Corpus : Diderot, Maupassant, Perec, Toussaint (sujet national, septembre 2011, séries technologiques)

Énoncé

Objet d'étude : Le personnage de roman, du xviie siècle à nos jours
Corpus : Diderot, Maupassant, Perec, Toussaint
Texte 1
Roman philosophique, Jacques le Fataliste et son maître raconte le voyage d'un maître et son valet. Dans le passage suivant, les deux personnages viennent de quitter une auberge où ils ont passé la nuit et où le maître a oublié sa montre et sa bourse. Il envoie Jacques les chercher.
« L'automate(1) allait devant lui, se retournant de temps en temps pour voir si Jacques ne revenait pas ; il descendait de cheval et marchait à pied ; il remontait sur sa bête, faisait un quart de lieue, redescendait et s'asseyait à terre, la bride de son cheval passée dans ses bras, et la tête appuyée sur ses deux mains. Quand il était las de cette posture, il se levait et regardait au loin s'il n'apercevait point Jacques. Point de Jacques. Alors il s'impatientait, et sans trop savoir s'il parlait ou non, il disait : « Le bourreau ! le chien ! le coquin ! où est-il ? que fait-il ? Faut-il tant de temps pour reprendre une bourse et une montre ? Je le rouerai de coups ; oh ! cela est certain ; je le rouerai de coups. » Puis il cherchait sa montre, à son gousset(2), où elle n'était pas, et il achevait de se désoler, car il ne savait que devenir sans sa montre, sans sa tabatière et sans Jacques : c'étaient les trois grandes ressources de sa vie, qui se passait à prendre du tabac, à regarder l'heure qu'il était, à questionner Jacques, et cela dans toutes les combinaisons. Privé de sa montre, il en était donc réduit à sa tabatière, qu'il ouvrait et fermait à chaque minute, comme je fais, moi, lorsque je m'ennuie. Ce qui reste de tabac le soir dans ma tabatière est en raison directe de l'amusement, ou l'inverse de l'ennui de ma journée. Je vous supplie, lecteur, de vous familiariser avec cette manière de dire empruntée de la géométrie, parce que je la trouve précise et que je m'en servirai souvent. »
Diderot, Jacques le Fataliste et son maître

Texte 2
Jeanne de Lamare, l'héroïne du roman de Maupassant, est une jeune mariée de dix-sept ans, tout juste sortie du couvent. Le passage prend place au retour de son voyage de noces.
« Alors elle s'aperçut qu'elle n'avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été préoccupée de l'avenir, affairée de songeries(3). La continuelle agitation de ses espérances emplissait, en ce temps-là, ses heures sans qu'elle les sentît passer. Puis, à peine sortie des murs austères(4) où ses illusions étaient écloses, son attente d'amour se trouvait tout de suite accomplie. L'homme espéré, rencontré, aimé, épousé en quelques semaines, comme on épouse en ces brusques déterminations, l'emportait dans ses bras sans la laisser réfléchir à rien.
Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis, aux charmantes inquiétudes de l'inconnu. Oui, c'était fini d'attendre.
Alors plus rien à faire, aujourd'hui, ni demain ni jamais. Elle sentait tout cela vaguement à une certaine désillusion, à un affaissement de ses rêves.
Elle se leva et vint coller son front aux vitres froides. Puis, après avoir regardé quelque temps le ciel où roulaient des nuages sombres, elle se décida à sortir.
Étaient-ce la même campagne, la même herbe, les mêmes arbres qu'au mois de mai ? Qu'étaient donc devenues la gaieté ensoleillée des feuilles, et la poésie verte du gazon où flambaient les pissenlits, où saignaient les coquelicots, où rayonnaient les marguerites, où frétillaient, comme au bout de fils invisibles, les fantasques papillons jaunes ? Et cette griserie de l'air chargé de vie, d'arômes, d'atomes fécondants n'existait plus.
Les avenues détrempées par les continuelles averses d'automne s'allongeaient, couvertes d'un épais tapis de feuilles mortes, sous la maigreur grelottante des peupliers presque nus. Les branches grêles tremblaient au vent, agitaient encore quelque feuillage prêt à s'égrener dans l'espace. Et sans cesse, tout le long du jour, comme une pluie incessante et triste à faire pleurer, ces dernières feuilles, toutes jaunes maintenant, pareilles à de larges sous d'or, se détachaient, tournoyaient, voltigeaient et tombaient. »
Maupassant, Une Vie, chapitre VI

Texte 3
L'auteur présente ainsi le thème de son roman : « L'histoire d'un type insensible, indifférent aux choses et qui se promène dans Paris et se laisse tomber, couler, un type qui se replie sur lui-même, parce que le monde ne lui "parle plus" ».
« Tu es un oisif, un somnambule, une huître. Les définitions varient selon les heures, selon les jours, mais le sens reste à peu près clair : tu te sens peu fait pour vivre, pour agir, pour façonner ; tu ne veux que durer, tu ne veux que l'attente et l'oubli.
La vie moderne apprécie généralement peu de telles dispositions : autour de toi tu as vu, de tout temps, privilégier l'action, les grands projets, l'enthousiasme : homme tendu en avant, homme les yeux fixés sur l'horizon, homme regardant droit devant lui. Regard limpide, menton volontaire, démarche assurée, ventre rentré. La ténacité(5), l'initiative, le coup d'éclat, le triomphe tracent le chemin trop limpide d'une vie trop modèle, dessinent les sacro-saintes images de la lutte pour la vie. Les pieux mensonges(6) qui bercent les rêves de tous ceux qui piétinent et s'embourbent, les illusions perdues des milliers de laissés-pour-compte, ceux qui sont arrivés trop tard, ceux qui ont posé leur valise sur le trottoir et se sont assis dessus pour s'éponger le front. Mais tu n'as plus besoin d'excuses, de regrets, de nostalgies. Tu ne rejettes rien, tu ne refuses rien. Tu as cessé d'avancer, mais c'est que tu n'avançais pas, tu ne repars pas, tu es arrivé, tu ne vois pas ce que tu irais faire plus loin : il a suffi, il a presque suffi, un jour de mai où il faisait trop chaud, de l'inopportune conjonction(7) d'un texte dont tu avais perdu le fil, d'un bol de Nescafé au goût soudain trop amer, et d'une bassine de matière plastique rose remplie d'une eau noirâtre où flottaient six chaussettes, pour que quelque chose se casse, s'altère, se défasse, et qu'apparaisse au grand jour – mais le jour n'est jamais grand dans la chambre de bonne de la rue Saint-Honoré – cette vérité décevante, triste et ridicule comme un bonnet d'âne, lourde comme un dictionnaire Gaffiot(8): tu n'as pas envie de poursuivre, ni de te défendre, ni d'attaquer. »
Georges Perec, Un Homme qui dort

Texte 4
Le roman de Jean-Philippe Toussaint présente, à la première personne, l'histoire d'un protagoniste qui décrète ne plus vouloir sortir de sa salle de bains. L'extrait est le début du roman.
« 1. Lorsque j'ai commencé à passer mes après-midi dans la salle de bain, je ne comptais pas m'y installer ; non, je coulais là des heures agréables, méditant dans la baignoire, parfois habillé, tantôt nu. Edmondsson(9), qui se plaisait à mon chevet, me trouvait plus serein ; il m'arrivait de plaisanter, nous riions. Je parlais avec de grands gestes, estimant que les baignoires les plus pratiques étaient celles à bords parallèles, avec dossier incliné, et un fond droit qui dispense l'usager de l'emploi du butoir cale-pieds(10).
2. Edmondsson pensait qu'il y avait quelque chose de desséchant dans mon refus de quitter la salle de bain, mais cela ne l'empêchait pas de me faciliter la vie, subvenant aux besoins du foyer en travaillant à mi-temps dans une galerie d'art.
3. Autour de moi se trouvaient des placards, des porte-serviettes, un bidet(11). Le lavabo était blanc ; une tablette le surplombait, sur laquelle reposaient brosses à dents et rasoirs. Le mur qui me faisait face, parsemé de grumeaux, présentait des craquelures ; des cratères çà et là trouaient la peinture terne. Une fissure semblait gagner du terrain. Pendant des heures, je guettais ses extrémités, essayant vainement de surprendre un progrès. Parfois, je tentais d'autres expériences. Je surveillais la surface de mon visage dans un miroir de poche et, parallèlement, les déplacements de l'aiguille de ma montre. Mais mon visage ne laissait rien paraître. Jamais.
4. Un matin, j'ai arraché la corde à linge. J'ai vidé tous les placards, débarrassé les étagères. Ayant entassé les produits de toilette dans un grand sac-poubelle, j'ai commencé à déménager une partie de ma bibliothèque. Lorsque Edmondsson rentra, je l'accueillis un livre à la main, allongé, les pieds croisés sur le robinet.
5. Edmondsson a fini par avertir mes parents. »
Jean-Philippe Toussaint, La Salle de bain

I. Questions
Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez aux questions suivantes.
Vous justifierez vos réponses à l'aide de citations précises que vous analyserez.
1 Montrez que chacun des narrateurs installe son personnage dans une réalité quotidienne.
2 Les personnages de ces extraits vous paraissent-ils se comporter en héros de roman ?
II. Travaux d'écriture
Vous traiterez au choix l'un des trois sujets suivants.
Sujet 1 : commentaire de texte
Vous ferez le commentaire du texte de Maupassant. Vous pourrez notamment étudier :
  • le monologue intérieur du personnage qui oppose les rêves de l'amour à la réalité du mariage ;
  • la manière dont la mélancolie de l'héroïne se projette sur le paysage observé.
Sujet 2 : dissertation
« Tu te sens peu fait pour vivre, pour agir, pour façonner », déclare le narrateur d'Un Homme qui dort. Selon vous, pour intéresser le lecteur, le roman doit-il mettre en scène des héros accomplissant des exploits héroïques ou des personnages ordinaires ? Vous développerez votre argumentation en prenant appui sur les extraits proposés et sur les œuvres que vous avez pu lire ou étudier.
Sujet 3 : écriture d'invention
À la manière de Jean-Philippe Toussaint, inventez un début de roman dans lequel un personnage décide de ne plus quitter un lieu qui lui convient particulièrement. Ce personnage raconte à la première personne son existence dans ce lieu et évoque les raisons qui l'ont conduit à ce choix.
(1)Automate : désigne le maître qui agit de manière mécanique.
(2)Gousset : petite poche de la ceinture du pantalon, du gilet ou de la veste.
(3)Songeries : suites de pensées vagues et flottantes que l'on développe lors d'une rêverie.
(4)Austères : sans fantaisie, dépouillés, rigoureux.
(5)Ténacité : obstination, entêtement, opiniâtreté.
(6)Pieux mensonges : opinions adoptées sans esprit critique, pour masquer la réalité.
(7)Inopportune conjonction : malencontreuse rencontre, hasard malheureux.
(8)Dictionnaire Gaffiot : dictionnaire latin-français.
(9)Edmondsson : nom d'un personnage féminin, compagne du narrateur.
(10)Butoir cale-pieds : aménagement ancien des baignoires censé les rendre plus commodes d'accès.
(11)Bidet : appareil sanitaire bas dont la cuvette sert à la toilette intime.

Sujet pas à pas

I. Questions
Comprendre le sujet
La première question vous invite à réfléchir sur deux éléments importants. Il s'agit tout d'abord d'analyser les relations entre le personnage et le narrateur. Le choix de la personne utilisée pour raconter l'histoire pourra guider votre réflexion. Ensuite, il vous suffira de vous interroger sur les différents moyens permettant au romancier de représenter cette « réalité quotidienne ». De quelle « réalité » est-il question ? Comment recréer cette réalité ? Que symbolise-t-elle ?
Pour traiter la seconde question, il vous faut avoir à l'esprit les différents sens du mot « héros ». En vous appuyant sur cette polysémie et sur l'évolution de ce terme, vous serez capable d'analyser le comportement des personnages de ce corpus. Cette réflexion vous sera par ailleurs utile si vous choisissez, par la suite, de traiter le sujet de dissertation.
Mobiliser ses connaissances
La description
La « réalité quotidienne » peut être représentée par différents lieux ou accessoires qui seront décrits.
La description nous donne à voir des lieux, des scènes, des personnes. Elle fait partie du récit au même titre que l'histoire racontée et que les paroles des personnages.
Dans de nombreux romans, elle a notamment pour tâche de faire croire à la réalité de l'histoire en lui faisant prendre place au milieu des choses et des noms connus. Elle crée alors des « effets de réel », pour reprendre une expression de Roland Barthes.
Elle peut également avoir une fonction symbolique : elle crée du sens. Dans les textes du corpus, les objets ou les lieux peuvent par exemple vous offrir de précieuses informations sur les personnages.
Le narrateur
Les deux questions interrogent le rôle du narrateur dans la relation entre le personnage et le lecteur.
Le narrateur est celui qui narre, c'est-à-dire celui qui raconte l'histoire.
Dans un récit à la première personne, comme celui de Jean-Philippe Toussaint, il est le « je » qui s'exprime et peut intervenir dans l'histoire en tant que personnage. Attention cependant à ne pas le confondre avec l'auteur, qui a écrit le livre. Cette distinction entre auteur et narrateur ne s'abolit que dans les récits autobiographiques.
Dans un récit à la troisième personne, comme Jacques le fataliste ou Une Vie, le narrateur n'est pas un personnage de l'histoire : il s'efface derrière les événements narrés. Pour autant, bien que le narrateur ne dise pas « je », il peut manifester sa présence, à travers des modalisateurs par exemple. Dans le roman de Diderot, le narrateur n'hésite pas à s'inviter dans le récit et à se mettre en avant : cette intrusion brise ainsi toute forme d'illusion romanesque.
Le roman de Georges Perec propose une situation originale : il n'y a ni « je » ni « il », mais un « tu » : le narrateur s'adresse au personnage, mais aussi, d'une certaine manière, au lecteur…
Organiser les idées
Les deux réponses doivent bien entendu être séparées.
Pour chacune d'entre elles, il est important de ne pas proposer une simple énumération de citations ou de procédés. Veillez toujours à comparer les textes et à rédiger une véritable synthèse.
Concernant la première question, prenez en compte que la « réalité quotidienne » évolue avec les siècles. Les procédés utilisés pour la représenter sont également différents. Préparez soigneusement cette comparaison au brouillon avant de commencer à rédiger votre réponse.
De même, pour répondre à la seconde question, relevez d'abord au brouillon les points communs et les différences : ils guideront votre analyse. Les personnages ont par exemple en commun une certaine passivité. Mais les causes et les conséquences de cette passivité varient selon les textes…
II. Travaux d'écriture
Sujet 1 : commentaire de texte
Comprendre le sujet
Le sujet comporte deux axes permettant de guider l'analyse du texte. Ces axes constituent des pistes qui doivent vous mener à un commentaire réussi.
Le premier axe met en lumière l'importance de l'intériorité (« monologue intérieur ») mais aussi la confrontation (« oppose ») entre les « rêves » et la « réalité ». La réalité peut ainsi s'avérer décevante pour Jeanne.
Le second axe repose sur les conséquences de la « mélancolie » du personnage, conséquences qui ne peuvent qu'affecter le regard que Jeanne pose sur le monde qui l'entoure.
Mobiliser ses connaissances
Romantisme et réalisme
Maupassant est un auteur qui s'inscrit dans le mouvement réaliste. Dans cet extrait d'Une Vie, il représente bien la « réalité », même si cette dernière s'avère décevante.
Au XIXe siècle, les romanciers réalistes cherchent à évoquer le monde qui les entoure sans l'idéaliser. Balzac analyse ainsi l'évolution de la société du XIXe siècle dans les nombreuses œuvres qui composent La Comédie humaine. Dans Madame Bovary, Flaubert oppose également les rêves d'Emma à la triste réalité du quotidien. Il critique notamment les œuvres romantiques, accusées de reposer sur de nombreux clichés, comme l'illustre cet extrait dans lequel la jeune Emma lit des romans stéréotypés :
« Ce n'étaient qu'amours, amants, amantes, dames persécutées s'évanouissant dans les pavillons solitaires, postillons qu'on tue à tous les relais, chevaux qu'on crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du cœur, serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l'est pas, toujours bien mis et qui pleurent comme des urnes. »
Les focalisations
La focalisation correspond au point de vue choisi par le romancier pour développer son récit.
Trois focalisations peuvent être utilisées :
La focalisation zéro correspond à une absence de focalisation. Le narrateur est alors omniscient, il sait tout des personnages.
La focalisation interne permet d'appréhender le monde du point de vue d'un personnage. Tout ce que ne saisit pas ce personnage est donc flou et incertain.
La focalisation externe permet de représenter les personnages de l'extérieur sans qu'on sache ce qu'ils pensent. Cette technique élimine la psychologie des personnages.
Dans cet extrait, la focalisation interne est capitale. Elle permet au lecteur d'être au plus près des sentiments du personnage de Jeanne.
La parataxe
La parataxe désigne une phrase construite selon un modèle très simple, où les mots et les propositions sont simplement juxtaposés. L'emploi de la parataxe vise le plus souvent à produire une impression de rapidité ou de sécheresse.
Quand le narrateur du roman de Maupassant évoque le mariage de Jeanne, il utilise la parataxe pour en représenter le caractère rapide et mécanique : « L'homme espéré, rencontré, aimé, épousé en quelques semaines, comme on épouse en ces brusques déterminations, l'emportait dans ses bras sans la laisser réfléchir à rien. »
Procéder par étapes
Avant de rédiger l'introduction, développez au brouillon les axes proposés et cherchez un projet de lecture capable d'unifier les différentes parties de votre développement. L'idée de désillusion peut ici vous aider.
Il vous reste ensuite à développer vos deux grandes parties.
Le premier axe suggère une opposition entre deux éléments : utilisez cette opposition pour construire deux sous-parties. De même, le second axe propose d'étudier les liens entre intériorité et extériorité. Il semble donc judicieux de commencer par analyser la focalisation interne avant de voir, dans les sous-parties suivantes, comment les sentiments peuvent être associés au paysage observé.
Sujet 2 : dissertation
Comprendre le sujet
Ce sujet vous invite à examiner différents personnages romanesques. Deux conceptions du personnage se trouvent ainsi clairement opposées. Les personnages peuvent être des modèles extraordinaires (« héros », « exploits héroïques ») ou bien des êtres « ordinaires », comme le suggère la citation.
Mais le sujet subordonne cette opposition à un être sans lequel aucun roman ne peut prendre vie : le « lecteur ». Il vous faudra donc déterminer quelle conception du personnage peut parvenir à « intéresser » le lecteur. Examinez avec soin les avantages et les inconvénients, pour le lecteur, des différentes conceptions du personnage.
Mobiliser ses connaissances
La polysémie du terme « héros »
Étymologiquement, le terme « héros » désigne un demi-dieu, un surhomme qui se place, par définition, au-dessus du commun des mortels. Cette définition semble adaptée aux héros qui peuplent la mythologie. Par la suite, le mot est utilisé pour évoquer un personnage de grande valeur, qui brille par des qualités morales ou physiques.
Seulement, le héros peut également devoir son statut à sa seule place dans le récit. Il n'est alors que le protagoniste d'un roman. Il ne se distingue plus seulement par ses qualités, mais aussi, parfois, par ses défauts. Un héros de roman peut donc, paradoxalement, manquer d'héroïsme ! On parlera alors, bien souvent, d'antihéros.
Épopée et roman
L'épopée est la première forme littéraire à partir de laquelle se sont ensuite définis les autres genres. Elle appartient d'abord à la littérature orale et raconte les exploits des héros dans un registre élevé. L'Iliade et l'Odyssée d'Homère ou La Chanson de Roland sont, par exemple, des épopées.
En utilisant les caractéristiques du registre épique (métaphores, hyperboles, gradations…), le roman montre parfois sa dette à l'égard de l'épopée. Pourtant, les personnages romanesques semblent de plus en plus éloignés des modèles de l'épopée. Le XIXe siècle rompt ainsi en grande partie avec une certaine conception de l'héroïsme. Le héros n'accomplit plus, comme dans l'épopée, des exploits extraordinaires. Dans les romans réalistes ou naturalistes, il n'est plus qu'un homme parmi d'autres. Zola affirme ainsi que « le premier homme qui passe est un héros suffisant ».
Le nouveau roman
Dans la seconde moitié du XXe siècle, des romanciers s'opposent aux conventions romanesques et notamment aux modèles hérités du XIXe siècle. Même si ces auteurs, comme Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute ou encore Claude Simon, empruntent des chemins différents, ils ont en commun la volonté de renouveler le genre du roman en proposant de nouvelles pratiques d'écriture ou conceptions du personnage.
Procéder par étapes
Puisqu'il oppose deux visions du personnage, le sujet suggère déjà les deux premières parties du développement. Seulement, ne tombez pas dans le piège de la contradiction en juxtaposant les deux parties de manière binaire. Faites preuve de nuance et tentez de proposer une troisième partie. Par exemple, n'est-ce pas finalement le talent du romancier qui peut rendre un personnage « intéressant », quel que soit le statut de ce personnage ?
Une fois le plan établi, développez chacune des trois parties en proposant des arguments et des exemples suffisamment variés. Vous devez certes vous en tenir au genre du roman, mais la littérature ne manque pas de personnages romanesques qui pourront venir illustrer votre réflexion.
Sujet 3 : écriture d'invention
Comprendre le sujet
Le sujet offre de nombreuses indications dont il vous faudra tenir compte.
Il vous renseigne en premier lieu sur la forme que devra prendre votre écrit d'invention : vous devrez imiter le texte de Jean-Philippe Toussaint en faisant de votre personnage le narrateur de l'histoire.
Quelques précisions vous sont également données quant au fond de votre texte : votre personnage devra présenter ce « lieu qui lui convient parfaitement », mais aussi expliquer les raisons qui ont guidé son choix. Pensez à choisir un lieu suffisamment riche.
Mobiliser ses connaissances
Le pastiche
Ce sujet demande d'écrire « à la manière de Jean-Philippe Toussaint ». Implicitement, il suggère donc de rédiger une forme de pastiche.
Le pastiche est une imitation formelle consistant à reproduire les principales caractéristiques du style d'un auteur, souvent par jeu, par défi ou par hommage.
Tout pastiche repose nécessairement sur une analyse précise de l'auteur pastiché. Ici, il faudra donc commencer par comprendre et identifier les spécificités du texte de Jean-Philippe Toussaint.
L'incipit
Même si le terme n'est pas utilisé dans le sujet, il est bien question du « début d'un roman ».
En latin, le mot incipit signifie « il commence ». L'incipit désigne donc le commencement d'un texte. L'analyse littéraire a parfois estimé que le roman tout entier peut s'engendrer à partir de l'incipit.
Voici par exemple l'incipit du roman de Flaubert Bouvard et Pécuchet : « Comme il faisait une chaleur de trente-trois degrés, le boulevard Bourdon était absolument désert. »
La mention « trente-trois degrés » annonce le thème de la science, le nom « Bourdon » évoque d'emblée le climat de tristesse qui sera celui de tout le roman, l'expression « absolument désert » fait écho à l'irréalité du laboratoire (lieu important du récit). Les sonorités dans « boulevard Bourdon » annoncent également le nom du personnage : Bouvard.
L'incipit a donc plusieurs fonctions. Il doit tout d'abord, traditionnellement, jouer un rôle informatif en apportant des éléments qui permettront de comprendre la suite du récit. Mais il peut aussi chercher à surprendre le lecteur par une phrase étonnante ou en entretenant une forme de mystère. Faire entrer le lecteur dans le monde du roman tout en lui donnant envie de continuer son chemin : tel est le secret d'un incipit réussi ! Inspirez-vous de ces différentes fonctions pour rédiger votre écrit d'invention.
Procéder par étapes
L'organisation de la réponse est suggérée par le sujet. Puisqu'il faut écrire « à la manière » de Jean-Philippe Toussaint, imitez la forme choisie en proposant différentes parties numérotées.
Gardez aussi à l'esprit que votre écrit d'invention correspond aux premières pages d'un roman. Il faudra donc veiller à ce que le personnage se présente de manière progressive. Peu à peu, votre texte doit fournir des réponses aux questions que se pose le lecteur. Cherchez ces idées au brouillon : c'est le meilleur moyen de donner à votre texte une certaine cohérence.
La réponse doit également avoir une unité du point de vue stylistique. Des variations sont possibles, selon l'humeur du personnage, par exemple, mais il serait curieux de mêler des registres ou des niveaux de langue totalement opposés. À nouveau, c'est le texte imité qui doit donner à la réponse sa tonalité et son style.

Corrigé

I. Questions
1.  Tous les narrateurs de ces extraits de romans installent leur personnage dans sa réalité quotidienne, à savoir dans un contexte ou un cadre de vie courant, des occupations habituelles. Le narrateur de Jacques le Fataliste et son maître de Diderot nous présente avec une distance amusée le personnage du « maître » en voyage à cheval mais qui se retrouve ici seul et désemparé en l'absence de son valet Jacques, qu'il a envoyé chercher sa montre et sa bourse oubliées dans l'auberge où ils ont passé la nuit. Il se trouve donc sur la route, tantôt sur son cheval qu'il appelle « sa bête » pour signaler qu'il n'a rien d'un noble destrier mais que c'est une banale monture, tantôt marchant « à pied » à côté. Pour tromper son ennui, il ouvre et ferme « à chaque minute » sa « tabatière », objet familier auquel il est attaché. Le fait que le narrateur-auteur intervienne dans les dernières lignes et s'adresse au « lecteur » pour évoquer sa propre tabatière et l'usage qu'il en fait au quotidien a en outre pour effet de casser l'illusion romanesque et de le ramener à sa réalité dans ce qu'elle a de plus ordinaire. Son personnage ressemble à une personne du monde réel, placée dans la même situation, comme le souligne clairement la comparaison « comme je fais, moi, lorsque je m'ennuie ». Dans l'extrait d'Une Vie, de Maupassant, le narrateur extérieur à l'histoire nous présente le personnage de Jeanne de Lamare, de retour de son voyage de noces dans la demeure familiale où elle vit désormais sa vie d'épouse toute tracée, sans qu'aucun rêve d'avenir ne vienne désormais l'animer. D'ailleurs il emploie cette expression de « réalité quotidienne » pour l'opposer à la « douce réalité » des premiers jours de la vie commune, la construction en chiasme mettant en évidence les deux adjectifs antithétiques. C'est bien « la réalité quotidienne » dans ce qu'elle représente de banalité et de répétitivité qui attend Jeanne, et cette réalité s'annonce plutôt sombre, à l'image des « nuages sombres » qu'elle aperçoit dans le ciel derrière ses « vitres froides ». L'univers du personnage de Georges Perec est particulièrement modeste, voire trivial puisqu'il habite une « chambre de bonne » où il boit du « Nescafé au goût […] amer », n'ayant pour horizon que le spectacle désolant « d'une bassine de matière plastique rose remplie d'une eau noirâtre où flottaient six chaussettes ». C'est d'ailleurs le personnage lui-même qui se raconte en s'adressant familièrement à lui à la deuxième personne. C'est aussi le personnage principal qui est le narrateur dans le roman de Jean-Philippe Toussaint, La Salle de bain, mais lui se raconte à la première personne et nous présente d'emblée le cadre de vie dans lequel il va désormais s'installer, sa « salle de bain » dont il nous détaille les éléments attendus : « la baignoire », « des placards, des porte-serviettes, un bidet […] le lavabo […] une tablette […] sur laquelle reposaient brosses à dents et rasoirs ». Le découpage du récit en paragraphes numérotés, semblant figurer le nouvel ordre qui régit sa vie, comme le ton détaché avec lequel il présente cette situation décalée, introduisent toutefois une distance humoristique. Diderot et Maupassant situent leur personnage dans la réalité quotidienne des lecteurs du XVIIIe ou du XIXe siècle. Romanciers du XXe siècle, Perec et Toussaint les placent dans un cadre de vie plus contemporain et n'hésitent pas à évoquer leur réalité quotidienne dans ce qu'elle a de plus triviale. Toutefois, Diderot et Toussaint s'ingénient chacun à leur manière à casser l'illusion réaliste et à présenter leur personnage avec une distance amusée. Maupassant et Perec, avec un réalisme plus appuyé, campent leur personnage dans un contexte plus désolant, plus sombre.
2.  Les personnages de ces quatre extraits de romans se caractérisent tous par leur passivité, mais s'ils se montrent passifs, c'est pour des raisons différentes. C'est par désœuvrement que le « maître » du roman de Diderot agit comme un « automate » qui semble de fait avoir perdu son caractère humain dans les gestes mécaniques et répétitifs qu'il accomplit, comme le montrent les verbes à l'imparfait de répétition et antithétiques : « il descendait de cheval […] ; il remontait sur sa bête […] redescendait » et plus loin : « il ouvrait et fermait à chaque minute » sa tabatière. Il semble ici désemparé « réduit à sa tabatière » puisque privé, comme le souligne ironiquement le narrateur, des deux autres « grandes ressources de sa vie » à côté du tabac, à savoir regarder l'heure et questionner Jacques ! Il paraît donc être un personnage inconsistant, ne trouvant rien d'important à faire dans sa vie si ce n'est voyager, pour combler le vide de son existence que révèle bien cette situation. C'est aussi une existence vide qui semble attendre désormais Jeanne de Lamare qui a perdu ses illusions amoureuses au retour de son voyage de noces et dont la vie ne semble plus avoir d'intérêt puisqu'elle n'en attend plus rien. Le narrateur insiste sur son désœuvrement, voire le manque d'emprise sur sa vie que peut aussi signifier l'expression répétée « elle n'avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire », puis : « Alors plus rien à faire, aujourd'hui, ni demain ni jamais ». Elle est en proie au sentiment désespérant d'une vie vide à l'infini, comme le suggère la gradation dans l'emploi des adverbes de temps. D'ailleurs, le passage nous montre qu'elle semble tourner en rond, s'abandonnant faute de mieux à des attitudes nonchalantes : elle « vint coller son front aux vitres froides. Puis, après avoir regardé quelque temps le ciel […], elle se décida à sortir ». La passivité des deux autres personnages a ceci de commun qu'elle n'est pas subie comme pour les personnages de Diderot et de Maupassant, elle est voulue, assumée. Le personnage de Perec se reconnaît, voire se revendique comme « un oisif, un somnambule, une huître » parce qu'il a pris conscience « un jour de mai où il faisait trop chaud » de « cette vérité décevante […] : tu n'as plus envie de poursuivre ». C'est donc une sorte de crise existentielle qui l'amène à se mettre en retrait du monde et de l'action, par choix délibéré. D'ailleurs, il sait très bien ce qu'il ne veut pas comme le montrent les verbes de volonté à la forme négative : « tu n'as pas envie de poursuivre, ni de te défendre, ni d'attaquer », et ce qu'il veut : « tu ne veux que durer, tu ne veux que l'attente et l'oubli », cette fois, les verbes expriment par la négation restrictive, ce à quoi se réduira sa vie. La métaphore de l'« huître » exprime assez bien cette manière d'être au monde, replié sur lui-même, dans sa coquille, se bornant à rester en vie, d'une vie purement végétative. Enfin, le personnage de Jean-Philippe Toussaint a décidé d'élire domicile dans sa « salle de bain », qui donne d'ailleurs son titre au roman, et de passer ses journées à se prélasser dans sa baignoire. Il parle ainsi clairement de son « refus de quitter la salle de bain ». Ce choix semble s'expliquer par le plaisir et la pause que lui offre ce lieu : « je coulais là des heures agréables, méditant dans la baignoire ». Son activité se borne donc un temps à observer ce qu'il a sous les yeux et qu'il détaille : « Le mur qui me faisait face, parsemé de grumeaux, présentait des craquelures […] Une fissure semblait gagner du terrain. Pendant des heures, je guettais ses extrémités. ». Puis, quand il a déménagé une partie de sa bibliothèque, il se plaît à lire dans sa baignoire, confortablement installé « allongé, les pieds croisés sur le robinet ». C'est un peu « le droit à la paresse » que semble revendiquer ce personnage, peut-être las de vivre dans un monde où les individus sont pris dans un tourbillon d'activités incessantes et stressantes.
En choisissant des personnages pris dans différentes formes de passivité, subies ou choisies, ces romanciers contribuent à remettre en question le statut de héros romanesque, Celui-ci ne se distingue plus par des actions héroïques ou exemplaires faisant rêver le lecteur. Ces antihéros, faudrait-il plutôt dire, sont proches de la réalité quotidienne du lecteur et reflètent les situations de l'individu dans l'époque de leur créateur. À la fin du XVIIIe siècle, le « maître » n'a plus cette position privilégiée dont jouissait jusque-là la noblesse, Diderot en fait un personnage secondaire et falot, préférant donner la vedette à Jacques, son valet, comme le signale bien le titre du roman. Jeanne de Lamare reflète bien la position des femmes au XIXe siècle, soumises au mari et prisonnières d'un mariage souvent décevant, car décidé par les parents et qui s'enfonce dans l'ennui et la dépression. Les romanciers contemporains que sont Perec et Toussaint rendent bien compte, à travers leur révolte, du conflit de l'individu avec une société qui le nie ou l'écrase.
II. Travaux d'écriture

Sujet 1 : commentaire de texte
Introduction
Maupassant, nouvelliste et romancier réaliste de la fin du XIXe siècle, raconte dans son premier roman, Une Vie, publié en 1883, l'existence désolante de Jeanne de Lamare. Trop vite et mal mariée, trois mois après sa sortie du couvent austère où elle a été éduquée, à dix-sept ans, au vicomte Julien de Lamare, un hobereau désargenté, goujat et cynique, celle-ci va perdre peu à peu tous ses rêves de jeune fille romantique sur l'amour et le mariage et connaître déception sur déception.
Au début du chapitre VI, alors qu'elle revient, après son voyage de noces en Corse, dans la propriété familiale des Peuples en Normandie, près d'Étretat, où elle va désormais habiter avec son mari, Jeanne connaît ses premières désillusions. Le narrateur, ayant choisi d'adopter le point de vue de son personnage, nous permet dans un premier temps d'entrer dans la tête de Jeanne qui analyse sa situation présente en l'opposant à ce passé récent où elle nourrissait tant de rêves et d'illusions. Puis, dans les trois derniers paragraphes du passage, alors qu'elle tourne son regard vers l'extérieur et se décide à sortir dans le parc de la propriété, elle a du mal à reconnaître dans ce triste paysage d'automne qu'elle contemple celui plein de gaieté qu'elle a laissé au printemps, avant son mariage.
Nous nous attacherons tout d'abord au monologue intérieur du personnage qui oppose les rêves de l'amour à la réalité du mariage, puis nous nous pencherons sur la manière dont la mélancolie de l'héroïne se projette sur le paysage observé.
I. Le monologue intérieur du personnage qui oppose les rêves de l'amour à la réalité du mariage
1. Les rêves passés de la jeune fille romantique
Dès le premier paragraphe, le narrateur nous fait pénétrer dans les pensées de Jeanne comme le signale le verbe qui introduit sa méditation « elle s'aperçut qu'elle n'avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire », et, c'est à partir de ce constat qui semble particulièrement la désoler, comme le suggère la répétition de « plus rien à faire », qu'elle s'analyse ensuite pour expliquer cette situation. Pour cela, elle fait un retour sur le passé qui recouvre deux périodes distinctes.
La première est celle de « sa jeunesse au couvent », jeunesse tout entière tournée vers le rêve amoureux telle une occupation à plein-temps comme le montre l'insistance sur la durée : « toute sa jeunesse » ; « la continuelle agitation de ses espérances emplissait, en ce temps-là, ses heures sans qu'elle les sentît passer ». Le rythme de cette longue phrase semble d'ailleurs épouser la langueur de ses journées passées à d'interminables projections dans l'avenir. On peut noter aussi que ses espoirs de rencontrer le prince charmant, que résume bien son expression « son attente d'amour », constituent paradoxalement une véritable occupation, ce que souligne le champ lexical de l'activité qui s'y rapporte : « préoccupée », « affairée », « agitation » alors que la rêverie est plutôt une vacuité, l'esprit s'évadant de la réalité présente. On peut d'ailleurs noter dans l'expression oxymorique « affairée de songeries » et l'emploi du terme familier et quelque peu méprisant de « songeries » le regard sévère que porte avec le recul la jeune femme sur cette propension au rêve et que vient confirmer plus loin le terme « ses illusions ». À moins que ce ne soit le narrateur, porte-parole de l'auteur, qui vienne l'aider dans cette analyse. Car se profile bien une critique à l'endroit de cette éducation « au couvent » qui a emprisonné « toute sa jeunesse » entre des « murs austères ». La synecdoque des « murs » aggravée par l'adjectif « austère » pour désigner ce lieu quasi carcéral suggère assez bien que le rêve est ici une échappatoire vitale pour une jeune fille sensible.
L'autre période qu'elle examine est celle qui a suivi de près sa sortie du couvent, comme le précise la notation temporelle « à peine sortie », à savoir les « quelques semaines » qui l'ont conduite à vivre avec « l'homme » devenu son mari. Cette période correspond à l'accomplissement de ses rêves, comme le confirme l'accumulation des participes passés dans ce début de phrase : « l'homme, espéré, rencontré, aimé, épousé » ; car c'est bien un mariage d'amour, conforme à ses rêves, qu'elle a fait, ce que précise en particulier le participe « aimé », et non pas un mariage imposé comme si souvent à cette époque. Toutefois, ces participes qui soulignent le caractère passif, subi de cette situation ne confirment pas la réciprocité ! Cette période, à la différence de la précédente, est présentée comme s'étant déroulée très rapidement, voire dans la précipitation. C'est ce que suggèrent la notation temporelle « en quelques semaines », l'adjectif « brusques » et le cliché romantique « l'emportait dans ses bras sans la laisser réfléchir en rien ». Le rythme rapide de la phrase, où la parataxe juxtapose dans un bref sommaire les différentes phases de cette union, montre comment par contraste la longue attente s'est trouvée finalement, rapidement, trop rapidement comblée, puisqu'un engagement important s'est décidé « sans la laisser réfléchir en rien ». L'entrée dans la réalité de la vie conjugale ne pouvait qu'être rude !
2. La cruelle réalité de la jeune femme mariée
Car c'est désormais dans la « réalité » que doit vivre Jeanne : « Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la réalité quotidienne. » La reprise du mot « réalité » dans la même phrase, s'opposant à toute idée de rêve, insiste sur ce qui est désormais le lot de Jeanne : il lui faut renoncer à ses « songeries » pour vivre dans la « réalité ». De plus, celle-ci semble devoir se révéler de plus en plus dure à vivre, puisque de « douce » cette « réalité » va devenir « quotidienne ». Le chiasme dans la construction accentue l'antithèse entre les adjectifs « douce » et « quotidienne » : de facile à vivre, dans les premiers temps du mariage qui a commencé par le voyage de noces, la réalité est appelée à devenir répétitive, monotone, sans joie car répétée chaque jour. Plus gravement, l'avenir semble désormais sans issue, l'horizon bouché, barré, comme le suggère le sens de la relative qui clôt aussi la phrase : « […] la réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs infinis, aux charmantes inquiétudes de l'inconnu. » C'est donc toute cette part d'imprévisible, d'incertitude de l'existence, qui nourrissait ses rêves au couvent, qui lui est dès lors refusée. L'idée de fermeture définitive et sans appel de l'avenir est clairement exprimée par la métaphore de la porte fermée. Aussi, la prise de conscience claire de sa situation s'affirme avec fermeté dans la phrase lapidaire au discours indirect libre qui clôt le premier paragraphe : « Oui, c'était fini d'attendre » qui vient s'opposer et mettre un terme à « son attente d'amour » de naguère. Le présent qui s'offre à Jeanne n'a plus rien de réjouissant, il la déçoit, d'où ce sentiment de « désillusion […] d'affaissement de ses rêves ». Le terme « désillusion » s'oppose clairement aux « illusions » de la jeune fille romantique.
Dépouillée de ses rêves, de ses ambitions, Jeanne ressent alors un sentiment de vide dans son existence ; elle est aussi désormais en proie à l'ennui : « Alors plus rien à faire, aujourd'hui, ni demain ni jamais. » Un sentiment désespérant d'une vie vide à l'infini s'empare d'elle, comme le suggèrent la négation absolue « plus rien », la répétition de l'adverbe de négation « ni » et la gradation dans l'emploi des adverbes de temps soutenue par le rythme ternaire de la phrase. Le constat est d'autant plus brutal que la phrase est nominale et tombe comme un couperet. Jeanne en effet ne semble pas avoir de distractions ; ses seules occupations paraissent dérisoires et relever du désœuvrement : « elle se leva et vint coller son front aux vitres froides », elle semble tourner en rond dans la maison et son vide intérieur la conduit à se tourner vers le spectacle qu'offre l'extérieur. Ses faits et gestes traduisent une certaine nonchalance liée au désœuvrement, à l'ennui : « […] après avoir regardé quelque temps le ciel […], elle se décida à sortir. » Les précisions temporelles comme les formes verbales soulignent assez bien qu'elle semble subir le temps qui passe et se décide finalement à sortir sans grande conviction, comme pour tuer le temps vide qui lui paraît interminable. Plus gravement, l'expression « plus rien à faire », répétée d'ailleurs trois fois dans le passage, est en opposition totale avec la « continuelle agitation […] [qui] emplissait ses heures sans qu'elle les sentît passer » lorsqu'elle était au couvent ; elle semble dire dans son insistance qu'il n'y a aucun espoir d'amélioration, de guérison au mal-être de Jeanne, car n'est-ce pas ce que l'on dit lorsque l'on a essayé en vain tous les remèdes ? Cette mélancolie et cet ennui qui s'emparent de Jeanne sont la conséquence de l'effondrement de ses rêves et traduisent bien son désintérêt face à l'existence qui s'ouvre devant elle. Or cette mélancolie ne peut que se projeter dans le regard que Jeanne va porter sur la nature environnante, une fois sa méditation terminée.
II. La manière dont la mélancolie de l'héroïne se projette sur le paysage observé
1. Une description orientée et suggestive
Par le choix de la focalisation interne, Maupassant ne vise pas ici une description objective du paysage mais nous fait voir les lieux à travers les yeux désabusés de son héroïne : « Elle se leva et vint coller son front aux vitres froides. Puis, après avoir regardé quelque temps le ciel […], elle se décida à sortir. » Le déplacement de Jeanne à la fenêtre puis à l'extérieur, dont témoignent les verbes de mouvement ainsi que le verbe de perception « regarder », soulignent la subjectivité du point de vue adopté pour découvrir le cadre. L'agencement de la description est lui-même significatif : deux paragraphes successifs de même volume, à la fin du passage, opposent deux tableaux parallèles du même paysage, l'un au printemps, « au mois de mai », c'est-à-dire avant son mariage et dont elle se souvient, l'autre à « l'automne » signalé par « ses continuelles averses », c'est-à-dire cette fois au retour du voyage de noces, présentement. Le changement opéré en quelques mois est tel que Jeanne se demande s'il s'agit des mêmes lieux, elle se demande si c'est « toujours la même campagne, la même herbe, les mêmes arbres qu'au mois de mai » ; la reprise anaphorique de l'adverbe « même », renforcée par l'allitération en [m], traduit bien son étonnement tandis que la tournure interrogative de son discours intérieur rapporté au style indirect libre révèle son désarroi. Ce qui a changé, au point qu'elle a du mal à reconnaître ces lieux pourtant familiers, c'est bien sûr son regard teinté par ses sentiments : elle est en effet passée de l'espoir que symbolise le printemps, saison du renouveau de la nature et de l'espérance d'une nouvelle vie, au désespoir que représente l'automne, saison du déclin, annonçant la mort de la nature.
2. Le printemps ou la joie d'une Jeanne pleine de vitalité et d'espoir mais… révolu
Dans la phrase « la poésie verte du gazon […] où rayonnaient les marguerites », on voit une nature pleine de joie, rayonnante comme l'héroïne d'alors qui croyait au bonheur, à l'avenir. On peut noter la polysémie du verbe « rayonner » appliquée aux marguerites, à prendre au sens concret bien sûr, les pétales s'apparentant aux rayons de soleil autour du cœur jaune de la marguerite, mais aussi au sens abstrait évoquant l'humeur de Jeanne qui rayonnait de bonheur sous le soleil printanier en rêvant d'une vie remplie d'amour, le verbe constituant alors une hypallage… d'autant que la marguerite qu'on effeuille connote le rêve d'amour passionné. Pour bien souligner cette correspondance entre le paysage et l'état d'âme du personnage, Maupassant recourt également à des personnifications. Dans sa description de la nature, il emploie des termes traduisant des sentiments humains : de fait, c'est le regard de Jeanne qui donne une « gaieté ensoleillée » aux feuilles, une « poésie » au gazon vert et qui trouve une « griserie » à l'air chargé de vie. C'est aussi une nature très gaie, comme Jeanne, si l'on en croit l'abondance de fleurs aux couleurs vives : les fleurs sont énumérées en une longue phrase au discours indirect libre composée d'une cascade de propositions relatives : « la poésie verte du gazon où flambaient les pissenlits, où saignaient les coquelicots, où rayonnaient les marguerites, où frétillaient […] les fantasques papillons jaunes » : le pluriel mais aussi le retour à quatre reprises des mêmes sonorités en [u] et [le] dans les relatives soulignent clairement la profusion de ces fleurs et la générosité de la nature à laquelle l'héroïne est particulièrement sensible pour la ressentir ainsi ; par ailleurs, les verbes évoquant leur couleur – le jaune flamme des pissenlits, le rouge sang des coquelicots, le jaune soleil des marguerites – disent mieux que des adjectifs l'éclat et la force de ces couleurs en même temps qu'ils expriment le débordement de joie et de vitalité de Jeanne, comme le suggère encore le sens figuré des verbes « flamber », « rayonner », « saigner ». Enfin, c'est une nature pleine de vie et d'espoir comme Jeanne : en précisant la couleur « verte du gazon » (il ne peut être que vert à cette saison !), Maupassant souligne la valeur symbolique du vert, couleur de l'espérance ; l'air lui-même, loin d'être pure transparence, est « chargé d'atomes fécondants » indiquant par là une nature pleine de vitalité, de fécondité, les souffles d'air transportant le pollen de fleur en fleur, d'arbre en arbre pour les féconder font songer au rêve de Jeanne de vivre et de donner elle-même la vie. Les papillons aussi animent la scène  – « les fantasques papillons jaunes » qui « frétillaient » – ; le verbe « frétiller » est un verbe de mouvement intense suggérant la joie et l'adjectif « fantasques » indique qu'ils sont comme Jeanne, pleins de rêves et de fantaisie. Nous voyons également là une nature colorée et parfumée sollicitant les sens de la vue et de l'odorat, à l'image de Jeanne dont les sens s'éveillent à la vie : les fleurs sont multicolores, le gazon est vert, les papillons sont jaunes ; l'air est « chargé d'arômes », des parfums délicats, très odorants de cette nature en pleine floraison. Cet éveil des sens est bien traduit par l'emploi du terme « griserie » qui évoque l'ivresse née de cette valse des couleurs et des parfums comme celle qui monte à la tête de Jeanne, ivre de vie, de rêves de bonheur.
Mais ce printemps associé à sa joie n'appartient plus qu'au passé, au souvenir…
3. L'automne ou le désespoir de Jeanne
La « même » nature a désormais perdu sa joie, sa vitalité : c'est une nature triste si l'on en croit la présence de « nuages sombres » dans le ciel qu'on peut prendre au sens propre : ils assombrissent le ciel, masquent le soleil, et au sens figuré, suggérant qu'il y a des nuages dans la vie conjugale de Jeanne et que son humeur en devient « sombre », triste. La nature est triste avec ses « continuelles averses » synonymes de tristesse comme le souligne l'expression à valeur de personnification caractérisant la pluie, « triste à faire pleurer » ; cette tristesse est d'autant plus désespérante qu'elle est continue : à noter aussi les locutions adverbiales de temps et adjectifs qui insistent sur la notion de durée de cette pluie de feuilles redoublant la pluie liquide : « sans cesse », « tout le long du jour », « incessante ». Enfin, l'emploi de l'imparfait à valeur durative dans ce dernier paragraphe ne fait qu'accentuer cette impression de durée. C'est aussi une nature végétative, malade, voire moribonde : avec la « maigreur grelottante des peupliers », ses « branches grêles », « quelque feuillage prêt à s'égrener ». On peut noter ici le lexique de la maladie et les personnifications qui renvoient à la fragilité de Jeanne, à son état d'âme désemparé : elle semble dépouillée de ses rêves, à l'instar des arbres dépouillés de leurs feuilles… la nature, comme Jeanne, paraît épuisée, à bout de forces, prête à se laisser mourir. Le sol est jonché de « feuilles mortes », ce sont les « dernières feuilles, toutes jaunes maintenant », c'est-à-dire malades, d'où la sève s'est retirée et formant « un épais tapis ». Cette dernière notation suggère un sentiment d'étouffement et de silence puisque les bruits en sont assourdis. La comparaison des feuilles avec « de larges sous d'or » est symbolique : l'espoir, la richesse en rêves de Jeanne se sont envolés et gisent désormais au sol comme des feuilles mortes. À moins qu'il ne s'agisse là de la préfiguration symbolique de la ruine qui attend l'héroïne ! La succession des verbes décrivant la chute des feuilles traduit bien la situation de la jeune femme, prise dans une sorte de tourbillon qui la conduira progressivement à la déchéance : « se détachaient, tournoyaient, voltigeaient et tombaient », une chute lente et irrémédiable comme le suggère l'emploi de l'imparfait duratif.
4. Le printemps ou la « chronique d'une mort annoncée »
Si l'on veut bien interpréter les signes précurseurs d'un automne menaçant, cette transformation du paysage correspond donc à la dégradation des sentiments de Jeanne depuis son mariage, mais cette dégradation était, semble-t-il, déjà en germe au printemps, dès les fiançailles, annoncée dès « le mois de mai ». On trouve ainsi quelques indices significatifs dans la description de la nature printanière : d'une part l'emploi du verbe « saigner » à propos des coquelicots, qui peut traduire aussi bien une surabondance de vie (le sang symbolise la vie) qu'une idée de blessures, de souffrances, celles mêmes que connaîtra Jeanne auprès de son mari et dont elle commence à percevoir les prémisses. D'autre part, la vitalité et la fantaisie des papillons est toute relative si l'on s'attache à la comparaison suggestive « comme au bout de fils invisibles » : ces papillons ne sont-ils pas comparés à des marionnettes, comme Jeanne qui croit trouver la liberté au sortir du couvent où elle a été élevée mais qui sera le jouet d'un destin sur lequel elle n'a aucune prise?
Conclusion
Ce passage est un moment charnière dans la vie de Jeanne, c'est le moment où sa vie bascule irrémédiablement. Dans ce monologue intérieur, le narrateur nous fait ressentir au plus près la désillusion d'une jeune femme romantique dont les espoirs de bonheur sont déçus et qui trouve dans la nature un écho à sa tristesse. Six mois après sa sortie du couvent, elle ne vit plus un temps ouvert à tous les possibles et, plus gravement, il semble qu'elle n'ait « plus rien à faire », car si à la privation de ses rêves s'ajoute l'oisiveté à laquelle est condamnée une femme noble, l'expression connote aussi le caractère irrémédiable de sa situation et le manque d'emprise qu'elle a sur sa destinée.
Le lecteur est maintenant prévenu du sombre et désolant avenir de l'héroïne, qui connaîtra bien des désenchantements : infidélités du mari puis mort violente de celui-ci, disparition de ses parents chéris, ingratitude de son fils. Jeanne est en fait la figure emblématique de la femme du XIXe siècle, victime toute désignée de l'éducation qu'elle a reçue et du sort réservé aux femmes mariées de son époque, dépourvues de droits. Une Vie est à cet égard une histoire exemplaire, comme le souligne parfaitement le titre : la vie de Jeanne est une vie de femme comme tant d'autres à cette époque, Jeanne de Lamare est bien la sœur d'Emma Bovary (héroïne de Gustave Flaubert, maître spirituel de Maupassant) et de toutes celles qui, comme elles, sont nourries de rêves et de romans mais sont condamnées à une vie décevante et sans joie.
Sujet 2 : dissertation
Introduction
À l'origine, dans l'Antiquité, le récit épique racontait les aventures merveilleuses, voire surhumaines de « héros » légendaires ou idéalisés, tel Ulysse, héros de l'Odyssée d'Homère. Pendant longtemps, les héros romanesques, au sens étymologique et traditionnel du terme, se devaient aussi d'accomplir des exploits extraordinaires pour mériter ce titre. Aujourd'hui, le héros de roman ne désigne plus que le personnage principal d'une histoire et ce statut peut être assumé par des personnages médiocres, voire des antihéros. Zola prétendait que « le premier homme qui passe est un héros suffisant ». Cette évolution, remettant en question la définition et la nature du héros, nous amène à nous demander si, pour intéresser le lecteur, le roman doit mettre en scène des héros accomplissant des exploits héroïques ou des personnages ordinaires. Autrement dit, le héros de roman doit-il nécessairement avoir une dimension héroïque, prendre son destin en mains pour captiver le lecteur ? Des personnages ordinaires, plus banals, plus passifs, à l'instar du narrateur d'Un Homme qui dort de Perec qui déclare : « Tu te sens peu fait pour vivre, pour agir, pour façonner », ne peuvent-ils pas tout aussi bien jouer ce rôle ?
Nous verrons tout d'abord pourquoi le roman doit plutôt mettre en scène des héros accomplissant des exploits héroïques pour susciter l'intérêt des lecteurs, puis en quoi des personnages très ordinaires et plutôt passifs sont tout autant capables de capter l'attention. Nous nous demanderons pour finir si ce n'est pas tant le statut du héros que l'art du romancier qui permet de rendre intéressant le destin des personnages, qu'ils soient héroïques ou ordinaires.
I. Des héros… héroïques fascinants
1. Des êtres hors du commun pour s'évader
Dotés de qualités physiques ou morales exceptionnelles et lancés dans des aventures exaltantes pour permettre au lecteur de rêver, de s'évader de la banalité du quotidien : tels sont les héros des romans de chevalerie du Moyen Âge, comme les chevaliers de la Table ronde du cycle arthurien : Lancelot, Perceval, Gauvain, Yvain… Dans Lancelot ou le Chevalier à la charrette de Chrétien de Troyes, Lancelot, aimé de la reine Guenièvre enlevée par Méléagant, doit accomplir maintes prouesses physiques ou épreuves morales, comme monter dans la charrette des condamnés qui est un signe d'opprobre ou traverser le périlleux pont de l'Épée pour délivrer Guenièvre, et il réussira dans cette quête. Ou bien ce sont les héros de romans de cape et d'épée comme ceux d'Alexandre Dumas qui ont fait rêver tant de générations de lecteurs : D'Artagnan, héros des Trois Mousquetaires, doit ainsi déjouer, grâce à sa bravoure et son habileté à manier l'épée dans des duels haletants, les pièges du cardinal de Richelieu pour sauver l'honneur de la reine Anne d'Autriche. Il accomplit ainsi une mission secrète à Londres afin de récupérer les ferrets qu'elle a imprudemment offerts au duc de Buckingham.
Nous pouvons en particulier mesurer la fascination des jeunes lecteurs pour ces héros, avides d'aventures extraordinaires comme eux, dans des ouvrages autobiographiques célèbres. Dans L'Enfant, Jules Vallès nous montre le jeune Jacques Vingtras, son alter ego, découvrant avec émerveillement le Robinson Crusoé de Daniel Defoe, à tel point embarqué dans son aventure sur une île déserte du Pacifique qu'il en oublie les tristes murs de l'étude du collège où il a été enfermé et oublié : « Collé aux flancs de Robinson, pris d'une émotion immense […] je fais passer dans le ciel tous les oiseaux de l'île, et je vois se profiler la tête longue d'un peuplier comme le mât du navire de Crusoé ! » Dans Les Mots, le jeune Sartre nous raconte sa ferveur pour Michel Strogoff, héros de Jules Verne, qui le fait « pleurer de joie », ou encore pour Pardaillan dont il suit avidement les aventures tous les jours dans le feuilleton de Michel Zévaco. L'enfant gringalet et solitaire qu'il est se réfugie dans l'imaginaire et vit par procuration les aventures de ses héros préférés, y trouvant une compensation à l'humiliation que les enfants de son âge lui font subir au jardin du Luxembourg. Ces héros surhumains ou exceptionnels apportent le rêve aux lecteurs pris dans une existence banale ou difficile à supporter.
2. Des héros admirables comme modèles à suivre
Plus proches du commun des hommes, incarnant toutefois des qualités humaines qui forcent l'admiration pour offrir au lecteur des modèles à suivre, d'autres personnages sont des guides. Par exemple, Guillaumet, l'un des héros de Terre des hommes de Saint-Exupéry, roman qui relate les exploits des pilotes de l'Aéropostale, est l'incarnation du courage. Son avion s'étant écrasé en plein milieu de la cordillère des Andes, il décide de marcher dans le froid et la neige jusqu'au bout de ses forces pour qu'au moins l'on retrouve son cadavre et que sa femme puisse toucher son assurance. C'est ainsi que son camarade Saint-Ex conte son exploit : « Tu avançais avec un entêtement de fourmi, revenant sur tes pas pour contourner l'obstacle, te relevant après les chutes, ou remontant celles des pentes qui n'aboutissaient qu'à l'abîme, ne t'accordant enfin aucun repos, car tu ne te serais pas relevé du lit de neige […]. Dans la neige me disais-tu on perd tout instinct de conservation […] mais je me disais : "Ma femme, si elle croit que je vis, croit que je marche. Les camarades croient que je marche. Ils ont tous confiance en moi. Et je suis un salaud si je ne marche pas". » Et il avouera à son ami pour finir : « Ce que j'ai fait, je le jure, jamais aucune bête ne l'aurait fait. » Tchen et Kyo, les héros de La Condition humaine de Malraux, incarnent eux aussi une autre forme de courage, puisqu'ils sacrifient leur vie au nom de leur idéal révolutionnaire dans la Chine de Tchang Kaï-check qui s'éveille au communisme. Rieux et Tarrou dans La Peste d'Albert Camus incarnent quant à eux le dévouement, la générosité, luttant sans relâche contre la peste qui sévit à Oran et dans laquelle on peut voir une métaphore du nazisme en ces années quarante, où se situe l'action. À la fin de ce roman profondément humaniste, le narrateur qui n'est autre que le Dr. Rieux justifie ainsi la « chronique » qu'il a tenue des événements : « […] pour dire simplement ce qu'on apprend au milieu des fléaux, qu'il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser ». De tels héros aux destins exemplaires ont vocation à inculquer aux lecteurs certaines valeurs morales ou sociales qui les aident à se construire.
3. Des héros qui prennent en main leur destin
Certains héros de roman incarnent avec force une humanité volontaire, prenant en main leur destin au lieu de se laisser écraser par lui. Certains sont même devenus de véritables archétypes, capables de nourrir l'imaginaire des lecteurs, au-delà des histoires dans lesquelles ils s'inscrivent. C'est le cas de Jean Valjean ou de Gavroche, héros des Misérables de Victor Hugo. Jean Valjean, par ses multiples évasions, ses efforts pour échapper au policier Javert qui le poursuit et son parcours exemplaire : le forçat devenu le bon M. Madeleine, bienfaiteur de la petite ville dont il est le maire et des « misérables » qui croisent sa route comme Fantine ou Cosette, figure magnifiquement le sursaut salutaire de tous les damnés de la Terre. Moins positif mais particulièrement représentatif du héros entreprenant de roman d'apprentissage, Rastignac est un héros récurrent de plusieurs romans de Balzac. Dans Le Père Goriot, appartenant à une famille noble mais ruinée par la Révolution, il est le type même de l'arriviste qui quitte sa famille et sa province pour Paris, prêt à utiliser les femmes pour réussir dans la société parisienne de la Restauration où l'argent est roi. C'est lui qui, à la fin du roman, du haut du cimetière du Père-Lachaise, lance ce défi, devenu célèbre, à Paris : « À nous deux maintenant ! » Autre exemple, « la mère » du roman autobiographique de Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique, dont le titre résume l'existence : modeste institutrice perdue dans une petite concession du Cambodge, elle lutte sans relâche, seule et avec peu de moyens, pour reconstruire le barrage qui protège sa rizière contre les typhons du Pacifique. C'est parce que leur vie est un combat parsemé de nombreux obstacles qu'ils s'emploient à surmonter, et que le récit relate leurs péripéties, que ces héros passionnent les lecteurs.
Toutefois, certains romanciers n'ont pas hésité à mettre en scène des personnages plus ordinaires, plus banals, embarqués dans une vie qui ne présente a priori pas d'intérêt.
II. Des personnages ordinaires comme héros
1. Des héros proches de la réalité
Certains personnages que découvrent les lecteurs ne sont pas des surhommes mais des êtres comme eux, ayant les mêmes faiblesses, et en lesquels ils peuvent se reconnaître : les romanciers réalistes du XIXe siècle rompent volontairement avec la tradition des héros exceptionnels en racontant la vie banale ou décevante de personnages ordinaires. C'est ce que fait Flaubert en relatant le destin malheureux de Mme Bovary, mariée à un médiocre « officier de santé » et qui va très vite connaître la déception et l'ennui dans le petit bourg normand où ils s'installent. Maupassant, grand admirateur de Flaubert, conçoit une héroïne qui ressemble beaucoup à Emma Bovary.
Dans Une Vie, il raconte la vie désolante de Jeanne de Lamare, trop vite et mal mariée au sortir du couvent où elle a rêvé (tout comme Emma) d'amours romantiques, au vicomte de Lamare, un goujat cynique qui va la conduire de déception en déception. Dans le chapitre VI, elle connaît ses premières désillusions d'épouse et le lecteur découvre son désœuvrement, car la voilà privée de rêves d'avenir et réduite à la « réalité quotidienne ». Beaucoup de lectrices désenchantées ont dû se reconnaître dans ce type de personnage. On a d'ailleurs appelé « bovarysme » cette tendance fort répandue à l'insatisfaction chronique.
Zola, dans sa série romanesque des Rougon-Macquart, voulant illustrer sa thèse sur le poids de l'hérédité familiale, met en scène bon nombre de personnages soumis à un destin médiocre, telle Gervaise, l'héroïne de L'Assommoir qui s'enfonce dans l'alcoolisme et la déchéance physique et morale, comme le fera plus tard sa fille Nana. Claude Lantier, autre enfant de Gervaise, le héros de L'Œuvre, est un peintre raté qui va d'échec en échec et qui finit par passer son temps dans un grand hangar où il a entrepris une œuvre gigantesque, une toile qu'il laissera inachevée et devant laquelle il se pendra. Ces héros savent nous toucher, parce qu'avec leurs failles, ils sont profondément humains.
2. Des antihéros néanmoins attachants
Le héros de L'Étranger de Camus illustre parfaitement une existence mécanique, qui paraît privée d'intérêt, de sens, « absurde » en somme. Meursault mène en effet une vie marquée par les habitudes de sa vie de petit employé de bureau, qui semble indifférent à tout changement possible comme à l'idée de se marier puisqu'il répond à son amie Marie qui lui pose la question que « cela [lui est] égal ». Il passe des dimanches mornes à ne rien faire : « J'ai dormi jusqu'à dix heures. J'ai fumé ensuite des cigarettes, toujours couché, jusqu'à midi […] Je me suis fait cuire des œufs et je les ai mangés à même le plat, sans pain parce que je n'en avais plus et que je ne voulais pas descendre en acheter. Après le déjeuner, je me suis ennuyé un peu et j'ai erré dans l'appartement. » Le personnage du « maître » dans le roman de Diderot Jacques le Fataliste est désigné par le terme d' « automate » parce qu'il s'ennuie dès qu'il est privé de la compagnie de Jacques et passe par exemple son temps à regarder sa montre ou à « prendre du tabac », ouvrant et fermant à chaque minute sa tabatière… Ce personnage du XVIIIe siècle préfigure d'ailleurs assez bien l'émergence du héros moderne.
On retrouve une autre forme de passivité, choisie cette fois, dans le personnage de Georges Perec, Un Homme qui dort, que son auteur définit ainsi : « Un type insensible, indifférent aux choses et qui se promène dans Paris et se laisse tomber, couler, un type qui se replie sur lui-même, parce que le monde ne lui parle plus. » Ce personnage se décrit lui-même comme « un oisif, un somnambule, une huître ». Le héros de La Salle de Bain, roman de Jean-Philippe Toussaint a quant à lui décrété un beau jour ne plus vouloir sortir de sa salle de bain et passe ses journées à se prélasser, à méditer ou lire dans sa baignoire ! Si ces personnages séduisent malgré tout les lecteurs, c'est que ceux-ci y voient le reflet de leurs propres pesanteurs, tourments ou tentations.
3. Des héros inconsistants
Certains personnages se voient réduits à une existence minimale, voire condamnés à l'inexistence. Ces héros reflètent souvent les malaises de l'individu moderne dans une société qui le nie ou le broie. Ces personnages, s'inscrivant dans la mouvance du Nouveau Roman, perdent parfois toute identité et même leur nom, n'étant plus désignés que par des initiales, à l'instar du héros du Procès de Kafka, Joseph K., qui se retrouve un beau matin arrêté et accusé sans qu'il sache de quoi et soumis à la machine implacable de la justice. Les personnages peu définis de Beckett dans Malone meurt ou de Claude Simon dans La Route des Flandres sont construits sur des visions fragmentaires ou une conscience chaotique. Pour eux, la question de la qualité ou de la médiocrité du personnage ne se pose même plus, ils ressemblent à ce personnage emblématique de Robert Musil, héros de son roman L'Homme sans qualités. Les deux personnages du roman de James Joyce, Ulysse, sont aux antipodes du héros du même nom d'Homère puisque leur épopée se réduit à déambuler toute la journée dans les rues de Dublin…
Ces personnages peuvent fasciner le lecteur parce qu'ils lui renvoient l'image d'individus devenus fantomatiques dans un monde devenu inhumain.
L'évolution du personnage romanesque, depuis ses origines jusqu'aux antihéros modernes, se traduit donc par une dégradation, puisqu'il perd tout caractère héroïque pour glisser vers la banalité, voire l'inexistence sans pour autant perdre son intérêt. Ne faut-il donc pas chercher ailleurs ce qui rend un personnage intéressant aux yeux du lecteur ?
III. L'art du romancier rend intéressants les destins de ses personnages
1. Le héros de roman : un être de papier
Les personnages romanesques n'ont en effet d'existence qu'à travers les mots et les choix narratifs du romancier. C'est lui bien sûr qui va transmettre, par son style et l'angle choisi, une certaine image, vision du personnage. Ainsi, c'est lui qui peut donner du relief à un personnage héroïque, à son action, par le choix du lexique, du registre, des images qu'il va utiliser ou par le choix de la focalisation. Victor Hugo, dans Les Misérables, raconte ainsi magnifiquement l'action héroïque du forçat Jean Valjean qui sauve un matelot de la noyade, par le choix de la focalisation interne qui permet de le voir à travers les yeux inquiets puis admiratifs de la foule de badauds qui assiste à l'événement, par le rythme des phrases, les hyperboles, une image suggestive… : « On eût dit une araignée venant saisir une mouche ; seulement ici l'araignée apportait la vie et non la mort. Dix mille regards étaient fixés sur ce groupe. Pas un cri, pas une parole, le même frémissement fronçait tous les sourcils », et une fois que le matelot sauvé est laissé dans les mains de ses camarades, « la foule applaudit ; il y eut de vieux argousins de chiourme qui pleurèrent, les femmes s'embrassaient sur le quai et l'on entendit toutes les voix crier avec une sorte de fureur attendrie : " la grâce de cet homme ! " ». Dans Le Comte de Monte-Cristo, Dumas nous raconte, avec un art consommé du suspens, la rocambolesque évasion du château d'If d'Edmond Dantès. Celui-ci a pris la place d'un de ses compagnons de cellule qui vient de mourir, le vieil abbé Faria, en se dissimulant dans le sac qui devait envelopper le cadavre et qui va être jeté dans la mer : « Dantès se sentit lancé, en effet, dans un vide énorme, traversant les airs comme un oiseau blessé, tombant, tombant toujours avec une épouvante qui lui glaçait le cœur […]. Dantès avait été lancé dans la mer, au fond de laquelle l'entraînait un boulet de trente-six attaché à ses pieds. La mer est le cimetière du château d'If. » La métaphore finale laisse le lecteur dans l'angoisse et l'interrogation, va-t-il donc mourir ? C'est un tout autre style que l'on a qualifié d'« écriture blanche » que choisit Camus à dessein pour rendre compte de la vie mécanique et absurde de Meursault, héros de L'Étranger : le récit est pris en charge par le personnage lui-même, qui raconte à la première personne, au passé composé, dans une succession de phrases courtes, des événements comme l'enterrement de sa mère sans exprimer le moindre sentiment, comme s'il était privé de pensée, d'intériorité. Pour rendre compte de la passivité et de l'ennui qui gagne son héroïne Jeanne de Lamare, Maupassant a choisi le monologue intérieur et le discours indirect libre et nous donne accès à l'intériorité du personnage ; elle se désole ainsi de la vie de femme mariée qui l'attend désormais : « Oui, c'était fini d'attendre. Alors plus rien à faire, aujourd'hui, ni demain ni jamais. » D'ailleurs, l'expression « plus rien à faire » répétée plusieurs fois dans la page fait bien ressentir son oisiveté, sa passivité et son dépit ! Jean-Philippe Toussaint fait quant à lui des choix significatifs dès la première page de son roman La Salle de bain qui incite le lecteur à poursuivre sa lecture pour comprendre ce récit aussi déstabilisant que son personnage décalé : le récit est fragmenté en paragraphes numérotés et de longueurs différentes, séparés par des blancs qui rompent la linéarité traditionnelle du récit et déjouent l'illusion réaliste… vous pouvez croire à l'histoire que je vous raconte mais pas en être tout à fait dupes, semble dire l'auteur à son lecteur ! La numérotation veut toutefois souligner avec une rigueur rationnelle, et donc étudiée, planifiée, les étapes de son choix de vie qui semble vouloir se réduire à l'enfermement dans un espace exigu, à la solitude et à l'immobilité. Tous ces choix contribuent à une écriture signifiante qui construit la figure du personnage.
2. Des personnages construits
Le héros de roman est aussi un personnage qui se construit dans la durée et s'inscrit dans une structure narrative qui lui donne sa cohérence, ce qui permet au lecteur de s'attacher à lui et à son devenir. Camus, dans L'Étranger, a choisi la longueur du roman, et non la nouvelle, comme pour d'autres œuvres, et la division du récit en deux parties à peu près égales pour rendre compte de l'évolution de son personnage à partir de l'événement charnière qui clôt la première partie : le meurtre de l'Arabe sur une plage inondée de soleil. À partir de là, c'est toute son existence mécanique qui va basculer, car son procès et la solitude de la prison vont l'amener à prendre conscience de la comédie sociale qui veut à tout prix donner du sens à ce qui n'en a pas et il mourra en se révoltant contre tous ces faux-semblants, avec un certain lyrisme et en revendiquant cette « vie absurde » qui a été la sienne mais qui est aussi toute sa richesse ! Le contraste entre les deux parties et leur écriture même permet au lecteur de comprendre l'évolution du personnage et de s'attacher à cet « étranger », si étrange qu'il nous interpelle. Une Vie de Maupassant retrace au fil des chapitres la lente dégradation de l'existence de Jeanne, qui perd peu à peu toutes ses illusions et tous les êtres qui l'entouraient : son mari, qui la trompait et qui meurt de mort violente, ses parents adorés, dont elle découvre aussi les infidélités, sa fille, son seul fils qui s'éloigne et se montre ingrat. Le chapitre VI constitue la charnière du roman puisqu'il relate, après son voyage de noces en Corse, son retour dans la demeure familiale et ses premières désillusions de femme mariée. Le roman de Jean-Philippe Toussaint, La Salle de bain, est un bref récit de 128 pages mais à la structure signifiante. Après la citation en exergue du théorème de Pythagore s'appliquant au triangle rectangle : « Le carré de l'hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés », le romancier rassemble en trois temps, trois parties « triangulaires » intitulées « Paris », « L'hypoténuse », « Paris », une suite de petits tableaux numérotés. Dans la partie centrale, le personnage se déplace à Venise où il reste cloîtré dans sa chambre d'hôtel. S'il quitte Paris et sa salle de bain à la fin de la première partie, pour revenir à Paris et réintégrer sa baignoire dans la troisième partie, cela traduit un itinéraire immobile puisqu'il revient au point de départ, sans avoir vraiment bougé. L'agencement ingénieux du récit est donc une belle démonstration du théorème de Pythagore ! C'est une façon assez convaincante de montrer que ce personnage veut mettre sa vie en conformité avec son ressenti. Ces personnages sont certes « passifs », mais le romancier sait les rendre attachants à travers le parcours signifiant qu'il leur dessine.
3. Le romancier démiurge
Le romancier est capable de transformer, de transcender des vies ordinaires en destins. « Le Romancier est, de tous les hommes, celui qui ressemble le plus à Dieu », c'est ainsi que François Mauriac analyse le travail du romancier dans son essai Le Romancier et ses personnages. Il est en effet capable de faire exister ses personnages, mais aussi de fixer la durée de leur existence dans le cadre et la structure précis du récit qui lui donnent un sens, à savoir une direction et une signification que les êtres de la vie réelle ne perçoivent pas. C'est ce que Camus nous fait d'ailleurs pressentir à la fin de la première partie de L'Étranger quand il fait parler Meursault en ces termes après les quatre coups de revolver tirés sur « un corps inerte » : « C'était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur. » Ces quatre coups résonnent comme les quatre notes de la Symphonie du destin de Beethoven. Cette phrase placée à un moment charnière du récit comme de la vie du personnage dit bien le sens de son existence qui va basculer et aboutir à une vie et à une condamnation à mort assumées. Ce que révèle aussi l'écriture du roman La Salle de bain, c'est la ligne de vie du héros et sa fascination pour l'immobilité, car il est angoissé par le passage du temps, ce qu'indique sa surveillance de l'évolution d'une fissure sur le mur ou « les déplacements des aiguilles de [sa] montre », passage qui nous entraîne de la vie à la mort. La salle de bain, et sa baignoire où l'eau est immobilisée, est donc pour lui le lieu idéal pour s'extraire du temps qui coule trop vite et s'abandonner à cette occupation délicieuse qui est de ne rien faire ! Le romancier est aussi capable de cerner d'un contour précis les sentiments et les passions alors que dans la vie réelle ils sont incertains, ne cessent de se diluer ou d'évoluer… Il parvient ainsi à faire de personnages banals, des personnages typiques représentatifs d'un comportement humain et qui nous frappent, restent dans les mémoires. Quelques figures se détachent par exemple de l'ample Comédie humaine que représente l'ensemble des romans de Balzac. Le Père Grandet est le type même de l'avare et le portrait que Balzac brosse de lui au début d'Eugénie Grandet le suggère d'emblée parfaitement : « […] ses yeux avaient l'expression calme et dévoratrice que le peuple accorde au basilic ; son front, plein de rides transversales, ne manquait pas de protubérances significatives ; ses cheveux jaunâtres et grisonnants étaient blancs et or, disaient quelques jeunes gens qui ne connaissaient pas la gravité d'une plaisanterie faite sur Monsieur Grandet. […] Cette figure annonçait une finesse dangereuse, une probité sans chaleur, l'égoïsme d'un homme habitué à concentrer ses sentiments dans la jouissance de l'avarice, et sur le seul être qui lui fût réellement de quelque chose, sa fille Eugénie, sa seule héritière. » La suite du roman illustrera cette avarice de manière terrible, pour le plus grand malheur de son entourage et d'Eugénie en particulier. Autre figure archétypale, le Père Goriot, qui mérite d'être appelé « le Christ de la paternité » pour s'être sacrifié toute sa vie pour ses deux ingrates de filles jusqu'à en mourir de chagrin, est une figure bien différente de son protégé Rastignac, qui incarne l'arriviste.
Grâce au talent du romancier, les êtres de papier que sont les personnages de roman, même les plus banals, acquièrent une existence, voire un destin qui les immortalise.
Conclusion
L'intérêt des lecteurs peut bien sûr varier en fonction de leur âge et de leur personnalité : le jeune lecteur en quête de modèles se passionnera davantage pour des héros positifs embarqués dans des aventures extraordinaires qui le feront rêver ; le lecteur adulte et plus réaliste qui a une certaine expérience de la vie pourra apprécier de se retrouver dans des personnages plus banals, qui lui ressemblent et l'aident à mieux se comprendre… Mais, surtout, le lecteur averti, et quel que soit son âge, est celui qui sait mesurer son intérêt à l'aune du talent du romancier capable de construire des personnages attachants, voire captivants, quelles que soient leurs qualités intrinsèques. Le romancier qui séduit le lecteur est celui qui sait rendre passionnant le destin de personnages héroïques, certes, mais aussi très ordinaires, très banals, parce qu'il les transfigure par la qualité de son écriture et transforme leur existence en destin.
Ce que recherche tout compte fait le lecteur, c'est que les romans, à travers leurs personnages qui le renvoient à lui-même en tant que personne humaine, l'aident à donner du sens à sa vie, à la vie humaine. Comme l'a dit malicieusement le romancier Julien Green : « Notre vie est un livre qui s'écrit tout seul. Nous sommes des personnages de roman qui ne comprennent pas toujours bien ce que veut l'auteur ! » L'infinie diversité des grands romans ne peut que contribuer à nous éclairer.
Sujet 3 : écriture d'invention
1. Le soir de ma cinquantième année, je suis descendu dans la cave pour aller chercher une autre bouteille de champagne. Ma femme, mes deux enfants et leurs conjoints, quelques amis aussi attendaient qu'on découpe le gâteau acheté chez le « meilleur pâtissier » comme d'habitude, que j'ouvre les cadeaux, somptueux à n'en pas douter. Mais qu'avaient-ils pu trouver de nouveau pour m'épater ? J'avais déjà tout ! Je suis resté là planté à me demander à quoi tout ça rimait. J'ai fini par reposer la bouteille dans le casier et je suis resté assis par terre, la tête dans les mains… J'entendais la musique, là-haut, les appels des enfants : « Alors, papa tu le bois tout seul, ce champagne ? » Ma femme, Anne, est venue me chercher, je lui ai seulement dit que je ne voulais plus, que ça suffisait… que j'allais rester dans la cave, dans le noir, tout seul, que cela me ferait du bien…
2. Et ils sont tous venus, à tour de rôle, passer une tête incrédule par la porte entrebâillée, m'encourageant à les rejoindre, d'un mot, d'un geste… le défilé m'a amusé, c'est tout.
3. J'ai passé la nuit couché par terre, sur quelques sacs de toile qui avaient encore l'odeur des pommes qu'ils avaient contenues. C'était la nuit de la Saint-Jean, j'apercevais le ciel étoilé à travers la lucarne ; il faisait déjà chaud, un nouvel été allait commencer, mais je resterais à l'ombre, dans ma cave. Diogène avait bien vécu dans un tonneau, ma cave, c'était le grand luxe à côté ! Cette nuit, j'ai décidé que c'était là que je vivrais désormais. Ce serait mon tonneau, ma grotte.
4. Le lendemain, j'ai quelque peu aménagé l'espace resté vide : je serais très bien dans le lit pliant oublié là. Une planche posée sur des tréteaux me servirait de table, j'ai trouvé une chaise. Je suis allé chercher là-haut des draps, une couverture, un réchaud à gaz et un peu de vaisselle. Pas question de continuer à manger les bons petits plats qu'Hélène, notre cuisinière, préparait. Il fallait aller jusqu'au bout… et au bout, est-ce que je trouverais ce que je cherchais ?
5. Un matin, je ne sais plus après combien de temps passé là à ne rien faire d'autre qu'à dormir, me lever, marcher de long en large, méditer, m'asseoir à la table pour manger un peu de riz ou des pâtes, je suis resté longtemps à contempler une large tache de moisissure sur le mur d'en face, est-ce que je pourrais percevoir sa progression ? Je me suis levé alors, pour tracer un cercle de craie tout autour, comme repère.
6. Sur un bout d'étagère, j'avais rangé les quelques livres choisis dans mon immense bibliothèque – quelle prétention ! quelle folie ! Et quand aurais-je eu le temps de lire ne serait-ce que le centième des milliers de livres soigneusement rangés par ordre alphabétique ? Je n'ai fait que travailler, travailler surtout à donner des ordres, soit, mais travailler tout de même… des ordres d'investissement, de licenciement par-ci, d'embauche par-là, d'achats, de ventes… Dix heures par jour au bureau pour traquer le meilleur placement…
7. Un soir, j'ai pris la vieille Bible que m'avait transmise mon père, qui la tenait lui-même de son père, et je l'ai ouverte au Livre de l'Ecclésiaste : « Vanité des vanités, tout est vanité. Quel profit y a-t-il pour l'homme de tout le travail qu'il fait sous le soleil ? Un âge s'en va, un autre vient… » Ces phrases semblaient écrites pour moi, pour que je les entende à cette étape de ma vie. J'ai passé la nuit à répéter en boucle cette évidence qui me sautait à la figure : « Vanité des vanités… »
8. Alors, je me suis mis à la traquer autour de moi, cette vanité : dans l'angle du mur, si près de mon lit que je pouvais la toucher du doigt, la faire disparaître en un clin d'œil, une immense toile d'araignée toute poussiéreuse avec une grosse araignée noire au milieu, morte. Combien de temps avait-elle mis, cette araignée, à tisser sa toile ? Des jours et des jours sans doute ? Ma toile était juste un peu plus grande, il faut dire que j'avais mis cinquante ans à la faire ! En fouillant dans le grand placard de rangement qui tapisse tout un mur, j'ai trouvé la maquette en allumettes que j'avais réalisée quand j'étais gamin : la tour Eiffel, rien que ça ! Désormais, elle avait perdu son sommet, des poutrelles étaient effondrées. Et dire que j'étais tellement fier de mon œuvre ! Dans une grosse boîte ronde en carton, j'ai retrouvé le bouquet de mariée qu'Anne tenait dans ses mains le jour de notre mariage, il y a vingt-cinq ans… un bouquet de fleurs blanches comme il se devait : des lys, des roses, du muguet qu'elle avait voulu conserver en les faisant sécher… les fleurs étaient toutes racornies, certaines tombées en poussière. Il ne me restait plus qu'à trouver un crâne et à le déposer sur ma table pour méditer comme saint Jérôme dans sa grotte ! Mais je commençais à dérailler vraiment à me prendre pour un saint… ou un philosophe… Il fallait se ressaisir !
9. Anne était devenue ma femme, comme j'avais l'habitude de dire… Comme je disais ma voiture, ma maison… Elle était encore là, d'ailleurs, elle n'était pas partie au bout de tout ce temps… deux mois ? trois peut-être ? Elle entrouvrait la porte tous les matins pour voir si tout allait bien, si j'étais encore vivant. Sans doute devait-elle penser que cela me passerait, que je faisais ma crise de la cinquantaine, que tout rentrerait bientôt dans l'ordre comme avant… Elle était loin du compte, la pauvre !
10. C'est que j'avais fini par prendre goût à ma vie sous terre, loin des tracas de ma société d'investissements dans l'immobilier, loin des événements qui continuaient à secouer le vaste monde, des faits-divers qui devaient continuer à alimenter les journaux, la télévision… Comme c'était loin tout ça désormais, loin ! Par la lucarne, je guettais les premières lueurs de l'aube, les derniers rayons du soleil, entre-temps, je surveillais mes moisissures qui avaient largement dépassé le trait de craie et qui dessinaient un continent inconnu, mon nouveau monde sans horaires, sans principes, sans règlements… juste quelques habitudes. J'allais regarder mon visage dans le petit miroir placé au-dessus de l'évier qui servait à ma toilette : ma barbe et mes cheveux bruns poussaient (du coup je ressemblais à l'étudiant contestataire que j'avais été en Mai 1968 !), mes yeux noirs, à ma grande surprise avaient retrouvé un peu de la malice qu'ils avaient perdue. Je lisais quelques chapitres des livres que j'avais su choisir à propos, comme guidé par mon inconscient : Proust, À la recherche du temps perdu, eh oui !
11. J'ai redécouvert le silence ! Le silence qui régnait dans ma cave était profond, parfait en somme. Aucun bruit ne me parvenait de là-haut (j'avais bien fait d'être exigeant pour l'isolation !), d'ailleurs je me fichais bien de ce que pouvait faire Anne, sans doute continuait-elle à s'occuper comme elle pouvait : aller faire un tour au marché, surtout pour recueillir les derniers potins du village, composer des bouquets de fleurs qu'elle disposait partout dans la maison, discuter pendant des heures au téléphone avec ses copines, regarder ses feuilletons préférés à la télévision… Comme j'aimais ce silence dans lequel je vivais désormais, je pouvais rester des heures à ne rien faire, rien qu'à savourer ce silence ! J'aimais mesurer aussi l'épaisse couche de poussière qui recouvrait tout ce qu'on avait entreposé dans cette cave depuis tant d'années : les skis, les vieilles raquettes de tennis, mes clubs de golf (c'est vrai, j'étais sportif avant…), les bouteilles de vin alignées sur les casiers : difficile d'ailleurs de lire les étiquettes, où étaient donc le Château Pétrus 1960 acheté par mon père en l'honneur de ma naissance, le château d'Yquem acheté pour fêter la naissance de mes propres enfants, le Romanée-Conti offert par un client du Qatar ? L'idée ne me venait même pas d'ouvrir une de ces précieuses bouteilles, j'avais aussi perdu le goût des choses d'avant !
12. J'avais bien sûr perdu le goût de m'habiller avec soin chaque matin, en prenant la peine d'assortir mon costume trois pièces à la couleur du temps ou de mon humeur (le plus souvent du noir, du gris, du bleu sombre…) et de choisir la cravate ad hoc. J'avais ressorti de mon dressing deux vieux pantalons de velours et quelques sweats informes oubliés derrière une pile de chemises, que j'aurais trouvés immettables il y a peu. Ils convenaient tout à fait à ma nouvelle vie. Et ma nouvelle vie me convenait un peu mieux chaque jour au point que j'étais décidé à continuer ainsi jusqu'à la fin.
13. Mais Anne en avait décidé autrement, elle avait alerté le médecin de famille…