sur le côté ritualisé, conventionnel de la cérémonie.
2. Le regard détaché et désinvolte du poète
Le poète intervient clairement en usant de la première personne à deux reprises, en tête du premier quatrain et du premier tercet, à savoir à des positions privilégiées dans le sonnet qui correspondent à des étapes importantes de la cérémonie dont on suit le déroulement chronologique. Or il se manifeste à deux reprises pour porter un jugement à la fois décalé et désinvolte sur la cérémonie funéraire, comme le souligne bien la ponctuation exclamative des deux phrases qui expriment son enthousiasme. En affirmant d'emblée avec force « Je ne sais rien de gai comme un enterrement ! », il ne manque pas, en le qualifiant de « gai », de heurter le lecteur, car selon les codes communément admis, un enterrement est un événement triste. La provocation est perceptible dans la formulation superlative et dans l'emploi de l'adverbe neutre « rien », irrespectueux. Et il récidive quand, après la longue énumération du vers 2 au vers 8, il récapitule en déclarant avec la même désinvolture : « Tout cela me paraît charmant en vérité ! ». Le pronom anaphorique « tout cela », l'adjectif « charmant » qu'il faut entendre au sens de plaisant mais aussi d'envoûtant selon l'étymologie, de même que le modalisateur « en vérité » qui confirme et signe, sont trop excessifs pour paraître sincères. Il faut bien sûr voir dans ces antiphrases toute l'ironie grinçante du poète. Dans le dernier tercet, il évoque avec autant d'enthousiasme et tout aussi ironiquement « les beaux discours concis, mais pleins de sens ! », à savoir le magnifique éloge funèbre qui ne peut manquer de venir couronner la cérémonie.
3. Un éloge paradoxal
Verlaine cherche effectivement à surprendre, à provoquer le lecteur, en présentant cet enterrement, contre toute attente, comme une cérémonie plaisante, joyeuse : il en fait donc l'éloge inattendu, paradoxal. Il multiplie en effet les paradoxes, les effets de surprise : « le fossoyeur […] chante », sa gaieté étant bien sûr déplacée face à la tristesse des proches du défunt ; la cloche lance « son svelte trille » au lieu du sombre glas funèbre ; le prêtre porte « un blanc surplis » au lieu du noir ou du violet de circonstance, l'antéposition de l'adjectif « blanc » ne fait que mieux ressortir son caractère iconoclaste et, de surcroît, il « chante allègrement », avec entrain, au lieu de le faire avec la solennité de mise. Le poète se plaît d'ailleurs à placer ce long adverbe à la fin du vers, formant ainsi une rime antisémantique avec le mot « enterrement ». L'enfant de chœur qui ne peut être qu'un garçon a une voix de « fille », plus aiguë, plus claire par conséquent. On peut noter de fait curieusement dans ce contexte funèbre, un riche champ lexical du bonheur associé à celui de la musique. La cérémonie, dès lors, prend des allures festives, ce que le poète se prend à souligner. La ponctuation abondante du vers 3 mime cette allégresse partagée, de même que le rythme binaire ou ternaire des alexandrins dans les quatrains, et les sonorités cristallines des assonances en [i], résonnant à la rime : brille/ trille ; fille/ drille, et trouvant un écho à l'intérieur des vers avec « qui » répété trois fois, « surplis » et « prie ». Enfin, paradoxe absolu, la mort même du défunt semble niée, puisque dans ce contexte festif, celui-ci est présenté comme « un heureux drille » trouvant à s'accorder avec le mot « fille », placé malicieusement à la rime pour former une rime sémantique. D'ailleurs, sa sépulture évoquée à travers « le mol éboulement de la terre », est assimilée à un lit douillet grâce à la métaphore filée qui relie les termes « bien chaud », « douillettement », « édredon ». On peut ajouter que la forme pronominale du verbe « s'installe », préférée à la voix passive, laisse entendre que c'est le mort qui s'installe ainsi confortablement et non le cercueil, employé ici par hypallage. En fait, le poète s'amuse à pousser jusqu'à l'absurde l'euphémisme courant qui nous parle de la mort comme du dernier sommeil !
Par ces décalages iconoclastes et ironiques, Verlaine veut en fait interpeller le lecteur et dénoncer le comportement déplacé, voire révoltant des acteurs de cette scène.
II. Un sonnet satirique
1. La composition orientée du sonnet
La forme du poème de Verlaine, qui prend des libertés avec le sonnet classique, devient elle-même iconoclaste pour servir la visée satirique de la scène. Tout est agencé pour faire converger habilement le regard du lecteur sur la cible principale : les proches du défunt. Ils apparaissent ainsi, curieusement, seulement… à la fin de la cérémonie comme au dernier vers du sonnet, désignés magistralement et ironiquement comme « les héritiers resplendissants ! » C'est d'ailleurs sous cet unique terme d'« héritiers » qu'ils apparaissent significativement dans le poème. Ce vers constitue bien la chute, la pointe finale traditionnelle d'un sonnet, mais le poète s'amuse à la matérialiser en remplaçant l'alexandrin attendu par un octosyllabe judicieusement centré. De plus, le système de rimes des quatrains contrevient à la construction française des deux rimes embrassées identiques : ABBA/ ABBA pour devenir ABBA/ BAAB, ce qui souligne mieux la continuité assurée par la construction syntaxique : deux phrases d'abord jusqu'au vers 9, puis une troisième, surtout composées de groupes nominaux juxtaposés ou reliés par « et puis », énumérant successivement les différents éléments composant la cérémonie jusqu'à… l'élément essentiel. Enfin, pour accentuer cette fluidité, le poème se démarque du classicisme par de fréquents enjambements : aux vers 6 à 8, 10-11 et 13-14. On peut noter également qu'il respecte une gradation significative en n'accordant qu'un seul vers aux composants secondaires : le fossoyeur, la cloche, le prêtre, l'enfant de chœur ; deux vers aux croque-morts mais trois aux acteurs principaux : le défunt au centre du sonnet et la famille au final. Il semble qu'il ait voulu passer en revue les détails matériels ou les personnages accessoires avant de conclure sur le plus important.
2. La galerie de portraits caricaturaux des assistants
Le poète réalise un tableau composé de petites touches qui épinglent les travers de chacun. Le fossoyeur insouciant, indifférent semble-t-il à la peine de la famille ; le prêtre qui, en priant « allègrement », expédie vite fait la cérémonie comme le curé des « Trois messes basses » du conte d'Alphonse Daudet ! L'enfant de chœur « avec sa voix […] de fille » est efféminé. Les croque-morts sont des ivrognes avec leur « nez rougi par les pourboires », terme qu'il faut prendre ici au sens littéral : « pour boire ». Mais ils semblent aussi portés sur la nourriture si l'on en croit la notation « tout rondelets, sous leur frac écourté » suggérant que leurs vêtements sont prêts à craquer à cause de leur embonpoint. Certains traits au passage préparent la pointe finale qui s'attaque au plus grave, la vénalité des « héritiers ». Ainsi, la cloche de l'église qu'on fait voler, le prêtre « en blanc surplis qui prie allègrement », flanqué d'un enfant de chœur, tout cela n'est pas sans évoquer un enterrement de « première classe », à savoir mené en grande pompe, moyennant un coût plus élevé, ce qui n'empêche pas l'homme d'Église de s'en acquitter au plus vite. Par ailleurs, le pourboire des « croque-morts », désignés par ce nom familier attribué aux porteurs du cercueil, mais suggestif dans ce contexte, souligne également l'appât du gain qui anime ces participants et prépare la chute.
3. Une mascarade bourgeoise
Si le poète s'attarde volontiers sur le déroulement de la cérémonie comme rite social respecté scrupuleusement et sur les détails matériels, c'est pour mieux faire ressortir l'insensibilité de la famille qui ne manifeste aucunement la douleur du deuil. La seule expression des proches passe par le discours, soit l'éloge funèbre dû au cher disparu, mais il est significatif que les hommes s'effacent derrière les mots, comme le souligne la métonymie : « […] les beaux discours concis, mais pleins de sens. » Et l'ironie est sévère, l'antiphrase est perceptible dans l'exagération : pas moins de trois adjectifs laudatifs pour qualifier ces discours qui doivent être en réalité assommants car pompeux et creux. On peut noter d'ailleurs le double sens de l'expression « beaux discours » pour désigner des paroles trompeuses, vides de sens et non « plein[e]s de sens ». Ce qui prime, c'est bien le souci hypocrite des apparences. Mais les derniers traits sont encore plus cinglants et achèvent ce portrait révoltant : « Et puis, cœurs élargis, fronts où flotte une gloire,/ Les héritiers resplendissants ! » Le poète pointe du doigt la bêtise et la suffisance de ces bourgeois qui ne savent même pas cacher leur satisfaction profonde à la disparition du défunt dont ils espèrent tirer prospérité. En effet, cette fois, ce sont des synecdoques qui sont révélatrices de leur cupidité triomphante. Les « cœurs » sont élargis non par l'affliction, mais par la perspective de l'héritage et les « fronts [rayonnant] d'une gloire » expriment en quelque sorte la béatitude des héritiers si l'on s'arrête sur la connotation religieuse du mot « gloire » qui désigne l'auréole ou le halo lumineux nimbant la tête des saints. La religion de l'or explique que ces « héritiers » soient « resplendissants » !
Conclusion
En donnant à voir la cérémonie de l'enterrement comme une scène paradoxalement enjouée et festive, Verlaine a voulu faire tomber les masques de la comédie sociale, en mettant à nu l'insupportable indécence de ses acteurs. Si la satire est légère envers les figurants, il réserve ses attaques les plus mordantes aux acteurs principaux : ces bourgeois hypocrites et assoiffés d'argent qu'il exècre.
Verlaine a choisi là non seulement un sujet macabre peu poétique mais il l'aborde de surcroît avec un certain goût de la provocation dans le sillage de Baudelaire évoquant « une charogne » dans Les Fleurs du Mal. Si, dans son « Art poétique », il prend ses distances avec la poésie satirique qu'il qualifie de « rire impur », il y recourt malgré tout quand son indignation l'y oblige. Le célèbre sonnet des Poèmes saturniens « Monsieur Prudhomme » fustige lui aussi la bourgeoisie vénale et suffisante : « Il est grave : il est maire et père de famille… »
Sujet 2 : dissertation
Introduction
Nombreux sont les poètes qui ont voulu accompagner et du même coup justifier leurs œuvres et les choix qui ont présidé à leur écriture, de préfaces ou de poèmes qui sont de véritables manifestes poétiques. Paul Verlaine, dans son célèbre poème « Art poétique » réclame « de la musique avant toute chose » et prend ses distances avec la poésie satirique, la qualifiant de « rire impur », mais il y recourt pourtant quand son indignation l'y force, pour critiquer cette bourgeoisie qu'il exècre, dans son fameux poème « Monsieur Prudhomme » ou encore dans le sonnet « L'enterrement ».
La poésie ne dispose-t-elle pas effectivement d'immenses ressources à mettre au service de causes chères au poète ? Dans quelle mesure alors est-elle un genre particulièrement efficace pour présenter une critique de la société ? Son efficacité dans cette mission semble avoir été largement démontrée, mais ne rencontre-t-elle pas cependant des limites qui justifieraient qu'elle abandonne cette fonction à d'autres genres plus aptes à investir le terrain de la critique sociale ?
Nous verrons tout d'abord que d'autres genres que la poésie semblent plus à même de formuler la critique sociale, genres néanmoins fidèles à une vocation poétique au sens large. Puis nous examinerons comment le genre poétique peut prétendre à la même efficacité quand il se donne pour mission de critiquer la société et, enfin, nous réfléchirons aux limites qu'elle rencontre dans cet exercice qui expliquent qu'elle ait emprunté d'autres voies.
I. D'autres genres plus efficaces pour critiquer la société, mais relevant néanmoins d'une poétique
1. Le théâtre comme mise en scène de la comédie sociale
Par définition, la parole théâtrale, parce qu'elle est mimesis, « art d'imitation » selon Aristote, et surtout quand elle est mise en scène, donne à entendre et à voir les travers de la société pour mieux les corriger, et ce depuis la naissance du théâtre occidental dans la Grèce antique. C'est ce qui a fait le succès, cinq siècles avant Jésus-Christ mais encore aujourd'hui, des comédies d'Aristophane fustigeant par exemple la propension des Athéniens à faire la guerre, contre Sparte en l'occurrence. Pour ce faire, Aristophane a imaginé une utopie politique dans sa pièce en vers Lysistrata, qui donne la parole au personnage éponyme et à ses comparses athéniennes pour obliger les hommes à cesser les combats : leur mot d'ordre étant : « Pour arrêter la guerre, refusez-vous à vos maris ! » Marivaux, au XVIIIe siècle, reprendra le flambeau de l'utopie sociale dans sa courte pièce en un acte La Colonie : représentation dans une île « au milieu de nulle part » de la prise du pouvoir par les femmes. Marivaux y dénonce sur le mode sarcastique les institutions de la société de son temps. Ces « utopies » ont bien sûr joué un rôle dans les mouvements futurs qui agiteront la société… quelques siècles plus tard et ont œuvré pour la libération de la femme. Molière aussi a fait sienne la devise latine « castigat ridendo mores », qu'on peut traduire ainsi : « La comédie châtie les mœurs par le rire. » Il n'a pas manqué de tourner en ridicule les travers de son siècle, dans ses grandes comédies en cinq actes et en alexandrins, se moquant tour à tour du pédantisme des « femmes savantes », de l'hypocrisie religieuse des faux dévots à travers Tartuffe, de « l'avarice et des avaricieux » dans L'Avare… Mais la verve satirique a animé bien d'autres dramaturges, comme Beaumarchais pour son Mariage de Figaro ou encore Musset pour sa comédie On ne badine pas avec l'amour, pour ne citer qu'eux. Tous étaient persuadés de l'efficacité du rire pour corriger les vices, car « on veut bien être méchant mais on ne veut pas être ridicule », déclarait Molière. En offrant ainsi sur scène un miroir au spectateur qui rit mais aussi rougit de ses ridicules, le théâtre, surtout s'il use du pouvoir grossissant de la caricature, est particulièrement efficace.
2. Les genres narratifs percutants : contes philosophiques, fables et romans engagés
Par définition, l'apologue est un récit fictif, généralement court, qui, tout en étant distrayant, véhicule un enseignement moral. Le conte philosophique, illustré essentiellement par le talent de Voltaire au XVIIIe siècle, en est le meilleur exemple. En proposant au lecteur des personnages symboliques engagés dans des aventures captivantes, comme Candide, Zadig ou encore l'Ingénu, Voltaire peut parfaitement donner libre cours à sa révolte devant les grands maux de son époque : la guerre, l'intolérance religieuse, l'esclavage, la torture, la morgue aristocratique… À travers le personnage ridicule de Pangloss, maître à penser de Candide, et dont le nom signifie « tout en paroles », il stigmatise la philosophie optimiste, bavarde, péremptoire et ridicule. Son leitmotiv « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes », qu'il continue à débiter même au milieu des pires catastrophes, le démontre parfaitement. L'art avec lequel Voltaire raconte les malheurs de Candide à la guerre et l'ironie mordante dont il fait preuve pour dénoncer ce fléau, usant souvent d'antiphrases, d'oxymores comme « boucherie héroïque », sont d'une efficacité redoutable.
La fable, autre forme de l'apologue, mais plus brève et plus percutante encore que le conte philosophique, a été magistralement illustrée par La Fontaine au XVIIe siècle. Elle a aussi vocation à la satire sociale en recourant à l'allégorie animalière plaisante et illustrative : qu'il s'agisse des « animaux malades de la peste », de la fable « Le Loup et l'Agneau » ou celle moins connue mettant en scène « La Génisse, la Chèvre et la Brebis, en société avec le Lion ». La Fontaine accuse à chaque fois « la raison du plus fort ». Dans la première fable, la morale est explicitement formulée à la fin dans deux alexandrins solennels : « Selon que vous soyez puissant ou misérable/ Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir », elle est exposée d'entrée dans la seconde : « La raison du plus fort est toujours la meilleure » et reste implicite dans la dernière. Face au discours sans appel et à la cruauté du lion ou du loup, qui symbolisent la toute-puissance royale, il met en scène des animaux représentants le petit peuple, l'âne ou l'agneau, la génisse, la chèvre et la brebis, tout aussi démunis, naïfs et craintifs, qui font les frais de l'abus de pouvoir royal. Dans ses fables, La Fontaine sait jouer de l'hétérométrie, comme dans la dernière citée, où l'octosyllabe final, succédant aux alexandrins, met en relief la brutalité du lion et dispense effectivement de tout commentaire : « Je l'étranglerai tout d'abord. »
Enfin, le roman, quand il a lui aussi une visée argumentative, peut aussi prendre pour cibles les maux d'une époque. Plus long que l'apologue, il possède ce privilège d'incarner des idées dans des personnages, dont il a le pouvoir, par exemple, d'approfondir le portrait, la psychologie, pour les rendre plus attachants ou au contraire repoussants et donc persuasifs ; il peut aussi développer un épisode marquant pour servir la thèse de l'auteur. Ainsi, Victor Hugo, en écrivant ces deux courts romans que sont Claude Gueux et Le Dernier Jour d'un condamné a-t-il fait sans doute plus que ses discours à l'Assemblée pour dénoncer la peine de mort et réclamer son abolition. Sa révolte contre la misère sociale du petit peuple du XIXe siècle dans son immense roman que sont Les Misérables est incarnée par le parcours de Jean Valjean, injustement condamné au bagne pour avoir volé un pain, et qui devient le protecteur de Fantine, le sauveur de Cosette. Ces personnages emblématiques, tout comme Gavroche, ont touché, marqué des générations de lecteurs au point de changer leur regard sur la société. On pourrait en dire autant de bien d'autres grands romans des XIXe et XXe siècles, comme Voyage au bout de la nuit dans lequel Céline dénonce l'horreur de la boucherie de la guerre de 14-18, qu'il qualifie « d'abattoir international en folie ».
3. Des essais littéraires plus directement argumentatifs pour condamner
Qu'il s'agisse des Essais de Montaigne, des discours de Rousseau sur « l'inégalité parmi les hommes » ou « les sciences et les arts », des dialogues philosophiques où excellait Diderot comme Le Supplément au voyage de Bougainville, ou de formes plus courtes et percutantes encore comme le pamphlet, l'article de dictionnaire, préférés par le caustique Voltaire, tous ont contribué à la critique des abus de la société, celle de la Renaissance pour Montaigne, du XVIIIe pour les philosophes des Lumières.
Ces penseurs et philosophes cherchent à s'adresser à la fois à la raison pour convaincre et à la sensibilité des lecteurs pour persuader, toucher. Et ce sont toutes les ressources de la rhétorique qui sont convoquées. Heurté par la brutalité de la colonisation du Nouveau Monde récemment découvert, Montaigne, dans deux chapitres des Essais, « Des cannibales » et « Des coches », critique le regard méprisant des Européens d'alors sur les « sauvages » amérindiens perçus comme des « barbares ». Ils sont sauvages, nous dit Montaigne, au sens non de la cruauté mais de la nature, et nous sommes les barbares ! Montaigne file la métaphore pour traduire son indignation : « Bien crains-je que nous aurons fort hâté sa déclinaison et sa ruine par notre contagion […] C'était un monde enfant ; si ne l'avons-nous pas fouetté et soumis à notre discipline par l'avantage de notre valeur et forces naturelles, ni ne l'avons pratiqué par notre justice avec force et notre bonté. »
Dans la célèbre « Prière à Dieu » du Traité sur la tolérance, Voltaire appelle avec force les hommes à plus de tolérance religieuse, par le recours à l'anaphore et une phrase parfaitement rythmée, ridiculisant ainsi ce qui les divise jusqu'à les faire s'entre-tuer : « […] que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi ; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution. » Dans son Dictionnaire philosophique, il a choisi une forme plus incisive pour mener le combat contre « l'Infâme » avec les articles « Fanatisme » ou « Torture ».
Ces différents genres qui disposent tous d'armes efficaces pour critiquer la société ont donc une vocation poétique, comprise au sens large de maîtrise des formes et procédés littéraires. Le genre poétique lui-même n'est-il pas alors parfaitement apte à assumer la même mission ?
II. L'efficacité de la poésie au service de la critique sociale
1. La voix du poète : une conscience sociale
La poésie s'est très tôt intéressée à la société pour en faire la satire, considérant que la mission du poète était d'éveiller l'esprit critique de ses contemporains. Le poète de la Pléiade qu'est Du Bellay — que ses fonctions ont amené à fréquenter la cour du pape à Rome et celle des Valois en France — s'en est pris souvent aux courtisans, dont il dénonce l'hypocrisie dans le recueil Les Regrets. Le sonnet qui commence ainsi « Seigneur, je ne saurais regarder d'un bon œil… » les présente comme de « vieux singes de cour », qui ne cherchent qu'à « contrefaire » les princes pour leur plaire, calquant toutes leurs attitudes sur eux : « Si leur maître se moque, ils feront le pareil », et prêts à tous les mensonges, comme de voir « la lune en plein midi, à minuit le soleil ». Au XIXe siècle, c'est la bourgeoisie que de nombreux poètes fustigent. Ainsi, Verlaine, dans le sonnet intitulé « L'enterrement », se plaît à montrer du doigt « Les héritiers resplendissants » qui ne semblent effectivement éprouver aucun autre sentiment, dans leur deuil, que la joie indécente et triomphante d'hériter, qu'ils ne savent pas cacher dans leur sottise, affichant « cœurs élargis, fronts où flotte une gloire ». Dans le fameux poème intitulé « Monsieur Prudhomme », il s'en prend également au bourgeois vénal et suffisant du Second Empire : « Il est grave ; il est maire et père de famille/ […] Monsieur Prudhomme songe à marier sa fille/ Avec Monsieur Machin un jeune homme cossu/ Il est juste milieu, botaniste et pansu. » L'adolescent révolté qu'est Rimbaud épingle lui aussi avec férocité, dans son long poème « À la musique », « Tous les bourgeois poussifs » de sa ville natale, Charleville, qui « portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses/ […] Sur la place taillée en mesquines pelouses ». Et d'offrir quelques portraits caricaturaux et savoureux comme celui-ci : « Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,/ Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande/ Savoure son onnaing », à savoir sa pipe de prix ! Mais Rimbaud reviendra à la charge dans d'autres poèmes comme « Les douaniers » ou « Les assis », où il lance une violente diatribe contre tous ces êtres racornis et gardiens de l'immobilisme que sont les fonctionnaires, les bureaucrates. Victor Hugo, quant à lui, prend un autre parti, celui des pauvres gens, quand il écrit « Le mendiant » par exemple ; et il se révolte contre la misère qui les oblige à faire travailler leurs enfants, dans son poème « Mélancholia » : « Ils s'en vont travailler quinze heures sous les meules/ Ils vont de l'aube au soir, faire éternellement/ Dans la même prison, le même mouvement. » Jacques Prévert, dans son recueil Paroles notamment, portera, tout en maniant un humour grinçant, un regard sévère sur la famille et la société moderne du XXe siècle. Il se moque de ces individus figés dans des rôles, enlisés dans la routine, comme le montre le poème « Familiale » : « La mère fait du tricot/ Le fils fait la guerre/ Elle trouve ça tout naturel la mère/ Et le père qu'est-ce qu'il fait le père ?/ Il fait des affaires/ Sa femme fait du tricot/ Son fils la guerre/ Lui des affaires/ Il trouve ça tout naturel le père… ». Une telle poésie ne peut que secouer les consciences endormies.
2. Le poète engagé
Nombre de poètes, ne se satisfaisant pas de la position de simples spectateurs, ont participé aux combats de leur époque, mais ont voulu aussi mettre leur plume au service de leur engagement religieux ou politique. Le calviniste Agrippa d'Aubigné, qui a d'ailleurs combattu dans les rangs protestants, pleure les malheurs de la France déchirée par les guerres de Religion dans la seconde moitié du XVIe siècle, dans son vaste poème épique et satirique Les Tragiques, n'épargnant dans sa colère aucun des deux camps : « Je veux peindre la France une mère affligée… » Après le coup d'État par lequel Napoléon III restaure l'Empire, Victor Hugo s'insurge, est contraint à l'exil sur l'île de Guernesey où il patiente vingt ans : « Quand la liberté rentrera, je rentrerai ! » Dans le recueil très polémique des Châtiments, il veut, lui, le banni, réveiller les consciences assoupies mais aussi les inciter à se lever contre le tyran, comme dans ces vers du poème intitulé « Au peuple » : « Pourquoi dors-tu dans les ténèbres ?/ Je ne veux pas que tu sois mort./ Pourquoi dors-tu dans les ténèbres ?/ Ce n'est pas l'instant où l'on dort./ La pâle liberté gît sanglante à ta porte./ […] Lazare ! Lazare ! Lazare !/ Lève-toi ! » Plus près de nous, ce sont les poètes de la Résistance qui se sont engagés contre l'occupation nazie et l'ont parfois payé de leur personne, comme Robert Desnos, mort en déportation. Il nous a laissé ce très beau poème : « Ce cœur qui haïssait la guerre… » Aragon, Éluard, Tardieu ont aussi fait entendre leur voix. Éluard en écrivant le poème « La victoire de Guernica » pour rendre hommage à ce village espagnol rasé par l'aviation nazie, mais aussi dans le poème « Liberté » qui sera diffusé par radio et par parachutage de tracts. À la fin de la guerre, les résistants connaissaient par cœur ces strophes tonitruantes se terminant par le mot « Liberté ! » Tardieu a, quant à lui, évoqué le tragique destin du village français d'Oradour-sur-Glane : « Oradour, j'ai peur d'entendre/ Oradour, je n'ose pas/ Approcher de tes blessures/ De ton sang de tes ruines. » Toutes ces voix se sont élevées pour témoigner de leur engagement mais aussi pour inviter d'autres hommes à les rejoindre, c'est une poésie militante.
3. La force de la parole poétique
Le poète, comme l'indique l'étymologie du mot, du verbe grec poiein signifiant « faire », « créer », est donc celui qui invente de nouvelles formes, un nouveau langage, pour dire les choses différemment du langage courant. Il peut ainsi choisir la forme et la structure qui porteront le mieux son message. En écrivant « À la musique », Rimbaud a opté pour un très long poème composé de neuf quatrains d'alexandrins pour présenter sur six quatrains « tous ces bourgeois poussifs » dans une galerie de portraits successifs, tantôt individuels, tantôt de groupes ; et pour mettre en scène in fine sa différence d'adolescent irrévérencieux et fougueux, à partir du septième quatrain : « – Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,/ Sous les marronniers verts les alertes fillettes. » Le poème « Liberté » d'Éluard ne compte pas moins de vingt quatrains composés de vers brefs (trois heptasyllabes et un tétrasyllabe), scandés par l'anaphore de la préposition « sur » et du dernier vers « j'écris ton nom », car destiné à la transmission orale ; d'où ce souffle incantatoire. À l'opposé, la forme fixe codifiée et concise du sonnet permettra de dire beaucoup de choses en peu de mots, de jouer sur le système des rimes pour accentuer certains traits et de réserver à la chute, la pointe finale. Ainsi, dans son sonnet « Seigneur, je ne saurais regarder d'un bon œil… », Du Bellay fait tomber dans le dernier tercet la pointe qui assassine les courtisans en soulignant leur profonde bêtise : « Mais ce qui plus contre eux quelquefois me dépite/ C'est quand devant le roi, d'un visage hypocrite,/ Ils se prennent à rire, et ne savent pourquoi. » Dans le sonnet de Verlaine, « L'enterrement », le dernier vers « Les héritiers resplendissants ! », constitue bien la « pointe » traditionnelle d'un sonnet que le poète s'amuse à matérialiser en remplaçant l'alexandrin attendu par un octosyllabe, centré judicieusement.
Mais la poésie, c'est aussi le règne de l'image, les figures de l'analogie comme les métaphores, les personnifications ou les allégories qui permettent de traduire plus concrètement la vigueur d'une idée. Les courtisans de Du Bellay sont « des vieux singes de cour » ; le bourgeois de Rimbaud « (épate) sur son banc les rondeurs de ses reins » tandis que Verlaine se plaît à désigner le défunt comme un « joyeux drille » et évoque sa sépulture à travers une métaphore filée qui fait penser à un sommeil réparateur : « Au fond du trou, bien chaud, douillettement,/ S'installe le cercueil, le mol éboulement/ De la terre, édredon du défunt, […]. » Mais ce sont toutes les figures de la rhétorique qui sont convoquées pour les besoins d'une cause : le paradoxe ou l'antiphrase permet, par exemple, d'exprimer l'ironie, comme quand Verlaine, fait semblant de s'enthousiasmer : « Je ne sais rien de gai comme un enterrement ! » Enfin, la poésie est un langage musical conformément à ses origines : Orphée « le prince des poètes » s'accompagnait de sa lyre. Le lien établi par les rimes peut être particulièrement signifiant, quand il est sémantique ou antisémantique. Du Bellay lie ironiquement le « bon visage » de ses courtisans hypocrites à « crèvent de rage » ; Verlaine fait malicieusement rimer « enterrement » et « allègrement » ou l'« heureux drille », le défunt, avec « fille ». Le jeu des assonances et allitérations peut être très suggestif : Rimbaud se gausse des bourgeois installés qui croient en imposer par leur corpulence ou le clinquant de leurs « breloques » par des allitérations en [b] suggestives : les « bourgeois » sont tantôt de « gros bureaux bouffis » tantôt « à boutons clairs, bedaine flamande ».
Mais malgré tous ces atouts mis au service de la critique de la société, la poésie ne rencontre-t-elle pas certaines limites, qui justifient qu'elle se soit tournée vers d'autres voies ?
III. Les limites de l'efficacité de la poésie comme critique de la société
1. Un langage parfois hermétique, peu accessible
Le poète est à la fois un être sensible qui perçoit et veut dénoncer les maux de la société avec toute la conviction qui l'habite, qui manie cette langue à part, différente de la langue courante, mais aussi qui recourt à toutes les subtilités de la rhétorique pour parvenir à ses fins. Le lecteur ne comprend donc pas toujours une parole poétique parfois sophistiquée, voire confuse. Prenons par exemple le poème de Verlaine, « L'enterrement ». Si la critique de la vénalité est facilement accessible grâce au relief donné au dernier vers évoquant « les héritiers resplendissants ! », quel sens donnera le lecteur peu vigilant à l'évocation de cette cérémonie funéraire s'il s'arrête au sens premier d'une formule comme « Je ne sais rien de gai comme un enterrement ! » et ne perçoit pas l'ironie sous-jacente ? S'il ne repère pas les paradoxes, les antiphrases, il peut se fourvoyer dans une interprétation erronée du message du poète et le but recherché ne sera pas atteint. Dans son poème « Le mondain », le jeune et encore optimiste Voltaire veut célébrer le progrès et les bienfaits de la civilisation, ce qu'il fait en ces termes : « J'aime le luxe, et même la mollesse,/ Tous les plaisirs, les arts de toute espèce,/ La propreté, le goût, les ornements. » Or, ici, à l'inverse, le lecteur un peu pressé, et averti que l'arme favorite de Voltaire est l'ironie, percevra dans ces propos une ironie et pourra croira que Voltaire dénonce le raffinement de la civilisation. Ou bien ce sont les images, les figures qui ne sont pas facilement interprétées et directement accessibles. Dans son poème « À la musique », Rimbaud recourt volontiers à la métonymie pour stigmatiser la suffisance ou la bêtise de ces bourgeois, évoquant par exemple « les gros bureaux bouffis [qui] traînent leurs grosses dames ». Si le lecteur s'arrête aux bureaux meubles et ne voit pas que Rimbaud parle des personnes qui travaillent dans les bureaux, le vers peut devenir surréaliste avant l'heure. Il peut aussi se demander ce que peuvent bien transporter « sur la place », « les bourgeois poussifs » quand le poète déclare qu'ils y « portent les jeudis soir, leurs bêtises jalouses ». C'est bien sûr de leurs propres personnes bouffies d'orgueil et de jalousie qu'il parle !
2. Des sensibilités décalées
Il peut y avoir un décalage entre la critique d'une société particulière, par exemple celle des cours papale ou des Valois telles que les peint Du Bellay ou encore celle de la cour de Louis XIV chez La Fontaine, et les préoccupations d'un public vivant dans une société très différente qui ne comprend pas d'emblée les codes qui régissaient ces sociétés. L'engagement très ciblé contre une oppression historiquement datée, comme celui de Victor Hugo s'acharnant contre Napoléon III, ou même celui des poètes de la Résistance que sont Desnos, Aragon et Éluard, quand ils font référence à des événements ou situations très précis, continue certes de présenter un intérêt historique et a incontestablement valeur de témoignage. Mais le lecteur contemporain n'est pas aussi touché que les lecteurs qui ont partagé les mêmes indignations, les mêmes humiliations que ces poètes. Le poète n'est plus alors qu'une voix qui crie dans le désert si les lecteurs se détournent de cette poésie militante.
Cela explique peut-être que le public se tourne plus volontiers vers une poésie qui traite de thèmes et de sentiments plus universels. Si l'on ouvre une anthologie poétique, on peut être frappé par la place prépondérante accordée aux poèmes lyriques, exprimant ces sentiments éternels que sont l'amour, que ce soit la passion inquiète ou l'amour heureux, l'angoisse devant la fuite du temps, la douleur du deuil, la mélancolie ou le mal de vivre… Sont donc à l'honneur Ronsard et ses sonnets célébrant Hélène ou Cassandre, Aragon chantant « les yeux d'Elsa » mais confessant qu'« il n'y a pas d'amour heureux », Lamartine suppliant le temps de suspendre son vol, Hugo pleurant la mort de sa fille Léopoldine et partant se recueillir sur sa tombe « demain dès l'aube… », la mélancolie de l'automne chez Verlaine ou Apollinaire, les « Spleen » de Baudelaire…
3. Les dérives et limites d'une poésie « impure »
En effet, la poésie satirique, quand elle se focalise sur le message, la cible à attaquer, risque de détourner la poésie de sa fonction première qui est la fonction esthétique. Dans son poème « Art poétique », Verlaine fustige violemment la cruauté de la poésie satirique, celle des épigrammes, par exemple, dont se sont régalés Boileau ou Voltaire : « Fuis du plus loin la pointe assassine/ L'esprit cruel et le rire impur/ Qui font pleurer les yeux de l'Azur/ Et tout cet ail de basse cuisine ! » Pourtant lui-même s'y est essayé avec bonheur, comme nous l'avons vu, mais il faut reconnaître que la veine satirique tient peu de place dans l'ensemble de son œuvre. De fait, quand la visée critique prend le dessus, que le message l'emporte sur l'exigence esthétique, la poésie risque de s'écarter du travail de création sur l'écriture qui est le sien. Bon nombre de fables de La Fontaine révèlent son obsession de dénoncer « la raison du plus fort » et tous les abus de pouvoir. Le texte alors relève plus de l'apologue, que de la poésie pure, le récit anecdotique ayant d'abord et surtout, une visée démonstrative. Même le grand Victor Hugo n'est pas au meilleur de son art dans certains poèmes des Châtiments, recueil dont le titre dit bien la violence qui l'anime contre un homme, un régime, quand il n'hésite pas à manier l'injure contre celui qu'il appelle avec mépris « Napoléon le petit ». Dans « Chanson », il l'oppose à Napoléon Ier, qu'il admire pour mieux l'accabler de ses sarcasmes : « Sa grandeur éblouit l'histoire/ Quinze ans, il fut le dieu que traînait la victoire/ Sur un affût/ […]/ Toi, son singe,/ Marche derrière,/ Petit, petit. » Même dans « Ultima verba », il ne parvient pas à refréner sa haine : « Oh ! Tant qu'on verra trôner, ce gueux, ce prince,/ Par le pape béni, monarque malandrin, […] Tant qu'il se vautrera, broyant dans ses mâchoires/ Le serment, la vertu, l'honneur religieux/ Ivre, affreux, vomissant sa honte sur nos gloires/ […] Je ne fléchirai pas ! »
Elle risque aussi de ne présenter qu'une vision trop réductrice de la poésie, de faire oublier que celle-ci peut remplir bien d'autres missions, plus nobles parfois, comme d'être un « chant du monde », ou encore d'éveiller la conscience des hommes à des questions plus essentielles concernant sa condition d'homme, comme celles que Baudelaire soulève dans Les Fleurs du Mal, tiraillé qu'il est entre « le Spleen » et « l'Idéal ». À l'opposé de la poésie « utile » et efficace, il existe une poésie plus gratuite qui est un jeu sur le langage pour en révéler toutes les potentialités. La démarche d'un poète comme Francis Ponge témoigne du souci d'une exploration du monde et des mots pour le dire, quand il choisit Le Parti pris des choses et joue avec la richesse de sens du réel le plus prosaïque : le cageot, l'huître, le galet, le pain… Dans le poème « Le cageot », en prose comme il se doit, il s'amuse à explorer cet objet familier, (« objeu » même invente-t-il !), dans tous les sens, et le définit ainsi au début : « à mi-chemin de la cage au cachot ». Le poète fait de « cachot » un mot-valise qui associe « cage » et la finale de « cachot », procédé plaisant pour un objet dont le but est justement d'enfermer comme une valise ! On est bien loin alors du « rire impur ».
Conclusion
D'autres genres que la poésie se sont engagés efficacement et avec bonheur sur la voie de la critique sociale, disposant des armes adéquates d'une « poétique » au sens large. La poésie s'est aussi frottée à la satire de la société, le plus souvent avec succès, parfois en se heurtant à des limites qu'elle ne maîtrisait pas, parfois en se fourvoyant sur un terrain glissant, au point de perdre de vue sa mission première qui est une visée esthétique : réenchanter la langue, réenchanter le monde ! Quand le poète prend des distances avec la recherche d'une « efficacité », d'une « utilité », pour explorer des thèmes universels éloignés de la critique sociale, comme l'amour, la nature, ou les souffrances d'être au monde, ce qui est le plus fréquent, son discours est celui de la sensibilité, mais il ne doit pas pour autant renoncer à la lucidité et se résigner au malheur. Et le poète engagé ne touchera vraiment les lecteurs que s'il renvoie lui aussi à des aspirations universelles : le progrès, la justice, l'amour de la patrie, la liberté…
Aragon, dans son poème d'espoir intitulé « Un jour, un jour » écrit en hommage au poète républicain espagnol Federico Garcia Lorca, assassiné en 1936 par les milices franquistes, retrouve les mêmes accents lyriques que Hugo pleurant sa fille, que Verlaine chantant l'automne ou que Baudelaire célébrant les voluptés des parfums exotiques :
«  « Tout ce que l'homme fut de grand et de sublime
Sa protestation ses chants et ses héros
Au-dessus de son corps et contre ses bourreaux
À Grenade aujourd'hui surgit devant le crime


Et cette bouche absente et Lorca qui s'est tu
Emplissant tout à coup l'univers de silence
Contre les violents tourne la violence
Dieu le fracas que fait un poète qu'on tue


Un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange… »  »

Le chanteur et poète Jean Ferrat a mis de la musique sur ces vers, qui résonnent avec encore plus de force dans nos mémoires.
Sujet 3 : écriture d'invention
Mardi 19 juin 2012, le jour tombe sur le boulevard Saint-Germain, deux hommes se sont donné rendez-vous à la terrasse du Café de Flore. Critiques littéraires dans des journaux qui ne sont pas nécessairement du même bord, ils s'apprécient néanmoins et aiment se retrouver dans ce lieu mythique, pour échanger sur leur passion commune, la poésie, parce que justement ils n'en ont pas la même vision, ce qui est plutôt stimulant…
C'est André qui lance la conversation : « Je viens de relire Hugo… pas celui que vous préférez, Paul, ce Hugo lyrique, larmoyant des Contemplations, ou ces grands tableaux épiques de La Légende des siècles… non, non ce n'est pas celui-là qui me fait vibrer… mais le Hugo en colère des Châtiments ! Quel courage, quelle force tout de même chez ce bonhomme ! Avoir résisté vingt ans à Napoléon III, en exil à Guernesey, loin de sa patrie mais aussi en écrivant cet immense recueil où il revient à la charge sans relâche pour réveiller le peuple, le faire se redresser face au tyran ; et cela au nom de la liberté ! Tenez, j'ai apporté avec moi quelques notes que j'ai prises car je compte bien en faire un article, écoutez un peu ces vers du début du poème intitulé "Au peuple", justement : "Partout pleurs, sanglots, cris funèbres./ Pourquoi dors-tu dans les ténèbres ?/ Je ne veux pas que tu sois mort/ […] La pâle liberté gît sanglante à ta porte./ Tu le sais, toi mort, elle est morte/ […] Lazare ! Lazare ! Lazare !/ Lève-toi !" Comment ne pas se sentir interpellé, happé par de tels vers ? Et puis, c'est d'une telle actualité ! Il faudrait que j'en mette la traduction en arabe sur mon blog… » Paul profite de ce petit temps d'arrêt où André note l'idée en marge de son papier, pour intervenir : « Moi aussi, je suis sensible à ces vers, bien sûr ! Mais pas exactement pour les mêmes raisons que vous, André. Moi, ce qui fait mon admiration, c'est la langue ! Quelle beauté, cette allégorie de la liberté agonisante et la triple apostrophe à Lazare, (Hugo n'est-il pas le poète inspiré ici ? la voix de Dieu ?)… et le rythme ternaire, la… — Mais justement, ne peut s'empêcher de répliquer tout de go André, qui ne laisse pas son confrère terminer sa phrase, c'est cela qui fait la puissance de son recueil, c'est qu'il met son talent de poète au service de cette cause qui lui est chère, qui lui a coûté cher même ! La poésie doit être utile, militante, elle doit remuer les consciences, changer le monde ! Elle le peut ! Elle le doit ! Et tant mieux si cela est bien tourné, mais ce n'est pas l'essentiel. — Comme vous y allez ! Vous croyez vraiment que le rôle de la poésie, c'est de délivrer d'abord un message, voire une ligne de conduite aux hommes ? Je ne dis pas que le poète doit rester insensible à ce qu'il se passe autour de lui, qu'il ne doit pas réagir comme l'a fait aussi Hugo, par ailleurs, à la souffrance du peuple, au travail des enfants, à l'injustice sociale… "Le mendiant", "Mélancholia" ce sont des poèmes bouleversants : "Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?…" Baudelaire également, l'a fait avec "Le joujou du pauvre", dans ses Petits poèmes en prose. Mais ce qui m'intéresse dans ce poème par exemple, ce n'est pas la "morale" du dernier paragraphe : "Et les deux enfants se riaient l'un à l'autre fraternellement avec des dents d'une égale blancheur", l'enfant riche et l'enfant pauvre franchissant les "barreaux symboliques" de leurs classes sociales respectives pour communier dans le jeu, en titillant un "rat vivant". Ce qui me séduit, c'est la composition extrêmement travaillée du poème : un tableau en diptyque dont tous les éléments se font écho pour mieux s'opposer. Le problème avec votre conception de la poésie, c'est que le poète comme le lecteur ne voit plus que l'idée, le message, et que le plus important, ce qui fait l'essence de la parole poétique est perdu de vue. Autant se contenter de lire la prose de nos confrères journalistes politiques ou chargés des questions sociales qui cherchent eux aussi à éveiller la conscience du peuple. » André ne peut pas laisser passer ça, il hausse un peu le ton pour répliquer : « le poète, je suis d'accord avec vous sur ce point, ne manie pas la langue de monsieur Tout-le-Monde, pour toucher le lecteur, il lui faut maîtriser la rhétorique, avoir le sens du rythme des phrases, de la musicalité des mots, comme l'a fait Éluard pour appeler les Français sous la coupe de Vichy et des nazis, à réagir, à combattre ! Prenez le fameux poème "Liberté" : vingt quatrains portés par un souffle oratoire époustouflant ! Scandées par des anaphores, tout cela pour remplir une mission infiniment importante, urgente même : "Sur mes cahiers d'écolier/ Sur mon pupitre et les arbres/ Sur le sable de neige/ J'écris ton nom…" Je ne me souviens pas exactement de la suite mais il se finit magistralement par ces vers : "Je suis né pour te connaître/ Pour te nommer/ Liberté." Le poème a été écrit ainsi pour être facilement mémorisé et d'ailleurs il a été diffusé par la radio et par parachutage dans tous les maquis de France, en 1942, comme vous le savez. Beaucoup le récitaient par cœur, l'impact a été immense. » Paul approuve évidemment d'un hochement de tête, mais n'est pas convaincu pour autant sur le fond quant à la fonction primordiale de la poésie : « Vous ne pensez pas que le poète peut, au-delà de ces grandes causes historiques, éveiller les consciences à d'autres visions du monde que collectives ? Et l'homme dans tout ça, ses interrogations métaphysiques, ses angoisses face au sens de la vie ? Eh bien, moi, je préfère me tourner vers Baudelaire : Les Fleurs du Mal, son itinéraire spirituel, ballotté entre "Spleen" et "Idéal". Quel univers fascinant il m'ouvre chaque fois que je lis ou relis ses vers, on y trouve toutes les facettes de l'Idéal et aussi du Spleen bien sûr puisqu'il y retombe sans cesse. Son "Hymne à la Beauté"» par exemple : "Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme,/ Ô Beauté." Vaste question pour les apprentis poètes que nous sommes aussi à nos heures ! Lui a osé tirer la beauté du mal, celle d'"Une charogne" par exemple: "Et le ciel regardait la carcasse superbe/ Comme une fleur s'épanouir." Quelle splendide fleur du mal ! » André sourit devant un tel enthousiasme qu'il ne partage pas, bien sûr, et il faut tenter de l'expliquer à son confrère : « Moi, les tourments de l'âme baudelairienne m'exaspèrent plutôt, et ce n'est pas en le lisant que les hommes trouveront à s'améliorer ! Il me donne plutôt le bourdon son "Spleen" : "Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle" ! Et quand en plus c'est la triste réalité que vous avez sous les yeux à Paris en ce début d'été, cela vous plombe le moral ! Je préfère les poètes ulcérés par la médiocrité de leurs contemporains, par exemple, et qui les raillent pour les faire réagir, comme Du Bellay qui se moque des courtisans "ces vieux singes de cour" ou plus près de nous Rimbaud, Verlaine… — Ah bon, Verlaine ? Pour moi, c'est un peu le continuateur de Baudelaire, pas dans l'écriture mais pour le choix des thèmes : le même Spleen, la mélancolie de l'automne, j'aime énormement d'ailleurs… : "Les sanglots longs des violons de l'automne/ bercent mon cœur d'une langueur monotone…" Au fait, d'ailleurs, ces vers n'ont pas seulement servi à faire pleurer dans les chaumières, comme vous diriez André, ils ont été bien utiles aux résistants pour faire passer des messages codés sur Radio Londres ! Comme quoi, le poète ne maîtrise pas tout ! Chacun s'approprie la poésie comme il veut, et les résonances peuvent être aussi diverses que sont diverses les sensibilités ! » Les deux hommes ne peuvent que sourire et être entièrement d'accord sur ce point. André reprend, plus sérieux : « Oui, c'est un Verlaine un peu moins connu que celui des Poèmes saturniens qui m'intéresse, savez-vous qu'il a écrit un poème qui n'est rattaché à aucun recueil, et n'a été publié que tardivement dans des revues, peu de temps avant la mort de Verlaine, je crois. Il s'intitule « L'enterrement », je l'ai découvert depuis peu d'ailleurs, par hasard, mais je le trouve très fin et très… caustique, pas du tout dans la veine habituelle qu'on lui connaît ! Il s'amuse à railler la bourgeoisie bien-pensante mais aussi bien matérialiste et bien vénale du Second Empire. Jugez plutôt, il commence par déclarer "Je ne connais rien de gai comme un enterrement !" pour en venir à la chute du sonnet, parce que c'est un sonnet, à nous donner la clé de tant de joie, dans ce vers désopilant "Les héritiers resplendissants !" L'ami Rimbaud ira plus loin dans la férocité pour épingler les bourgeois exécrés de sa ville natale Charleville, tout aussi exécrée d'ailleurs ! Vous connaissez le poème "À la musique", je suppose, même si ce n'est pas votre tasse de thé… comme il les esquinte, "tous les bourgeois poussifs" comme il dit si bien ! J'ai retenu quelques vers bien sentis que je livre à votre appréciation : "Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,/ Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,/ Savoure son onnaing d'où le tabac par brins/ Déborde — vous savez, c'est de la contrebande…"… Alors, qu'en dites-vous ? — J'admire la langue rimbaldienne, vous le savez, mais moi, c'est plutôt "Le bateau ivre" qui me fait chavirer ! Rimbaud a fait du chemin, depuis les premiers vers des Poésies, il a évolué vers le symbolisme. Et si j'osais, je vous dirais toute l'admiration que j'ai pour Mallarmé… Ah ! "Le Vierge, le vivace et le bel aujourd'hui/ Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre…" Mais je ne veux pas vous indisposer en poussant plus avant, vous allez penser que c'est de la provocation, et vous déchaîner contre son hermétisme ! Donc, pour répondre à votre question, je dirai que tout ce sarcasme d'adolescent révolté me touche peu et cela ne vous surprendra pas, au point où nous en sommes rendus dans notre petit échange, si je vous rétorque que j'attends d'un poète qu'il nous livre autre chose que ses réactions épidermiques à des questions d'actualité, ou à des comportements sociaux qui l'agacent. Il y a tout de même d'autres sujets, d'autres thèmes plus… universels et qui sont de nature à nous élever l'âme, dirai-je sans vouloir être pédant, ou tout au moins nous faire communier avec nos semblables au lieu de ne penser qu'à les fustiger. Tenez, les poèmes qui explorent toutes les facettes du sentiment amoureux par exemple… la passion incandescente chez Louise Labbé : "Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie/ J'ai chaud extrême, en endurant froidure" ; l'amour triomphant de Paul Éluard pour sa nouvelle compagne Dominique : "Je t'aime pour toutes les femmes que je n'ai pas connues/ Pour l'odeur du grand large et l'odeur du pain chaud…" ; mais aussi l'amour malheureux d'Apollinaire "le Mal aimé" ! "Sous le pont Mirabeau coule la Seine/ Et nos amours…" Voilà la poésie que j'aime, que je fréquente avec plaisir. » Et André de soupirer : « Je crois que, décidément, nous n'avons pas la même sensibilité, ou plutôt, vous penchez du côté de la poésie des sentiments, celle qui parle au cœur ou à l'âme, moi, je préfère la lucidité face à la société, face au monde et le poète doit crier son indignation, éveiller l'esprit critique de ses contemporains, même si ce n'est pas une position confortable, comme Senghor qui a chanté la "négritude" pour faire reculer les préjugés racistes. Bon, mon cher Paul, je crois qu'il est temps de mettre un terme à notre débat, pour ce soir du moins. Nous ne pouvons pas nous nourrir que de poésie… quoique Ponge aurait de quoi nous régaler… "l'huître", "le pain", un délice, mais avec lui c'est plutôt un délice pour l'esprit, me direz-vous ! »