Corpus : Mérimée, Barbey d'Aurevilly, Zola, Gourmont (sujet national, septembre 2011, séries S, ES)

Énoncé

Texte 1
Le narrateur rencontre Carmen pour la première fois et en fait le portrait à une de ses connaissances.
« J'étais donc le nez sur ma chaîne, quand j'entends des bourgeois qui disaient : « Voilà la gitanilla ! » Je levai les yeux, et je la vis. C'était un vendredi, et je ne l'oublierai jamais. Je vis cette Carmen que vous connaissez, chez qui je vous ai rencontré il y a quelques mois.
Elle avait un jupon rouge fort court qui laissait voir des bas de soie blancs avec plus d'un trou, et des souliers mignons de maroquin(1) rouge attachés avec des rubans couleur de feu. Elle écartait sa mantille afin de montrer ses épaules et un gros bouquet de cassie(2) qui sortait de sa chemise. Elle avait encore une fleur de cassie dans le coin de la bouche, et elle s'avançait en se balançant sur ses hanches comme une pouliche du haras(3) de Cordoue. Dans mon pays, une femme en ce costume aurait obligé le monde à se signer(4). À Séville, chacun lui adressait quelque compliment gaillard sur sa tournure ; elle répondait à chacun, faisant les yeux en coulisse, le poing sur la hanche, effrontée comme une vraie bohémienne qu'elle était. D'abord elle ne me plut pas, et je repris mon ouvrage ; mais elle, suivant l'usage des femmes et des chats qui ne viennent pas quand on les appelle et qui viennent quand on ne les appelle pas, s'arrêta devant moi et m'adressa la parole :
– Compère, me dit-elle à la façon andalouse, veux-tu me donner ta chaîne pour tenir les clefs de mon coffre-fort ?
– C'est pour attacher mon épinglette(5), lui répondis-je.
– Ton épinglette ! s'écria-t-elle en riant. Ah ! Monsieur fait de la dentelle, puisqu'il a besoin d'épingles.
Tout le monde qui était là se mit à rire, et moi je me sentais rougir, et je ne pouvais trouver rien à lui répondre.
– Allons, mon cœur, reprit-elle, fais-moi sept aunes(6) de dentelle noire pour une mantille, épinglier(7) de mon âme !
Et prenant la fleur de cassie qu'elle avait à la bouche, elle me la lança, d'un mouvement de pouce, juste entre les deux yeux. Monsieur, cela me fit l'effet d'une balle qui m'arrivait… Je ne savais où me fourrer, je demeurais immobile comme une planche. Quand elle fut entrée dans la manufacture, je vis la fleur de cassie qui était tombée à terre entre mes pieds ; je ne sais ce qui me prit, mais je la ramassai sans que mes camarades s'en aperçussent et je la mis précieusement dans ma veste. Première sottise ! »
Prosper Mérimée, Carmen, 1845

Texte 2
Au début de la nouvelle, le narrateur met en scène Robert de Tressignies, un aristocrate libertin et quelque peu blasé. Intrigué et fasciné par la beauté et le comportement provocant d'une prostituée, il se met à la suivre dans les rues de Paris.
« Tressignies se disait confusément tout cela en mettant son pas dans le pas de cette femme, qui marchait le long du boulevard, sinueusement, le coupait comme une faux, plus fière que la reine de Saba(8) du Tintoret(9) lui-même, dans sa robe de satin safran, aux tons d'or, – cette couleur aimée des jeunes Romaines, – et dont elle faisait, en marchant, miroiter et crier les plis glacés et luisants, comme un appel aux armes ! Exagérément cambrée, comme il est rare de l'être en France, elle s'étreignait dans un magnifique châle turc à larges raies blanches, écarlate et or ; et la plume rouge de son chapeau blanc – splendide de mauvais goût – lui vibrait jusque sur l'épaule. On se souvient qu'à cette époque les femmes portaient des plumes penchées sur leurs chapeaux, qu'elles appelaient des plumes en saule pleureur. Mais rien ne pleurait en cette femme ; et la sienne exprimait bien autre chose que la mélancolie. Tressignies, qui croyait qu'elle allait prendre la rue de la Chaussée-d'Antin, étincelante de ses mille becs(10) de lumière, vit avec surprise tout ce luxe piaffant de courtisane, toute cette fierté impudente de fille enivrée d'elle-même et des soies qu'elle traînait, s'enfoncer dans la rue Basse-du-Rempart, la honte du boulevard de ce temps ! Et l'élégant, aux bottes vernies, moins brave que la femme, hésita avant d'entrer là-dedans… Mais ce ne fut guère qu'une seconde… La robe d'or, perdue un instant dans les ténèbres de ce trou noir, après avoir dépassé l'unique réverbère qui les tatouait d'un point lumineux, reluisit au loin, et il s'élança pour la rejoindre. Il n'eut pas grand-peine : elle l'attendait, sûre qu'il viendrait ; et ce fut, alors, qu'au moment où il la rejoignit elle lui projeta bien en face, pour qu'il pût en juger, son visage, et lui campa ses yeux dans les yeux, avec toute l'effronterie de son métier. Il fut littéralement aveuglé de la magnificence de ce visage empâté de vermillon(11) mais d'un brun doré comme les ailes de certains insectes, et que la clarté blême, tombant en maigre filet du réverbère, ne pouvait pas pâlir. »
Jules-Amédée Barbey d'Aurevilly, La Vengeance d'une femme, Les Diaboliques, 1874

Texte 3
Bordenave, le directeur du théâtre des Variétés, lance une débutante à grand renfort de publicité dans son nouveau spectacle, La Blonde Vénus. Au début de la représentation, le public s'impatiente.
« À ce moment, les nuées, au fond, s'écartèrent, et Vénus parut. Nana, très grande, très forte pour ses dix-huit ans, dans sa tunique blanche de déesse, ses longs cheveux blonds simplement dénoués sur les épaules, descendit vers la rampe(12) avec un aplomb tranquille, en riant au public. Et elle entama son grand air :
Lorsque Vénus rôde le soir…


Dès le second vers, on se regardait dans la salle. Était-ce une plaisanterie, quelque gageure(13) de Bordenave ? Jamais on n'avait entendu une voix aussi fausse, menée avec moins de méthode. Son directeur la jugeait bien, elle chantait comme une seringue(14). Et elle ne savait même pas se tenir en scène, elle jetait les mains en avant, dans un balancement de tout son corps, qu'on trouva peu convenable et disgracieux. Des oh ! oh ! s'élevaient déjà du parterre et des petites places, on sifflotait, lorsqu'une voix de jeune coq en train de muer, aux fauteuils d'orchestre, lança avec conviction :
– Très chic !
Toute la salle regarda. C'était le chérubin(15), l'échappé de collège, ses beaux yeux écarquillés, sa face blonde enflammée par la vue de Nana. Quand il vit le monde se tourner vers lui, il devint très rouge d'avoir ainsi parlé haut, sans le vouloir. Daguenet, son voisin, l'examinait avec un sourire, le public riait, comme désarmé et ne songeant plus à siffler ; tandis que les jeunes messieurs en gants blancs, empoignés eux aussi par le galbe de Nana, se pâmaient, applaudissaient.
– C'est ça, très bien ! Bravo !
Nana, cependant, en voyant rire la salle, s'était mise à rire. La gaieté redoubla. Elle était drôle tout de même, cette belle fille. Son rire lui creusait un amour de petit trou dans le menton. Elle attendait, pas gênée, familière, entrant tout de suite de plain-pied avec le public, ayant l'air de dire elle-même d'un clignement d'yeux qu'elle n'avait pas de talent pour deux liards(16), mais que ça ne faisait rien, qu'elle avait autre chose. Et, après avoir adressé au chef d'orchestre un geste qui signifiait :
« Allons-y, mon bonhomme! », elle commença le second couplet :
À minuit, c'est Vénus qui passe…
C'était toujours la même voix vinaigrée, mais à présent elle grattait si bien le public au bon endroit, qu'elle lui tirait par moments un léger frisson. Nana avait gardé son rire, qui éclairait sa petite bouche rouge et luisait dans ses grands yeux, d'un bleu très clair. À certains vers un peu vifs, une friandise retroussait son nez dont les ailes roses battaient, pendant qu'une flamme passait sur ses joues. Elle continuait à se balancer, ne sachant faire que ça. Et on ne trouvait plus ça vilain du tout, au contraire ; les hommes braquaient leurs jumelles. Comme elle terminait le couplet, la voix lui manqua complètement, elle comprit qu'elle n'irait jamais au bout. Alors, sans s'inquiéter, elle donna un coup de hanche qui dessina une rondeur sous la mince tunique, tandis que, la taille pliée, la gorge renversée, elle tendait les bras. Des applaudissements éclatèrent. Tout de suite, elle s'était tournée, remontant, faisant voir sa nuque où des cheveux roux mettaient comme une toison de bête ; et les applaudissements devinrent furieux. »
Émile Zola, Nana, 1880

Texte 4
Le narrateur s'est arrêté dans une auberge. Il y fait la rencontre d'une servante dont les yeux à la couleur étrange le fascinent. Quand il lui demande de s'approcher afin qu'il puisse mieux les voir, elle lui déclare :
« Ils font peur et ils ont toujours fait peur, mes yeux d'eau. C'est de l'eau, deux gouttes d'eau qu'on croirait prises dans la rivière, n'est-ce pas ? Ma mère avait les mêmes yeux d'eau, et quand elle mourut, dès que le cœur cessa de battre, ses yeux se fondirent comme deux morceaux de glace, et lui coulèrent le long des joues. J'ai vu ça, j'étais toute petite et j'y pense tous les jours, tous les matins, quand je me coiffe. Mes yeux s'en iront comme ceux de ma mère, et parfois j'ai peur qu'ils ne s'en aillent, moi vivante, et ne s'en retournent à la rivière couler sous les joncs(17) et sur les pierres. Je n'ai jamais pleuré. S'ils pleuraient, ils s'en iraient, mes pauvres yeux. Pleurer, j'en eus envie, une fois ; il y a si longtemps ! Une seule fois, mais depuis je me suis durci le cœur à tel point que rien ne peut plus l'émouvoir – car je tiens à mes yeux. C'est mon épouvantail, c'est mon arme contre le désir des hommes. Toute laide et vieille que je suis, je leur plairais encore, pour un quart d'heure quand ils sont ivres et qu'ils ont vu mes mains. Souvent je viens au moment des querelles et, baissant les yeux, je prends doucement la main qui se lève. On m'obéit, on garde mes doigts, on les baise, on cherche à me fouetter le sang par une grossièreté passionnée – mais, redressant la tête, je fixe le mâle de mes yeux froids, de mes yeux d'eau, et il lâche ma main. Je le regarde jusqu'à ce que son désir glacé lui glace le cœur. »
Rémy de Gourmont, Les Yeux d'eau, Histoires magiques et autres récits, 1884

Question
Quelles représentations de la séduction féminine les textes du corpus proposent-ils ?
Travaux d'écriture
Vous traiterez au choix l'un des trois sujets suivants.
Sujet 1 : commentaire de texte
Vous ferez le commentaire du texte de Barbey d'Aurevilly (texte 2).
Sujet 2 : dissertation
Un personnage de roman doit-il être séduisant pour susciter l'intérêt du lecteur ?
Vous répondrez à cette question dans un développement ordonné qui s'appuiera sur les textes du corpus, sur ceux que vous avez étudiés en classe et sur vos lectures personnelles.
Sujet 3 : écriture d'invention
Nana vient de regagner sa loge du théâtre des Variétés. Elle se remémore son passage sur scène. Vous détaillerez ses impressions et ses pensées.
(1)Maroquin : cuir.
(2)Cassie : fleur d'une variété d'acacia.
(3)Haras : établissement où l'on élève des chevaux de race.
(4)Se signer : faire le signe de croix.
(5)Épinglette : (terme d'artillerie) aiguille de fer pour percer le sachet de poudre à fusil.
(6)Aune : ancienne mesure de longueur, utilisée surtout pour les étoffes.
(7)Épinglier : vendeur d'épingles.
(8)Reine de Saba : reine du royaume de Saba, tentatrice et magicienne, qui vint à la rencontre du roi Salomon et le mit à l'épreuve par des énigmes.
(9)Le Tintoret : peintre italien de la Renaissance (1518-1594).
(10)Becs : réverbères.
(11)Visage empâté de vermillon : maquillé avec une pâte épaisse de couleur rouge.
(12)Rampe : éclairage de scène.
(13)Gageure : défi.
(14)Chanter comme une seringue : chanter très mal.
(15)Chérubin : petit ange.
(16)Liards : pièces de peu de valeur.
(17)Joncs : plantes droites et flexibles, roseaux.

Corrigé

Question
Ces quatre extraits de récits du xixe siècle ont tous un point commun : l'évocation du pouvoir de séduction des femmes. Les quatre femmes mises en scène par leur auteur ont en commun d'être a priori d'un abord facile de par leur origine populaire ou leur profession : la bohémienne Carmen, « la gitanilla », héroïne de la nouvelle de Mérimée ; la chanteuse d'origine populaire Nana, qui se produit au théâtre des Variétés, héroïne éponyme du roman de Zola ; la prostituée de La Vengeance d'une femme, dernière nouvelle des Diaboliques de Barbey d'Aurevilly ; la servante d'auberge de la nouvelle de Rémy de Gourmont Les Yeux d'eau. Toutes appartiennent à une marginalité attirante.
Mais la diversité des points de vue adoptés et des descriptions de femmes, dont certains traits physiques ou mentaux sont mis en évidence, donne lieu à des représentations différentes de la séduction féminine.
Pour les femmes des trois premiers textes perçues à travers le regard désirant d'un homme (le narrateur don José pour Carmen ; Robert de Tressignies pour la prostituée) ou de plusieurs, comme c'est le cas pour Nana, qui se produit sur scène face à un public essentiellement masculin, c'est surtout le pouvoir érotique de leur corps qui est souligné, voire exacerbé. Toutes ont une tenue vestimentaire provocante aux couleurs voyantes : la Carmen de Mérimée porte un « jupon rouge fort court qui laissait voir des bas de soie blancs avec plus d'un trou », la prostituée de Barbey d'Aurevilly est vêtue d'une robe « de satin safran, aux tons d'or » et la « plume rouge de son chapeau blanc lui vibrait jusque sur l'épaule », quant à Nana déguisée en « Vénus », déesse de l'amour, une « mince tunique », qu'on suppose donc assez transparente, dessine la « rondeur » de sa hanche. D'ailleurs, la couleur « rouge », avec ses nuances « écarlate » ou « vermillon », est largement présente dans la toilette ou le maquillage car elle connote le feu de la passion, la sensualité, ainsi que le suggèrent « les rubans couleur de feu » de Carmen ou la « petite bouche rouge » de Nana et la « flamme [qui] passait sur ses joues ». Chez la prostituée parisienne, la couleur « or » s'associe au « rouge », car elle connote la splendeur qui fascine, comme l'indique la référence à « la reine de Saba ». On peut aussi noter la dimension animale de certains traits physiques qui semble susciter le désir des hommes : Carmen est comparée à « une pouliche du haras de Cordoue », Robert de Tressignies est sensible au « luxe piaffant de courtisane » de la prostituée, la métaphore animale présente dans le verbe « piaffer », évoquant aussi un cheval, tandis que les « cheveux roux » sur la nuque de Nana sont « comme une toison de bête ». C'est aussi l'attitude provocante, la démarche aguicheuse de ces héroïnes qui sont mises en avant : le mouvement des mains de Carmen, qui « écartait sa mantille afin de montrer ses épaules », ou celui encore plus suggestif de ses hanches « se balançant comme une pouliche ». La prostituée marche « exagérément cambrée » devant Tressignies, qui remarque sa « fierté impudente de fille enivrée d'elle-même », elle campe ses yeux dans les siens « avec toute l'effronterie de son métier ». Nana, enhardie par la réaction du public, « donnait un coup de hanche qui dessina une rondeur tandis que, la taille pliée, la gorge renversée, elle tendait les bras ». Ces femmes se montrent aussi entreprenantes car elles prennent l'initiative de la séduction. Carmen adresse la première la parole au narrateur et le taquine sur son « épinglette », lui lance « la fleur de cassie qu'elle avait à la bouche […] juste entre les deux yeux ». La prostituée attend Tressignies, « sûre qu'il viendrait », l'incitant à « s'enfoncer dans la rue Basse-du-Rempart ». Même la vieille servante « aux yeux d'eau » va vers les hommes de l'auberge et leur « prend doucement la main ». Mais ce dernier personnage de femme se démarque sensiblement des séductrices à la beauté provocante.
Alors que dans les trois premiers textes, les femmes sont vues à travers un regard masculin, c'est significativement la servante « aux yeux d'eau », rencontrée dans une auberge par le narrateur, qui fait son propre portrait de femme fatale. Celle-ci, à la différence des trois autres femmes, sait bien qu'elle ne fascine pas les hommes par sa jeunesse et sa beauté puisqu'elle se dit elle-même « laide et vieille ». Ce qui attire encore l'attention des hommes chez elle, ce sont ses « mains », comme promesse de caresses : « […]je leur plairais encore pour un quart d'heure quand ils sont ivres et qu'ils ont vu mes mains » et elle sait s'en servir pour les prendre au piège de ses « yeux d'eau » au pouvoir inquiétant parce que glaçant : « Je viens […] je prends doucement la main qui se lève. On m'obéit, on garde mes doigts, on les baise […] mais redressant la tête, je fixe le mâle de mes yeux froids, de mes yeux d'eau, et il lâche ma main. Je le regarde, jusqu'à ce que son désir glacé lui glace le cœur ». C'est ici la figure de la femme froide et déterminée qui use de ses yeux comme une « arme contre le désir des hommes », perçus comme simples « mâle(s) », qu'elle veut dominer et punir, telle une mante religieuse qui dévore le sien après l'accouplement ou la Gorgone Méduse qui pétrifie ses proies. D'ailleurs, elle est associée à l'élément « eau », à la glace et sa froideur, alors que les trois autres femmes sont associées aux couleurs chaudes que sont le rouge ou l'or, au « feu », à la « flamme » de la sensualité. Elle n'est toutefois peut-être pas si éloignée de la prostituée de Barbey d'Aurevilly, qui semble utiliser sa beauté fascinante et ses atours chatoyants pour mieux attirer les hommes dans un piège, si l'on en croit le titre de la nouvelle et celui du recueil !
Ces quatre femmes ont donc en commun d'être dotées d'un pouvoir de séduction irrésistible capable d'entraîner les hommes qui y succombent à leur perte, comme c'est le cas pour don José, le narrateur de Carmen. Ce pouvoir paraît ici particulièrement inquiétant chez la femme « aux yeux d'eau » ou la prostituée qui appartiennent au type de la femme fatale. Nana, avec ses « dix-huit ans », son « rire » qui lui creuse « un amour de petit trou dans le menton » et fait oublier son manque de talent, ressemble plus à la femme-enfant mutine mais déjà consciente de ses charmes.
Travaux d'écriture
Sujet 1 : commentaire de texte
Introduction
Les Diaboliques est le titre d'un recueil de six nouvelles de Jules Barbey d'Aurevilly, publié en 1874. Par ce titre, l'auteur veut souligner l'origine diabolique des perversions morales qu'incarnent les différentes héroïnes, parce que celui-ci s'applique aussi bien aux histoires racontées qu'à leurs protagonistes tourmentées par des passions cruelles, extravagantes. La Vengeance d'une femme est la sixième de ces Diaboliques. La nouvelle relate l'aventure arrivée à un jeune aristocrate et dandy parisien, Robert de Tressignies, qui a suivi un soir une prostituée à la beauté fascinante dans une ruelle obscure de la capitale. Celle-ci lui révélera être la duchesse de Sierra Leone, l'épouse d'un des plus grands seigneurs d'Espagne qui se venge de lui, de cette façon, en souillant son honneur, car il a fait tuer sauvagement l'homme qu'elle aimait pourtant de l'amour le plus pur. Le récit, pris en charge par un narrateur anonyme, débute par la déambulation dans ces rues mal famées de Paris de Robert de Tressignies, en quête du plaisir d'un soir. Il est intrigué et attiré par une prostituée à la beauté troublante, d'autant qu'elle semble lui rappeler quelqu'un, et il décide de la suivre. Ce passage nous raconte, de son point de vue, son parcours sur les traces de cette prostituée, et fait le portrait de cette femme ambiguë, d'une beauté insolente mais aussi inquiétante.
Nous nous attacherons tout d'abord au cheminement symbolique du héros sur les pas de la prostituée dont il a conscience qu'elle l'entraîne sur un chemin de perdition, puis nous nous pencherons sur ce portrait d'une femme à la séduction provocante mais qui ne laisse cependant pas d'être inquiétante.
I. Un cheminement symbolique : un chemin de perdition
1. Le dandy en quête d'une prostituée
Le lecteur suit la poursuite et l'atteinte de la femme à travers le regard de Tressignies, comme le révèle dès la première ligne le verbe de parole « se disait » qui nous fait entrer dans les pensées du personnage qui lui emboîte le pas délibérément et sans aucun faux-semblant : « en mettant son pas dans le pas de cette femme ». L'expression souligne qu'il la suit de près, selon l'usage, sans qu'elle s'en offusque. En effet, la femme en question n'est autre qu'une « courtisane », c'est-à-dire une femme qui monnaie ses charmes, désignée aussi d'ailleurs par le terme péjoratif « fille ». Il a en outre parfaitement conscience de s'écarter de la voie de la vertu en la suivant, comme le suggère l'évocation de la démarche de la femme, « qui marchait le long du boulevard, sinueusement, le coupait comme une faux ». L'adverbe « sinueusement », mis en relief par la ponctuation qui le détache, laisse entendre qu'elle ne marche pas droit, qu'elle ne file pas droit ; le verbe « coupait », quant à lui, confirme qu'elle ne suit pas le droit chemin en continuant tout droit sur le boulevard mais en empruntant une rue perpendiculaire et la comparaison surprenante « comme une faux » peut faire référence à la représentation allégorique traditionnelle de la Mort munie d'une faux venant trancher la vie, comme la Parque qui, dans la mythologie grecque, coupe le fil de la vie. Ici, c'est la mort symbolique de la vertu qui est suggérée.
2. Une descente dans les bas-fonds de la capitale, comme une descente au royaume des ténèbres
Tressignies est un dandy désigné par la périphrase suggestive, « l'élégant, aux bottes vernies », qui caractérise effectivement au xixe siècle ce type d'homme cultivant l'élégance et le raffinement. Or, il va être contraint, pour suivre la courtisane, de s'éloigner des artères connues et habituellement fréquentées par lui, comme « la rue de la Chaussée-d'Antin ». D'où son appréhension, puisqu'il « hésita avant d'entrer là-dedans… », à savoir « s'enfoncer dans la rue Basse-du-Rempart ». Les italiques de l'adverbe de lieu « là-dedans » et les points de suspension qui le suivent disent assez bien sa répugnance à s'y engager et son dédain pour cet endroit qu'il désigne ainsi dans sa tête, au discours indirect libre. Le verbe « s'enfoncer » comme l'adjectif « Basse » qui compose le nom de cette rue, bien nommée, expriment l'idée d'une descente dans les bas-fonds que vient appuyer l'expression dégoûtée « la honte du boulevard de ce temps ! » ponctuée par un point d'exclamation. Mais l'hésitation ne dure « qu'une seconde… », matérialisée par les points de suspension, puisque finalement « il s'élança pour la rejoindre », « dans les ténèbres de ce trou noir ». Le verbe de mouvement dit sa détermination à atteindre son but malgré sa répulsion à pénétrer dans cette excavation peu engageante. Le terme hyperbolique « ténèbres » intensifiant la noirceur, comme le mot « trou » connotent sans ambiguïté le séjour du diable souvent désigné par la périphrase « le royaume des ténèbres » et situé traditionnellement dans les entrailles de la Terre. C'est donc une descente en enfer symbolique qui se joue ici, comme si le diable lui-même entraînait Tressignies, sous les traits de l'attirante courtisane.
3. Une tentation irrésistible
La femme qu'il est sur le point de « rejoindre » en ce lieu est significativement désignée à travers la métonymie suggestive « la robe d'or ». La robe est le vêtement symbole de la féminité et de ce fait particulièrement attirante pour le libertin en quête de femme qu'est Tressignies, tandis que l'or symbolise, en plus de la beauté raffinée qui séduit le dandy, la richesse convoitée, instrument de perdition entre les mains du diable, pour le chrétien. Et cette « robe d'or » représente un point d'attraction irrésistible au cœur de ces « ténèbres » : « un point lumineux reluisit au loin, et il s'élança pour la rejoindre ». On notera que le pronom complément « la » reprend précisément cette expression désignant la femme ! C'est elle, cette « robe d'or », qui balaie son hésitation et sa honte et lui donne cet élan. Au terme d'un long et sinueux cheminement que restituent bien les longues phrases qui miment sa quête, son but est enfin atteint : « il la rejoignit ». L'effet est immédiat : « il fut littéralement aveuglé ». Cet aveuglement est bien sûr symbolique, il va désormais la suivre aveuglément, ayant perdu tout discernement et toute volonté.
Le regard masculin porté par Tressignies sur cette courtisane permet aussi de mettre en évidence une héroïne à la séduction irrésistible.
II. Une femme à la séduction provocante
1. Une beauté somptueuse
La déambulation de cette femme « le long du boulevard », bien éclairé sans doute comme « la Chaussée-d'Antin, étincelante de ses mille feux », a permis à Tressignies de détailler la splendeur de ses vêtements : « sa robe de satin safran, aux tons d'or », « la robe d'or », le « magnifique châle turc à larges raies blanches, écarlate et or », les « soies qu'elle traînait ». On peut noter la richesse des tissus raffinés, celle des coloris chauds et éclatants, en particulier le jaune « safran », « l'or » omniprésent ou l'« écarlate », qui connotent la magnificence royale, ce que vient appuyer la comparaison avec « la reine de Saba du Tintoret » mais aussi l'emploi de l'adjectif mélioratif « magnifique » ; une richesse, résumée dans la métonymie « tout ce luxe piaffant de courtisane ». Mais les traits de son visage sont également d'une grande beauté comme le souligne le terme mélioratif qui le qualifie : « la magnificence de ce visage », de plus son teint est « d'un brun doré comme les ailes de certains insectes » : l'or n'est donc pas l'apanage de sa parure, il rehausse d'un voile délicat l'éclat de sa peau brune, comme le laisse entendre la flatteuse comparaison avec les ailes irisées des insectes.
2. Une sensualité provocante
La femme dégage une sensualité certaine dans sa démarche chaloupée, comme le suggèrent l'adverbe « sinueusement » et la relative qui précise le mouvement que celle-ci imprime à sa robe « dont elle faisait, en marchant, miroiter et crier les plis glacés et luisants, comme un appel aux armes ! » On peut noter ici la sensualité recherchée de ce déhanchement qui sollicite aussi bien le regard avec les termes « miroiter » et « luisants », l'oreille avec le verbe « crier » et la comparaison « comme un appel aux armes », que le toucher de la main avec le participe adjectif « glacés ». Sensualité aussi très suggestive de la chute des reins, grâce à l'expression hyperbolique « exagérément cambrée, comme il est rare de l'être en France ». Là encore, une métonymie condense l'impression d'ensemble que cette sensualité triomphante dégage : « cette fierté impudente de fille enivrée d'elle-même ».
3. Des initiatives audacieuses
Après avoir attiré le héros dans la ruelle sombre, par l'attraction irrésistible de sa « robe d'or », elle l'attend avec assurance : « elle l'attendait, sûre qu'il viendrait » ; puis, au moment précis où il la rejoint, dans une volte-face audacieuse, elle se retourne vers lui pour le regarder droit dans les yeux de manière éhontée comme le souligne bien l'expression « avec toute l'effronterie de son métier ». Cette action décisive est bien mise en relief par le présentatif « ce fut » et la ponctuation abondante de la phrase qui en segmente les étapes. On peut noter aussi le glissement grammatical significatif qui s'opère dans cette dernière étape : c'est désormais la femme qui est sujet actif des phrases : « elle lui projeta bien en face […] son visage, et lui campa ses yeux dans ses yeux », Tressignies n'est plus que le sujet passif de la dernière phrase, subjugué qu'il est par son regard de Méduse : « il fut littéralement aveuglé ». C'est elle qui mène le jeu.
Mais cette beauté fascinante et conquérante ne laisse cependant pas d'être inquiétante.
III. Une femme inquiétante
1. Une femme singulière
On peut noter une contradiction entre la douceur, la légèreté, voire la frivolité bien féminines que manifeste d'un côté son goût pour une certaine mode, symbolisée par la « plume […] de son chapeau » qui « lui vibrait jusque sur l'épaule » ainsi qu'on les portait « à cette époque » et qui « exprime bien autre chose que la mélancolie », la litote suggérant plutôt l'invitation à l'amusement, à la gaieté ; et, de l'autre, la dureté, l'impassibilité qu'elle affiche par ailleurs. En effet, la mention « rien ne pleurait en cette femme » signifie, dans sa radicalité, une fermeture à toute émotion, toute compassion. De plus, elle dégage une violence quasi virile dans son approche des hommes, comme le dit bien la comparaison guerrière « comme un appel aux armes ! » qui conclut l'évocation de sa tenue appropriée, mais aussi la manière dont elle use de ses charmes comme une arme envers Tressignies : « elle lui projeta son visage bien en face […] et lui campa ses yeux dans les yeux ». On peut noter la détermination et la violence de l'attaque qu'expriment les verbes au passé simple et sa précision que soulignent les compléments de lieu.
2. Un personnage ambigu
Elle est à la fois royale, altière (comme le marque l'insistance sur sa « fierté » : elle qui est « plus fière que la reine de Saba ») et vulgaire (comme le proclame l'oxymore « splendide de mauvais goût » ou la métaphore verbale « ce luxe piaffant de courtisane » qui l'animalise en l'assimilant à une jument en quête d'étalon). Elle distille à la fois le chaud connoté par les couleurs chaudes de ses vêtements et le froid de leurs « plis glacés » ; elle conjugue la passion brûlante connotée par la couleur « rouge », « écarlate » de sa parure ou « vermillon » de son maquillage et la pureté, l'innocence rendues par la couleur blanche qui lui est associée, aussi bien dans le « châle turc à larges raies blanches, écarlates et or » qu'avec « la plume rouge de son chapeau blanc ». Elle à la fois lumière, comme le suggère le champ lexical de la lumière : « miroiter », « luisants », « le point lumineux, reluisit », et ombre, puisqu'elle disparaît dans « les ténèbres de ce trou noir ». Elle est donc ambivalente dans cette association des contraires.
3. Une « diabolique »
Elle est une créature diabolique comme le suggère amplement le texte. Sa démarche sinueuse laisse penser métaphoriquement qu'elle ondule comme le serpent tentateur de la Bible pour entraîner le dandy dans la ruelle ténébreuse, « trou noir » qui semble bien être le royaume des ténèbres, son domaine, expliquant alors le fait qu'elle est paradoxalement plus « brave » que l'homme qui hésite à l'y suivre. Le rouge omniprésent dans ses vêtements est la couleur souvent associée à la représentation iconique du diable, aux flammes de l'enfer ; l'or, également omniprésent comme nous l'avons vu, fait partie des attributs traditionnels du Tentateur qui veut détourner l'homme de Dieu, du Bien, car « on ne peut servir à la fois Dieu et Mammon », dit l'Évangile. Enfin, son pouvoir de séduction fonctionne comme un piège dans lequel tombe Tressignies : elle l'attend dans la ruelle obscure comme on attend sa proie et finit par l'ensorceler avec son regard à l'éclat insoutenable et quasi magique au point qu'« il fut littéralement aveuglé », l'adverbe « littéralement » insistant sur la réalité de cet aveuglement. Elle semble de fait avoir une dimension surnaturelle, car la « clarté blême » du réverbère n'a aucun effet sur son visage qui ne peut pas « pâlir ». C'est une femme décidément inquiétante.
Conclusion
Le héros se laisse donc symboliquement entraîner sur un chemin de perdition par cette femme flamboyante, à la séduction aussi irrésistible qu'inquiétante. Il ira jusqu'au bout de sa quête qui l'amènera à percer le mystère de ce personnage : sous l'aguichante courtisane se cache la duchesse de Sierra Leone qui poursuit avec une farouche détermination sa terrible vengeance : salir l'honneur de son cruel époux. Si elle porte son dévolu sur un aristocrate comme Tressignies, c'est qu'elle attend qu'il témoigne dans son milieu et révèle l'infamie.
L'héroïne de La Vengeance d'une femme trouve parfaitement sa place parmi les six « diaboliques » qui ont inspiré le recueil de nouvelles de Barbey d'Aurevilly. Elle rappelle d'autres figures de femmes à la séduction dangereuse de la littérature, comme la célèbre Carmen, l'incandescente andalouse de Mérimée qui a aussi inspiré un opéra à Bizet, ou l'héroïne plus méconnue de la nouvelle de Rémy de Gourmont, Les Yeux d'eau, dont les yeux au pouvoir maléfique sont une « arme contre le désir des hommes ».
Sujet 2 : dissertation
Introduction
La littérature romanesque regorge de personnages résolument séducteurs et donc fatalement séduisants, ou alors séduisants tout simplement, malgré eux. Certains même sont devenus des archétypes, comme Valmont, héros des Liaisons dangereuses, et bon nombre de titres de romans arborent leur nom suggestif, tels Lovelace de Richardson, Bel Ami de Maupassant ou Nana de Zola, comme un appel irrésistible à la lecture !
Faut-il pour autant affirmer qu'un personnage de roman doit être séduisant pour susciter l'intérêt du lecteur ? Nous étudierons tout d'abord en quoi les personnages séduisants possèdent tous les atouts pour séduire aussi le lecteur, puis nous nous attacherons à montrer que des personnages peu séduisants, voire repoussants peuvent néanmoins plaire au public. Enfin, nous verrons qu'un héros de roman est moins séduisant par ses qualités intrinsèques que par la dimension que lui confère l'écriture romanesque.
I. Les personnages séduisants ont des atouts pour susciter l'intérêt du lecteur
1. Une perfection tant physique que morale
Certains personnages sont dotés de telles qualités physiques et morales qu'ils répondent au rêve de perfection du public et lui permettent une identification narcissique. Ils relèvent d'ailleurs plus d'un topos que de l'ancrage réaliste. Ce sont les chevaliers invincibles des romans courtois médiévaux, ou les belles dames pour lesquelles ils risquent leur vie, tels Lancelot et Guenièvre, Tristan et Iseult. Tristan est le parfait chevalier, « glorieux vainqueur du Morholt » le géant qui réclamait un horrible tribut humain au roi Marc, Iseult, « la fille aux cheveux d'or » convoitée par le roi Marc, lui est ainsi décrite par Tristan : « Elle est, sans conteste, la plus belle et la mieux enseignée. Elle excelle dans le chant et le jeu des instruments et elle a appris de sa mère les vertus secrètes des herbes, des fleurs et des racines, en sorte qu'il n'est point de meilleur médecin que cette jeune fille. » Ce sont aussi les héros et héroïnes parfaits et édifiants des romans sensibles des xviie et xviiie siècles qui font l'objet de descriptions hyperboliques et redondantes. L'évocation de la princesse de Clèves, héroïne éponyme du roman de Madame de Lafayette, dont la beauté et la grâce font l'admiration de tous lorsqu'elle paraît à la cour, ne peut que faire rêver le lecteur : « C'était une beauté parfaite, puisqu'elle donna de l'admiration dans un lieu où l'on était si accoutumé à voir de belles personnes. […] La blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l'on n'a jamais vu qu'à elle […] » Le duc de Nemours qui tombera amoureux d'elle, n'a d'ailleurs rien à lui envier : « Ce prince était un chef-d'œuvre de la nature ; ce qu'il avait de moins admirable, c'était d'être l'homme du monde le mieux fait et le plus beau. Ce qui le mettait au-dessus des autres était une valeur incomparable, et un agrément dans son esprit, dans son visage et dans ses actions que l'on n'a jamais vu qu'à lui seul. » Citons également Paul et Virginie, les touchants et vertueux héros éponymes du roman de Bernardin de Saint-Pierre, disciple de J.-J. Rousseau, qui incarnent une humanité bonne et naturelle, dotée d'une saine beauté, qui a échappé à la perversion de la civilisation, vivant dans la lointaine île de France (future île Maurice). Comme tous ces héros relèvent d'une certaine idéalité, ils ont aussi ce pouvoir de permettre au lecteur de s'évader du monde réel peuplé d'êtres toujours décevants et imparfaits.
2. Un pouvoir de séduction irrésistible
Certains personnages de séducteurs des romans réalistes des xixe et xxe siècles, davantage ancrés dans la réalité, héros bien en chair et en os, tout comme leurs lecteurs, peuvent dégager un pouvoir de séduction tel qu'ils sont susceptibles de les faire fantasmer à l'instar des protagonistes de papier. C'est le cas de Nana, héroïne éponyme du roman de Zola, pourtant dépourvue de talent artistique, mais qui affole le public masculin lorsqu'elle interprète la blonde Vénus sortant des eaux, au théâtre des Variétés : « Les hommes braquaient leurs jumelles […], elle donna un coup de hanche qui dessina une rondeur sous la mince tunique, tandis que, la taille pliée, la gorge renversée, elle tendait les bras. Des applaudissements éclatèrent. » Carmen, l'héroïne éponyme de la nouvelle de Mérimée, exerce aussi sa séduction sur le lecteur comme sur don José qui ne peut résister à la beauté provocante de l'incandescente Andalouse « au jupon rouge fort court » et qui « écartait sa mantille afin de montrer ses épaules », puisqu'il ramasse la « fleur de cassie qu'elle avait à la bouche, [lui] lança, d'un mouvement de pouce, juste entre les deux yeux ». Les jeunes et beaux héros masculins ambitieux des romans de formation, comme le Rastignac de La Comédie humaine de Balzac, font également rêver les lecteurs. De même que ceux de Stendhal : Fabrice Del Dongo, héros de La Chartreuse de Parme, ou Julien Sorel, héros du roman Le Rouge et le Noir ; ce dernier séduit aussi bien la vertueuse et timide Mme de Rênal que l'arrogante aristocrate Mathilde de La Mole. « Bel ami » est le surnom suggestif donné à Georges Duroy, héros du roman de Maupassant, qui multiplie les conquêtes féminines pour gravir les échelons au sein du journal dans lequel il travaille. Il deviendra significativement à la fin du roman le baron Georges Du Roy, adulé par la foule admirative qui se presse à son prestigieux mariage avec la fille de son patron en l'église de la Madeleine à Paris : « Lorsqu'il parvint sur le seuil, il aperçut la foule amassée, une foule noire, bruissante, venue là pour lui Georges Du Roy. Le peuple de Paris le contemplait et l'enviait. » Ce pouvoir de séduction peut aussi être exercé par des personnages inquiétants qui fascinent par leur marginalité, comme la « gitanilla » Carmen, ou leur étrangeté. C'est le cas des femmes fatales que Barbey d'Aurevilly met en scène dans les six nouvelles des Diaboliques, en particulier la flamboyante et fascinante courtisane de La Vengeance d'une femme, comparée à « la reine de Saba » et dont « la robe d'or » attire le héros, le comte de Tressignies, dans une ruelle ténébreuse des bas-fonds de Paris, telle une satanique créature qui mérite bien son nom de « diabolique ». C'est aussi le cas de l'héroïne des Yeux d'eau, nouvelle de Rémy de Gourmont, une servante d'auberge pourtant « vieille et laide » mais qui sait prendre les hommes au piège de ses « yeux d'eau » au pouvoir inquiétant et glaçant : « Je viens […] je prends doucement la main qui se lève. On m'obéit, on garde mes doigts, on les baise […] mais redressant la tête, je fixe le mâle de mes yeux froids, de mes yeux d'eau, et il lâche ma main. Je le regarde, jusqu'à ce que son désir glacé lui glace le cœur. » C'est son « arme contre le désir des hommes » ! Mais la séduction peut être d'un autre ordre que purement physique.
3. L'incarnation de valeurs
Certains héros des grands romans humanistes du xxe siècle incarnent des valeurs, telles que le courage, la générosité, la résistance à l'oppression, l'exploitation, qui forcent l'admiration du public qui partage ces valeurs. C'est le cas du Dr Rieux, qui se bat de toutes ses forces et jusqu'à l'épuisement pour soigner les malades atteints de la peste dans le roman du même nom d'Albert Camus. Mais cette maladie est à la fois la métaphore du nazisme qui sévissait dans ces années 1940 où se déroule l'action, et du mal inhérent à la condition humaine. Cela donne alors toute sa force à la déclaration que fait Rieux à son ami Tarrou qui lui propose son aide : « Quand on voit la misère et la douleur qu'elle apporte, il faut être fou, aveugle ou lâche pour se résigner à la peste. » Et quand Tarrou lui objecte que ce sont des « victoires provisoires », il répond : « Toujours, je le sais. Ce n'est pas une raison pour cesser de lutter. » Dans La Condition humaine, André Malraux construit, quant à lui, la figure du héros révolutionnaire à travers les personnages des jeunes communistes chinois que sont Kyo ou encore son compagnon Katow. Ce dernier se sacrifie, en donnant sa dose de cyanure aux deux camarades prisonniers qui attendent avec lui qu'on vienne les jeter vivants dans la chaudière d'une locomotive dont ils entendent le sifflet lancinant depuis leur prison : « Malgré tous ces hommes qui avaient combattu comme lui, Katow était seul, seul entre le corps de son ami mort et ses deux compagnons épouvantés, seul entre ce mur et ce sifflet perdu dans la nuit. Mais un homme pouvait être plus fort que cette solitude et même peut-être que ce sifflet atroce : la peur luttait en lui contre la plus terrible tentation de sa vie. Il ouvrit à son tour la boucle de sa ceinture […] » Dans Vol de nuit, Saint-Exupéry, célèbre les pionniers de l'Aéropostale qui ont risqué leur vie pour assurer la liaison avec l'Amérique du Sud. Dans ce roman, Rivière, le directeur de la compagnie Aéropostale veut prouver que l'avion est le moyen de transport le plus rapide pour acheminer le courrier à condition d'assurer des « vols de nuit ». Fabien, l'un des pilotes, pris dans une tempête, ne parviendra pas à rejoindre son port d'attache au cours d'une de ces dangereuses missions nocturnes, il se sera sacrifié pour que réussisse cette entreprise humaine comme tant d'autres, persuadés qu'ils doivent agir « comme si quelque chose dépassait en valeur la vie humaine ». De grands romanciers du xixe siècle se sont engagés contre l'injustice sociale, comme Victor Hugo qui a créé les personnages emblématiques de Jean Valjean ou de Gavroche ou encore Zola qui raconte la lutte héroïque des mineurs du Nord contre le Capital qui les exploite, dans Germinal, à travers le militant et combatif Étienne Lantier.
Pourtant, même si tous ces personnages, pour des raisons différentes, séduisent tout naturellement le public, il reste que d'autres, sans atout aucun, et même repoussants, savent attirer le lecteur.
II. Des personnages peu séduisants mais qui plaisent parce que plus humains
1. Des personnages banals, voire médiocres
Ces personnages, sans attraits physiques ni qualités morales particulières, sont toutefois proches des préoccupations des lecteurs et suscitent leur intérêt car ils peuvent se reconnaître en eux, s'identifier à eux et à leurs difficultés. C'est le cas de bon nombre de personnages des romans réalistes des xixe et xxe siècles. Jeanne de Lamare, héroïne de Une vie de Maupassant, ira de désillusion en désillusion après son mariage avec le vicomte de Lamare, un hobereau volage et cynique. Jeanne, menant une existence ennuyeuse et vide, est en fait la figure emblématique de la femme du xixe siècle, victime de l'éducation nourrie de rêves qu'elle a reçue, et du sort réservé aux femmes mariées de son époque, dépourvues de droits. Une vie est à cet égard une histoire exemplaire, comme le souligne parfaitement le titre : la vie de Jeanne est une vie de femme comme tant d'autres, Jeanne de Lamare rejoint d'ailleurs Emma Bovary, héroïne éponyme du roman de Gustave Flaubert, qui, comme elle, s'est vue condamnée à une vie décevante et sans joie. Beaucoup de lectrices désenchantées ont dû se reconnaître dans ce type de personnage. On a d'ailleurs appelé « bovarysme » cette tendance très répandue à l'insatisfaction chronique. Gervaise, l'héroïne de L'Assommoir de Zola, plutôt jolie mais boiteuse, s'est vue affublée du surnom de « Banban ». Mais elle incarne la femme du peuple accablée par la misère : elle travaille dur pour acquérir une blanchisserie mais, victime du sort et de l'hérédité familiale, elle finira par sombrer dans l'alcoolisme et la déchéance. Si ce roman et son personnage ont remporté un tel succès depuis leur création, c'est que le lecteur pouvait y voir un reflet de la vie du peuple des quartiers populaires de Paris, restituée avec un réalisme tel que Zola a pu dire : « C'est le premier roman sur le peuple qui ne mente pas et qui ait l'odeur du peuple. » Dans tout autre contexte et milieu, Thérèse Desqueyroux, l'héroïne éponyme du roman de François Mauriac, a simplement pour elle un sourire qui fait dire à son entourage : « On ne se demande pas si elle est jolie ou laide, on subit son charme. » Et le charme qu'elle exerce sur le lecteur, c'est d'être la touchante victime des conventions sociales de son milieu : la bourgeoisie bordelaise. Mariée sans amour, elle vit comme étrangère au côté de son mari, se sentant prise au piège de cet univers provincial étouffant et c'est presque par hasard que lui vient l'idée d'empoisonner son mari. Il n'en mourra pas, Thérèse bénéficiera d'un non-lieu mais sera condamnée par la famille à sa chambre et au silence. Aurélien, le personnage éponyme du roman de Louis Aragon, mène lui, une existence oisive de rentier dans la période de l'entre-deux-guerres. Sans ambition et sans identité dans cet univers parisien où il se sent inutile, il tombe dans « le piège amoureux » quand il rencontre Bérénice, la jeune épouse idéaliste d'un pharmacien de province qu'elle n'aime pas. Or, cette rencontre est tout le contraire d'un coup de foudre : « La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. Elle lui déplut ; enfin. » C'est ainsi d'ailleurs que débute le roman, or, si le lecteur poursuit sa lecture malgré cette accroche peu engageante, c'est qu'il est intrigué par cette rencontre, par le couple improbable qui va se former. Leur amour sera voué à l'échec, mais n'est-ce pas le lot de bien des couples de la vie ordinaire ? Tous ces personnages aux destins ordinaires ou chaotiques rencontrent la compréhension, voire la compassion des lecteurs.
2. Des antihéros
Certains personnages se distinguent même par leur absence de qualités, leur absence d'héroïsme. C'est le cas de Bardamu, le héros du roman de L.-F. Céline, Voyage au bout de la nuit. Bardamu n'est qu'un pauvre bougre embarqué malgré lui dans la folie guerrière de 1914-1918 ; son nom d'ailleurs est significatif : mû par son barda ! Pour lui, la seule façon raisonnable de résister à une telle folie, c'est la lâcheté : « […] ma frousse devint panique. Avec des êtres semblables, cette imbécillité infernale pouvait continuer indéfiniment… Pourquoi s'arrêteraient-ils ? Jamais, je n'avais senti plus implacable la sentence des hommes et des choses. Serais-je donc le seul lâche sur la Terre ? Pensais-je. Et avec quel effroi ! » Fabrice Del Dongo, héros de La Chartreuse de Parme, de Stendhal, se montre aussi peu héroïque quand il se retrouve sur le champ de bataille de Waterloo. Le narrateur évoque, non sans ironie, son innocence et sa maladresse d'observateur, plus que d'acteur d'ailleurs, qui ne comprend rien à ce qu'il se passe : « Ah ! m'y voilà donc enfin au feu ! se dit-il. J'ai vu le feu ! se répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire. À ce moment, l'escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit que c'étaient des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau regarder du côté d'où venaient les boulets, il voyait la fumée blanche de la batterie à une distance énorme […] il n'y comprenait rien du tout. » D'autres personnages n'ont même pas l'originalité d'être embarqués dans une quelconque aventure mais subissent un quotidien sans intérêt et sont même tout à fait inconsistants. Meursault, le héros de L'Étranger d'Albert Camus, du moins dans la première partie du roman, se montre indifférent à tout et apathique. Au terme de chaque semaine ponctuée par ses habitudes de petit employé de bureau, il passe des dimanches mornes, vaquant à des activités dérisoires : « Après le déjeuner, je me suis ennuyé un peu et j'ai erré dans l'appartement. […] Un peu plus tard, pour faire quelque chose, j'ai pris un vieux journal et je l'ai lu. J'y ai découpé une réclame des sels Kruschen et je l'ai collée dans un vieux cahier où je mets les choses qui m'amusent dans les journaux. Je me suis lavé les mains et, pour finir, je me suis mis au balcon. » Plus radicalement encore le « Nouveau roman » nous confronte à la disparition du personnage au sens traditionnel, pourvu d'une histoire et d'une épaisseur psychologique. Léon Delmont, le héros de La Modification de Michel Butor, se distingue déjà par l'indétermination de ses contours puisque l'auteur ne nous livre pratiquement rien de lui, de son physique comme de ses origines. Chacun peut donc s'identifier à ce personnage indéfini. En fait, il se réduit au flot d'idées et d'images qui défilent dans sa conscience pendant le voyage en train qui l'emmène de Paris, où vivent sa femme et ses enfants, à Rome où ce quadragénaire fatigué part annoncer à sa maîtresse italienne qu'il lui a préparé un avenir à Paris auprès de lui. Nous découvrons donc qu'il espère ainsi échapper au « vide » de sa vie sans attrait d'employé de commerce et à sa lassitude conjugale. Situation en soi on ne peut plus banale, commune… Il se distingue aussi par le fait qu'il est agi plus qu'il n'agit : le lecteur assiste en fait à la « modification » de ses projets de s'engager dans une nouvelle vie non pas en raison d'un processus psychologique mais sous l'effet des objets ou des personnes qui s'offrent à son regard : « Vous vous dites : s'il n'y avait pas eu ces gens, s'il n'y avait pas eu ces objets et ces images auxquels se sont accrochées mes pensées de sorte qu'une machine mentale s'est constituée […] s'il n'y avait pas eu cet ensemble de circonstances, cette donne du jeu, peut-être cette fissure béante en ma personne ne se serait pas produite cette nuit… » Ce héros est également presque toujours désigné par le pronom vous, or la répétition insistante de ce « vous » finit par viser le lecteur et l'accusé en question n'est plus seulement ce fantoche de Léon Delmont mais chacun de nous, lecteurs, pointés dans nos médiocrités, nos petitesses, nos amertumes, nos rêves de velléitaires. Au bout du compte, le personnage s'efface renvoyant le lecteur à lui-même et à la banalité de sa vie quotidienne.
Si ces personnages peu exaltants voire inexistants, aux antipodes des héros épiques, séduisent, malgré tout, les lecteurs, c'est que ceux-ci y voient le reflet de leurs propres pesanteurs, errances ou indécisions.
3. Des personnages repoussants qui fascinent
Certains personnages peuvent être laids, voire monstrueux physiquement. Victor Hugo, au nom de son idéal romantique, veut faire une place au « grotesque » à côté du « sublime ». C'est ainsi qu'il crée le personnage de Quasimodo dans Notre-Dame de Paris, le sonneur de cloches, bossu, borgne, sourd et boiteux, qui a été abandonné par ses parents à cause de sa difformité : « La grimace était son visage. Ou plutôt toute sa personne était une grimace. » Or Hugo parle de sa « grimace sublime », car une telle laideur ne peut laisser indifférent, elle provoque même l'admiration de la foule qui l'acclame. Autre personnage grotesque hugolien : Gwynplaine, le héros de L'homme qui rit. Celui-ci mérite ce surnom à cause de la mutilation infligée par « les comprachicos », qui veulent en faire un phénomène de foire avec « une bouche s'ouvrant jusqu'aux oreilles » qui fige à jamais le rire sur sa figure. Rire noir, rire tragique bien sûr ! Mais ces deux personnages, que leur laideur monstrueuse soit l'œuvre de la nature ou celle des hommes, n'en fascinent pas moins l'entourage comme le lecteur, pour de mauvaises raisons bien sûr s'il ne voit pas leur belle âme, que seul peut percevoir celui qui sait voir au-delà des apparences, comme y invite Hugo. D'autres personnages, à l'inverse, cachent derrière une apparence physique banale une âme monstrueuse. C'est le cas de Jean-Baptiste Grenouille, héros du roman Le Parfum de Patrick Süskind. Dès la première page, ce personnage est décrit comme « l'un des personnages les plus géniaux et les plus abominables de cette époque », à savoir le xviiie siècle. Il semble inhumain car dépourvu de toute émotion, de toute notion du bien et du mal, il ne vit que par l'odeur, les arômes dégagés par les parfums. Or, il n'a lui-même aucune odeur. Il prétend alors réaliser et s'approprier un parfum qui lui permettrait de dominer et d'asservir les hommes, et il n'hésite pas pour cela à sacrifier de belles jeunes filles vierges. Autre monstre, cette fois inspiré de la réalité historique : un tortionnaire nazi. C'est le héros imaginé par Jonathan Littell dans son roman Les Bienveillantes. Ce que Littell met en avant dans ce personnage à la fois bourreau et bon père de famille, c'est la banalité du mal, accompli ici tout naturellement, par devoir. Tous ces personnages, des plus parfaits aux plus détestables, sont donc capables de susciter l'intérêt, qui prend lui aussi diverses formes, mais n'est-ce pas plutôt la dimension que leur confère l'écriture romanesque qui les rend séduisants ?
III. Des personnages rendus séduisants par les talents du romancier
1. Des êtres de papier qui séduisent à travers les mots et la rhétorique du romancier
On le voit en particulier dans l'art consommé du portrait que possède le grand romancier. Tel un peintre ou un sculpteur, il fait exister, nous donne à voir en quelques lignes un personnage, même secondaire, qui prend alors un relief particulier. Zola dans L'Assommoir, fait le portrait du forgeron Gouget, surnommé « Gueule d'or », à qui Gervaise rend visite : « Un homme magnifique au travail, ce gaillard-là ! Il recevait en plein la grande flamme de la forge. Ses cheveux courts, frisant sur son front bas, sa belle barbe jaune, aux anneaux tombants, s'allumaient, lui éclairaient toute la figure de leurs fils d'or, une vraie figure d'or, sans mentir. Avec ça, un cou pareil à une colonne […] ; des épaules et des bras sculptés qui paraissaient copiés sur ceux d'un géant, dans un musée. Quand il prenait son élan, on voyait ses muscles se gonfler, des montagnes de chair roulant et durcissant sous la peau ; ses épaules, sa poitrine, son cou enflaient ; il faisait de la clarté autour de lui, il devenait beau, tout-puissant, comme un Bon Dieu. » On peut noter la dimension épique que prend ce simple artisan, grâce aux images hyperboliques qui le transforment en véritable Vulcain des Temps modernes ; « Gueule d'or » est de fait perçu comme un démiurge lumineux qui soumet et transforme la matière. Autre maître dans l'art de la transfiguration esthétique, Marcel Proust, qui nous livre dans le dernier tome de La Recherche du temps perdu, Le Temps retrouvé, ce portrait magnifique d'un vieillard, le duc de Guermantes : « Il n'était plus qu'une ruine, mais superbe, et moins encore qu'une ruine, cette belle chose romantique que peut être un rocher dans la tempête. Fouettée de toutes parts par les vagues de souffrance, de colère de souffrir, d'avancée montante de la mort qui la circonvenaient, sa figure, effritée comme un bloc, gardait le style, la cambrure que j'avais toujours admirés ; elle était rongée comme une de ces belles têtes antiques trop abîmées mais dont nous sommes trop heureux d'orner un cabinet de travail. » Les métaphores le métamorphosent et l'immortalisent en une superbe sculpture antique, tandis que le rythme de la phrase porté par une gradation ascendante nous restitue le processus de vieillissement qui se confond avec le processus créatif. Même la laideur de Quasimodo est transfigurée par la beauté de la description qu'en fait Hugo : « Nous n'essaierons pas de donner au lecteur une idée de ce nez tétraèdre, de cette bouche en fer à cheval, de ce petit œil gauche obstrué, d'un sourcil roux en broussailles tandis que l'œil droit disparaissait entièrement sous une énorme verrue, de ces dents désordonnées, ébréchées çà et là, comme les créneaux d'une forteresse, de cette lèvre calleuse sur laquelle une de ces dents empiétait comme la défense d'un éléphant, de ce menton fourchu, et surtout de la physionomie répandue sur tout cela de ce mélange de malice, d'étonnement et de tristesse. Qu'on rêve, si l'on peut, cet ensemble. » L'usage habile de la prétérition renchérit sur la force suggestive des images.
2. Des personnages rendus intéressants par la vision qu'en donne le romancier
Par ses choix narratifs, le point de vue adopté, les registres convoqués, le romancier nous fait percevoir ses personnages sous un certain angle, avec une proximité ou une distance calculée qui suscite l'intérêt du lecteur, quelles que soient leurs qualités intrinsèques. Ainsi, François Mauriac a choisi tout d'abord de nous donner accès à l'intériorité de Thérèse Desqueyroux dans le long monologue intérieur qu'elle déroule pendant le voyage nocturne qui la ramène du palais de justice à la demeure familiale où l'attend son mari. Elle pense à sa vie passée et se projette dans la confession qu'elle devra faire à Bernard, elle remonte ainsi à son enfance heureuse : « Matinées trop bleues : mauvais signe pour le temps de l'après-midi et du soir. Elles annoncent les parterres saccagés, les branches rompues et toute cette boue. Thérèse n'a pas réfléchi, n'a rien prémédité à aucun moment de sa vie ; nul tournant brusque : elle a descendu une pente insensible, lentement d'abord puis plus vite. » Le sens de sa vie est tout entier inscrit dans ces lignes. Et puis, arrivée au bout du voyage, elle est confrontée à la brutalité des faits : elle restera muette et recluse dans sa chambre pour être soustraite au regard des autres, parce qu'il faut « étouffer l'affaire ». On passe alors du monologue intérieur au récit factuel, de l'intimité à l'extériorité la plus froide. Dès lors, le lecteur est moins effrayé par le geste prétendument monstrueux de l'empoisonneuse que par cette destruction programmée de l'individu. Par ailleurs, c'est une vraie gageure qu'a relevée Jonathan Littell en livrant au public le récit de neuf cents pages des Bienveillantes qui se présente comme les mémoires détaillés d'un personnage fictif, Maximilien Aue, qui a participé aux massacres nazis comme officier SS. Ce roman très documenté, écrit du point de vue du bourreau, et qui suit la morbide chronologie de la folie destructrice nazie, interpelle brutalement le lecteur comme un frère, dès l'incipit : « Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s'est passé… » L'auteur, en empêchant le lecteur de prendre de la distance par rapport à ce récit à la première personne, pris en peine figure, ne peut le laisser indemne soit, mais suscite son intérêt en l'amenant à s'interroger sur le mal et l'inhumain, qui restent profondément humains ! Ce roman qui ne peut laisser indifférent a d'ailleurs reçu le grand prix du roman de l'Académie française et le prix Goncourt en 2006, ainsi qu'un large accueil du public.
3. Des personnages rendus attachants parce que construits dans la durée
Le romancier est un véritable démiurge qui transforme une vie, si banale soit-elle, en destin. « Le romancier est, de tous les hommes, celui qui ressemble le plus à Dieu », c'est ainsi que François Mauriac analyse le travail du romancier dans son essai Le Romancier et ses personnages. Il est en effet capable d'abord de faire exister ses personnages, mais aussi de fixer la durée et le cours de leur existence dans le cadre et la structure précis du récit qui lui donnent un sens, à savoir une direction et une signification, que les êtres de la vie réelle, eux, ne perçoivent pas. Ainsi, dans L'Assommoir, la blanchisseuse Gervaise est au centre du récit qui met en scène son ascension puis sa décadence. Dans le premier versant, la vertu du travail et de l'économie l'emporte chez elle. La scène centrale du plantureux repas de noces dans sa blanchisserie marque son apothéose avec le rassemblement de tout le quartier autour d'une oie rôtie et d'une promenade au Louvre. Mais le deuxième versant, qui s'amorce avec le retour de l'ancien amant, marque l'irruption de la dépense et du laisser-aller et entraîne Gervaise vers la misère, l'alcoolisme et la déchéance morale. Elle mourra comme un chien dans « la niche du Père Bru », sous l'escalier de l'immeuble. L'Étranger de Camus est un récit en deux parties, qui oppose d'un côté le personnage de Meursault, étranger à sa vie et aux autres – la scène charnière du meurtre de l'Arabe qui clôt la première partie marquant le réveil de la conscience – et de l'autre le Meursault révolté qui crie son dégoût face au simulacre de justice qui le condamne à mort, non pas tant pour le meurtre de l'Arabe que pour n'avoir pas « pleuré à l'enterrement de sa mère », et qui finit par revendiquer cette « vie absurde ». Son attente de l'exécution à la fin du récit lui donne une dimension christique : « Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine. »
C'est donc bien le projet et la qualité de l'écriture du romancier qui font l'intérêt du personnage, plus que ses qualités propres.
Conclusion
Si certains personnages parés de toutes les qualités semblent a priori plus attractifs que d'autres, parce que séduisants tant physiquement que moralement, et donc capables de séduire les lecteurs autant que les protagonistes de l'histoire, il apparaît que d'autres personnages, plus ternes, voire repoussants, savent retenir leur intérêt parce qu'ils apparaissent plus touchants dans leur médiocrité, dans leurs fragilités et, partant, plus proches d'eux. Mais, tout compte fait, ce n'est pas la valeur ou le manque de valeur des personnages qui accroche le lecteur, c'est la dimension esthétique qu'ils acquièrent grâce à la virtuosité de l'écriture du romancier-démiurge qui tient leur destin entre ses mains.
Bien des personnages romanesques, et quel que soit leur pouvoir de séduction propre, continuent de hanter l'imaginaire du public, même quand il a oublié les détails de l'histoire, parce que leur auteur a su les doter d'une densité humaine et d'une dimension universelle : Carmen incarne la beauté fatale, le malheureux père Goriot est « le Christ de la paternité », Rastignac, le type même de l'arriviste sans scrupules, et Gavroche, le gamin de Paris, le symbole de l'enthousiasme révolutionnaire du peuple.
Sujet 3 : écriture d'invention
Combien de rappels après le tomber du rideau ? Trois ? Quatre ? Mais je rêve, ce n'est pas croyable ce succès ! Et c'est mon nom que le public criait : « Nana ! Nana ! » Ah, si maman était encore là, elle en aurait pleuré de joie, pour sûr, d'assister au triomphe de sa petite Nana ! Et pourtant, c'était pas gagné d'avance avec ma voix de seringue et mon air godiche sur scène, comme dit Bordenave… À y repenser, j'avais d'ailleurs un sacré trac dans la coulisse avant d'entrer en scène, mais bon j'y suis allée franco, crânement parce que, après tout, il devait bien savoir ce qu'il faisait le directeur quand il m'a engagée, sinon il n'aurait pas dépensé autant d'argent pour attirer tout ce public avec ces grandes affiches jaunes et mon nom en grosses lettres noires. Faut dire que mon nom, déjà, c'est comme la promesse d'une gourmandise ! C'est tout de même plus attractif qu'Anna ! J'ai bien vu d'ailleurs comment il m'reluquait le vieux cochon à la répétition, la première fois que j'ai enfilé mon costume de Vénus, ses yeux brillaient et il salivait ! Bon c'est vrai que je suis bien roulée comme on dit, et là devant le miroir de ma loge je comprends ce qui les a émoustillés dans la salle, en fait, ce rôle de Vénus il était fait pour moi, la blonde Vénus c'est tout moi ! La déesse de la beauté et de l'amour, rien qu'ça ma p'tite Nana ! Et cette tunique, le tissu, j'le sens même pas sur ma peau tellement il est fin, c'est comme si j'avais rien en fait. Et quand je riais comme maintenant, ils devaient voir ma petite fossette se creuser un peu plus au menton ! Même à moi, ça me fait tout chose de me voir comme ça, avec ma crinière blonde qui tombe sur mes épaules nues, ma petite bouche rouge en forme de cœur et mes grands yeux bleus ! J'en ai des frissons !
Au début, c'est vrai que c'était mal parti quand j'ai commencé à chanter, ils en faisaient des têtes éberluées de poissons frits avec tous ces « oh » qui fusaient… et puis les sifflets qui ont suivi… la honte ! Mais est-ce que c'est ma faute à moi si je chante comme une casserole, est-ce qu'on m'a appris à chanter d'abord ? Mais ça m'est bien égal qu'on se moque de ma voix, je sais maintenant que j'ai tout ce qu'il faut pour les faire se pâmer comme ce soir, tous, les hommes et même les femmes ! Oh, ce qu'il était chou ce petit blondinet à l'orchestre, à peine sorti des jupes de sa mère, je l'aurais embrassé quand il a crié que c'était chic ! Il était tout rouge de honte d'ailleurs quand tout le monde s'est retourné, mais c'est lui finalement qui a donné le la (moi, je risquais pas !), qui a mis tout le monde au diapason ! Quand je les ai entendus crier à l'unisson « Bravo ! » et rire de plaisir, je m'suis dit que c'était gagné et ça m'a complètement détendue. J'ai d'ailleurs eu du mal à entamer le second couplet tellement je riais. Ma voix, elle n'avait pas changé mais j'te l'ai enveloppée bien comme il faut dans ma bouche en cœur et j'ai senti qu'il se passait quelque chose dans la salle, un grand silence tout d'un coup, et toutes ces lorgnettes braquées sur moi. Faut dire que si l'air, c'était pas ça, les paroles, elles, sont plutôt coquines et ça a fini de les échauffer ! C'est là que j'ai senti que je les tenais, et j'ai donné mon petit coup de hanche irrésistible, je me suis penchée en avant pour saluer, comme ça, ils ont pu lorgner mes rondeurs… et ça été le délire ! Tous ces applaudissements, ils résonnent encore dans ma tête. C'était bon ! Et je sais bien que j'ai tout ce qu'il faut pour les déclencher à nouveau, quand je le voudrai, quand je le déciderai… Je n'ai qu'à me montrer en fait, pas besoin de savoir chanter ou danser. Et tous ces beaux messieurs, ils viendront se traîner jusque dans ma loge, baver de désir à mes pieds ! C'est fini, ma p'tite Nana, la misère qui t'a conduite sur le trottoir, les humiliations, fini tout ça… Ils vont voir de quoi elle est capable la p'tite Nana, elle va prendre sa revanche, la petite pauvresse qu'on appelait la roulure du quartier de la Goutte d'or ! Oui ! Je rêve d'être couverte d'or, de bijoux à en mettre plus d'un sur la paille. Ton tour est venu, ma belle, de régner sur Paris !