Corpus : Balzac, Flaubert, Maupassant, Huysmans (sujet national, juin 2008, séries technologiques)

Énoncé

Texte 1
Jeune homme idéalement beau, Lucien quitte la ville d'Angoulême en compagnie de sa protectrice, Mme de Bargeton, pour aller chercher à Paris la gloire littéraire. Il y perdra vite ses illusions, comme ici, lors de sa première sortie au théâtre.
Illusions perdues
« […] Le plaisir qu'éprouvait Lucien, en voyant pour la première fois le spectacle à Paris, compensa le déplaisir que lui causaient ses confusions(1). Cette soirée fut remarquable par la répudiation(2) secrète d'une grande quantité de ses idées sur la vie de province. Le cercle s'élargissait, la société prenait d'autres proportions. Le voisinage de plusieurs jolies Parisiennes si élégamment, si fraîchement mises, lui fit remarquer la vieillerie de la toilette de Mme de Bargeton, quoiqu'elle fût passablement ambitieuse : ni les étoffes, ni les façons, ni les couleurs n'étaient de mode. La coiffure qui le séduisait tant à Angoulême lui parut d'un goût affreux comparée aux délicates inventions par lesquelles se recommandait chaque femme. – Va-t-elle rester comme ça ? se dit-il, sans savoir que la journée avait été employée à préparer une transformation. En province il n'y a ni choix ni comparaison à faire : l'habitude de voir les physionomies leur donne une beauté conventionnelle. Transportée à Paris, une femme qui passe pour jolie en province, n'obtient pas la moindre attention, car elle n'est belle que par l'application du proverbe : Dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Les yeux de Lucien faisaient la comparaison que Mme de Bargeton avait faite la veille entre lui et Châtelet(3). De son côté, Mme de Bargeton se permettait d'étranges réflexions sur son amant. Malgré son étrange beauté, le pauvre poète n'avait point de tournure(4).
Sa redingote(5) dont les manches étaient trop courtes, ses méchants gants de province, son gilet étriqué, le rendaient prodigieusement ridicule auprès des jeunes gens du balcon : Mme de Bargeton lui trouvait un air piteux. […] »
Honoré de Balzac, 2e partie, 1836-1843

Texte 2
À la suite d'un héritage, Bouvard et Pécuchet renoncent à leur métier d'employé et à leur vie urbaine pour aller s'installer en Normandie, où ils se lancent dans l'agriculture. Mais ils échouent lamentablement dans tout ce qu'ils entreprennent.
Bouvard et Pécuchet
« Des jours tristes commencèrent.
Ils n'étudiaient plus, dans la peur de déceptions, les habitants de Chavignolles s'écartaient d'eux, les journaux tolérés n'apprenaient rien, et leur solitude était profonde, leur désœuvrement complet.
Quelquefois, ils ouvraient un livre, et le refermaient ; à quoi bon ? En d'autres jours, ils avaient l'idée de nettoyer le jardin, au bout d'un quart d'heure une fatigue les prenait ; ou de voir leur ferme, ils en revenaient écœurés ; ou de s'occuper de leur ménage, Germaine poussait des lamentations ; ils y renoncèrent. Bouvard voulut dresser le catalogue du muséum(6), et déclara ces bibelots stupides. Pécuchet emprunta la canardière(7) de Langlois pour tirer des alouettes ; l'arme, éclatant du premier coup, faillit le tuer.
Donc ils vivaient dans cet ennui de la campagne, si lourd quand le ciel blanc écrase de sa monotonie un cœur sans espoir. On écoute le pas d'un homme en sabots qui longe le mur, ou les gouttes de la pluie tomber du toit par terre. De temps à autre, une feuille morte vient frôler la vitre, puis tournoie, s'en va. Des glas(8) indistincts sont apportés par le vent. Au fond de l'étable, une vache mugit.
Ils bâillaient l'un devant l'autre, consultaient le calendrier, regardaient la pendule, attendaient les repas ; et l'horizon était toujours le même : des champs en face, à droite l'église, à gauche un rideau de peupliers ; leurs cimes se balançaient dans la brume, perpétuellement, d'un air lamentable. »
Gustave Flaubert, Chapitre VII, 1881

Texte 3
Jeanne, jeune fille noble, sort du couvent à l'âge de dix-sept ans. Elle épouse l'homme de son cœur. Mais il se révèle brutal et avare. Il trompe très vite sa jeune épouse. Jeanne va de déception en déception et d'épreuve en épreuve. Elle ne trouvera réconfort et espoir qu'à la toute fin du roman, en acceptant de prendre soin de sa petite fille, laissée par ses parents. Le passage proposé constitue justement la dernière page du roman.
Une vie
« Le soleil baissait vers l'horizon, inondant de clarté les plaines verdoyantes, tachées de place en place par l'or des colzas en fleur, et par le sang des coquelicots. Une quiétude(9) infinie planait sur la terre tranquille où germaient les sèves. La carriole allait grand train, le paysan claquant de la langue pour exciter son cheval.
Et Jeanne regardait droit devant elle en l'air, dans le ciel que coupait, comme des fusées, le vol cintré(10) des hirondelles. Et soudain une tiédeur douce, une chaleur de vie traversant ses robes, gagna ses jambes, pénétra sa chair ; c'était la chaleur du petit être qui dormait sur ses genoux.
Alors une émotion infinie l'envahit. Elle découvrit brusquement la figure de l'enfant qu'elle n'avait pas encore vue : la fille de son fils. Et comme la frêle créature, frappée par la lumière vive, ouvrait ses yeux bleus en remuant la bouche, Jeanne se mit à l'embrasser furieusement, la soulevant dans ses bras, la criblant de baisers.
Mais Rosalie(11), contente et bourrue, l'arrêta. « Voyons, voyons, madame Jeanne, finissez ; vous allez la faire crier. »
Puis elle ajouta, répondant sans doute à sa propre pensée : « La vie, voyez-vous, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit. » »
Guy de Maupassant, Chapitre XIV, 1883

Texte 4
Écrivain parisien, Durtal entreprend d'écrire un livre sur Gilles de Rais, compagnon d'armes de Jeanne d'Arc. Au cours de ses recherches, il rencontre Mme Chantelouve avec qui il a une aventure.
Là-bas
« Ils montaient, cahotés dans un fiacre(12), la rue de Vaugirard. Mme Chantelouve s'était rencoignée et ne soufflait mot. Durtal la regardait lorsque, passant devant un réverbère, une courte lueur courait puis s'éteignait sur sa voilette(13). Elle lui semblait agitée et nerveuse sous des dehors muets. Il lui prit la main qu'elle ne retira pas, mais il la sentait glacée sous son gant et ses cheveux blonds lui parurent, ce soir-là, en révolte et moins fins que d'habitude et secs. Nous approchons, ma chère amie ? – Mais, d'une voix angoissée et basse, elle lui dit : – Non, ne parlez pas. – Et, très ennuyé de ce tête-à-tête taciturne(14), presque hostile, il se remit à examiner la route par les carreaux de la voiture.
La rue s'étendait, interminable, déjà déserte, si mal pavée que les essieux du fiacre criaient, à chaque pas ; elle était à peine éclairée par des becs de gaz qui se distançaient de plus en plus, à mesure qu'elle s'allongeait vers les remparts. Quelle singulière équipée ! se disait-il, inquiété par la physionomie(15) froide, rentrée de cette femme.
Enfin, le véhicule tourna brusquement dans une rue noire, fit un coude et s'arrêta. »
Karl-Joris Huysmans, Chapitre XIX, 1884

Questions
1. Le titre, Illusions perdues, choisi par Balzac pourrait-il convenir pour l'ensemble des textes proposés ? Justifiez votre réponse.
2. Quels sentiments les personnages éprouvent-ils en regardant ce qui les entoure dans les différents textes du corpus ?
Travaux d'écriture
Vous traiterez l'un des sujets suivants :
Sujet 1 : commentaire de texte
Vous commenterez l'extrait d'Illusions perdues de Balzac (texte 1) en vous aidant du parcours de lecture suivant :
– vous analyserez comment évolue le regard que les personnages portent les uns sur les autres ;
– vous étudierez quelle est l'influence de la société environnante sur les jugements des personnages.
Sujet 2 : dissertation
En conclusion du roman de Guy de Maupassant, Une vie, Rosalie déclare : « La vie, voyez-vous, ça n'est jamais si bon ou si mauvais qu'on croit ». Pensez-vous qu'un roman doit ouvrir les yeux du lecteur sur la vie ou bien au contraire permettre d'échapper à la réalité ? Vous présenterez votre argumentation en prenant appui sur les extraits proposés et sur les œuvres que vous avez pu étudier ou lire.
Sujet 3 : écriture d'invention
Après avoir lu un roman, un lecteur adresse un courrier au romancier pour lui reprocher la vision très pessimiste qu'il donne de la réalité. Quelques jours plus tard, il reçoit la réponse du romancier qui défend sa position. Rédigez successivement la lettre du lecteur et celle du romancier. Chacune des deux lettres ne dépassera pas trente lignes.
(1)Confusions : maladresses, embarras.
(2)Répudiation : abandon.
(3)Châtelet : le baron du Châtelet. Mme de Bargeton le préférera à Lucien.
(4)Tournure : allure, élégance.
(5)Redingote : veste de soirée.
(6)Muséum : musée.
(7)Canardière : long fusil pour tirer les canards.
(8)Glas : cloche que l'on fait sonner pour la mort ou les obsèques de quelqu'un.
(9)Quiétude : calme.
(10)Cintré : en forme de courbe.
(11)Rosalie : servante de Jeanne.
(12)Cahotés dans un fiacre : secoués dans une voiture à cheval. (Le fiacre sert de taxi au xixe siècle.)
(13)Voilette : petit voile de tulle accroché au chapeau d'une femme et pouvant se rabattre sur le visage.
(14)Taciturne : silencieux et renfrogné.
(15)Physionomie : le visage et plus largement l'apparence.

Corrigé

Questions
1. Le motif des illusions perdues est présent dans l'extrait du roman de Balzac : on observe chez Lucien une désillusion au contact de la haute société parisienne. Ce qu'il trouvait jusque-là élégant chez Mme de Bargeton lui paraît désormais dépassé : il remarque la « vieillerie de [sa] toilette » et juge maintenant sa coiffure « d'un goût affreux comparée aux délicates inventions par lesquelles se recommandait chaque femme ».
Toutefois, Illusions perdues est un titre qui ne s'adapte pas à tous les textes du présent corpus. Il pourrait certes convenir à l'extrait de Bouvard et Pécuchet : les deux compagnons, qui pensaient trouver le bonheur dans la campagne normande, vont d'échecs en « déceptions » ; leurs journées sont marquées par des activités décevantes (« l'arme […] faillit le tuer ») ou par l'ennui total (« Ils bâillent l'un devant l'autre »). Cependant, l'excipit d'Une vie de Maupassant marque au contraire un mouvement allant d'une vie faite de désillusions vers l'émergence d'un espoir, avec la présence de la petite-fille de Jeanne. La « quiétude infinie » du paysage printanier, « la terre tranquille où germaient des sèves », associées à la « chaleur de vie » dégagée par l'enfant, sont autant d'indices d'un renouveau dans l'existence amère de la femme vieillissante.
Le bref extrait du roman de Huysmans intitulé Là-bas est plus ambigu. Rien n'indique que les deux amants se nourrissent d'illusions. Tout au plus Durtal observe-t-il que les cheveux de Mme Chantelouve sont « moins fins que d'habitude et secs ». Cette scène est plutôt porteuse d'énigmes, telles que l'attitude contrastée de la femme, « nerveuse sous des dehors muets », ou encore « glacée sous son gant », alors qu'« une courte lueur pass[e] sous sa voilette ». Cette scène suscite moins l'idée d'illusions perdues que celle d'un personnage déchiré par un lourd secret.
2. Dans les différents textes du corpus, les personnages sont en proie à des sentiments variés. Dans Illusions perdues et Bouvard et Pécuchet, c'est la déception qui domine ; chacun des personnages est confronté à une réalité très différente de ses représentations antérieures : Lucien trouve que Mme de Bargeton a perdu, au contact de la noblesse parisienne, sa valeur, tandis que celle-ci se fait des réflexions analogues : « le pauvre poète n'avait point de tournure ». Bouvard et Pécuchet n'osent plus rien entreprendre, « de peur des déceptions ». On peut probablement prêter ce sentiment au couple de Là-bas : le silence de Mme Chantelouve cache sans doute sa déception, mais aussi, plus sûrement, sa tristesse. L'héroïne d'Une vie, juste avant de ressentir la « chaleur de vie » de sa petite-fille, semble elle aussi envahie par la tristesse, « regard[ant] droit devant elle, en l'air ». Bouvard et Pécuchet éprouvent également une tristesse, qui va jusqu'au désespoir ; le narrateur mentionne ainsi les « jours tristes » qui marquent leur séjour, et le « cœur sans espoir » devant la monotonie des jours. Ce désespoir est de fait lié à un ennui profond (« Ils bâillaient l'un devant l'autre »), sentiment sans doute éprouvé également par Durtal et Mme Chantelouve, dans le silence pesant imposé par la femme. Ce dernier couple est également marqué par un sentiment d'inquiétude : la femme est « agitée et nerveuse », tandis que Durtal est « inquiété par la physionomie froide et rentrée de cette femme ».
Travaux d'écriture
Sujet 1 : commentaire de texte
Introduction
Illusions perdues est l'un des romans les plus ambitieux de cette « cathédrale » romanesque qu'est La Comédie humaine. À travers l'itinéraire désastreux d'un jeune et beau poète angoumoisin en quête de gloire littéraire, Balzac dépeint avec finesse la cruauté de la société parisienne, avec ses codes et ses mécanismes aux rouages complexes. Dans le présent extrait, Lucien est arrivé depuis peu à Paris, en compagnie de son égérie, Mme de Bargeton, qui nourrit de grandes ambitions pour son amant. Lors de sa première sortie au théâtre, il observe, déçu, cette femme qu'il admirait tant naguère, cependant que celle-ci se livre au même examen et en tire des conclusions analogues. Comment cette scène, portée par un double regard symétrique, et subtilement orchestrée par le narrateur, met-elle en évidence la nature des relations sociales dans la haute société parisienne ? Nous montrerons d'abord comment évolue le regard que les deux personnages portent l'un sur l'autre. Nous étudierons ensuite l'influence de la société environnante sur les jugements des personnages.
I. L'évolution du regard que les personnages portent l'un sur l'autre
1. Double portrait, triple regard
Cette page est constituée de deux portraits successifs : celui de Mme de Bargeton, puis celui de Lucien, « son amant ». Ces descriptions, largement dépréciatives, sont organisées autour d'un double point de vue interne : le narrateur adopte dans un premier temps le regard de Lucien sur Mme de Bargeton, comme l'indiquent les verbes de perception (« lui fit remarquer »), puis le point de vue s'inverse, comme le signale l'expression « De son côté ». Cette réciprocité du regard est subtilement mise en perspective par le narrateur, qui met en scène ce premier « bain » parisien du couple provincial en apportant des commentaires au présent de vérité générale (« En province il n'y a ni choix ni comparaison à faire ») ou en donnant des informations ignorées par l'un ou l'autre des personnages : « la journée avait été employée à préparer une transformation ». Cependant, l'instance narrative s'emploie surtout à mettre en évidence l'évolution négative de ce double regard, qui exprime une désillusion réciproque.
2. Une désillusion exprimée par des jeux d'opposition
Cette scène est marquée par une évolution négative des regards. La syntaxe de la première phrase suggère déjà une progression du « plaisir » – plaisir mondain éprouvé par un jeune homme « voyant pour la première fois le spectacle à Paris » – au « déplaisir », lié aux effets de décalage entre les habitudes provinciales et les codes de la société parisienne. De fait, tout va dans le sens d'une désillusion, d'une dégradation réciproque de la perception. Dès lors, le texte est bâti sur des jeux d'antithèses opposant les Parisiennes à Mme de Bargeton : aux « délicates inventions » des coiffures de ces « jolies » dames s'oppose celle de sa maîtresse, « d'un goût affreux » ; aux adverbes valorisants pour caractériser la toilette des femmes de Paris (« élégamment », « fraîchement ») correspondent « les vieilleries de la toilette » de Mme de Bargeton, une toilette dont la syntaxe et le rythme régulier marqué par l'anaphore « ni » soulignent avec une insistance cruelle le caractère démodé : « ni les étoffes, ni la façon, ni les couleurs n'étaient de mode. » Parallèlement, le regard de Mme de Bargeton détaille l'aspect « prodigieusement ridicule » de Lucien, à travers des adjectifs dévalorisants : « méchants » ; « étriqué ». Il y a donc symétrie dans l'évolution des regards. Une symétrie – presque – parfaite.
3. Une symétrie – presque – parfaite
Au contact de la haute société parisienne, Lucien et Mme de Bargeton, encore amants, semblent éprouver, au même moment, le même type de désillusion. L'un et l'autre se portent mutuellement un regard transformé par le « voisinage ». On peut donc parler de symétrie dans le changement de perception : à première vue, Lucien et Louise semblent être traités de la même façon par le narrateur. Toutefois, un examen plus attentif indique déjà quelques inégalités. Ainsi, le regard de Mme de Bargeton semble beaucoup plus sévère que celui de son jeune protégé. L'énumération des épithètes dévalorisantes qualifiant les vêtements de Lucien culmine avec l'adjectif « ridicule » intensifié par l'adverbe « prodigieusement ». De plus, le désignateur « le pauvre poète » traduit le regard quelque peu méprisant de Mme de Bargeton sur le jeune provincial. Il semble que, dans l'esprit de cette femme, les talents littéraires comptent désormais moins que l'apparence vestimentaire. D'ailleurs, le narrateur précise malicieusement que la provinciale s'est déjà « employée à préparer une transformation ». Ce détail suggère à la fois une faille naissante dans le couple Lucien/ Louise, mais aussi l'influence magnétique exercée par la société parisienne sur le jugement des personnages.
II. L'influence de la société environnante sur le jugement des personnages
1. La société parisienne : la dictature du regard
Le monde dans lequel se sont immergés Lucien et sa maîtresse semble être dominé par une forme de dictature du regard. Ce thème du regard domine d'ailleurs le passage : nous sommes au « spectacle », c'est-à-dire, par métonymie, dans un lieu où il y a quelque chose à voir, un lieu dominé par l'apparence. De plus, le texte s'organise et trouve même son mouvement à partir d'un double point de vue, comme l'indiquent les verbes de perception : « voyant » ; « remarquer ». Les personnages semblent prendre du relief à partir de ces regards réciproques, derrière lesquels on devine celui de l'entourage : « le voisinage de plusieurs jolies Parisiennes », ou des « jeunes gens du balcon ». Dès lors, le proverbe énoncé par le narrateur pour montrer qu'une belle provinciale « n'obtient pas la moindre attention à Paris » (« Dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois ») s'enrichit d'une signification seconde : la province est peuplée d'« aveugles », c'est-à-dire de personnes qui n'ont pas de « regard », qui ne savent pas « voir ». En arrivant à Paris, Lucien et Louise semblent, l'un après l'autre, avoir recouvré la vue, comme le suggère la métonymie suivante : « Les yeux de Lucien faisaient la comparaison que Mme de Bargeton avait faite la veille entre lui et Châtelet. » Si Paris se définit comme un « royaume de voyants », c'est qu'il conditionne le jugement des personnages.
2. La société parisienne conditionne le jugement des personnages
À travers cette scène, il semble que Paris s'impose comme une référence absolue en matière de jugement. Le narrateur s'attache d'ailleurs à souligner l'unicité de la capitale, en la distinguant de ce lieu vague, confus et uniforme qu'est « la province » : « En province il n'y a ni choix ni comparaison à faire. » Cette sentence, assumée par le narrateur, suggère cependant le changement qui s'opère chez les personnages : désormais, tout ce qui se rapporte à la province est frappé d'anathème. Lucien a d'ailleurs répudié une « grande quantité de ses idées sur la vie de province ; Mme de Bargeton quant à elle, détaillant du regard la mise de son amant, s'arrête sur ses « gants de province ». Le complément du nom, inattendu et comique, suggère un jugement déjà conditionné par les critères parisiens. De fait, il faut à chacun des protagonistes un point de comparaison pour regarder l'autre avec des yeux nouveaux. Pour Lucien, c'est « le voisinage de plusieurs jolies Parisiennes » qui oriente son point de vue. La tournure factitive « lui fit remarquer » rend sensible l'idée de conditionnement du jugement. Mme de Bargeton, pour sa part, s'est livrée à une « comparaison » « entre lui et Châtelet », évidemment défavorable pour Lucien. Cette puissante influence de l'environnement social reflète plus largement une absence de jugement personnel de la part des personnages.
3. Une absence de regard personnel
Dominée par le regard et l'apparence, la société dépeinte par Balzac semble avoir ôté à ses représentants toute pensée personnelle. Ainsi, tous les jugements sont liés à des référents extérieurs, comme si les êtres étaient privés d'un « en-soi » aussitôt qu'ils s'immergeaient dans la comédie sociale parisienne. Il n'est d'ailleurs pas innocent que la « prise de conscience » de la médiocrité de son égérie ait lieu dans un théâtre : la frontière qui sépare la scène du public semble s'être effacée, et chaque membre de la société semble être figé dans un rôle appris par cœur. Aussi la tournure de Lucien n'est-elle « prodigieusement ridicule » qu'à l'aune « des gens du balcon », dont l'élégance implicite paraît constituer une indiscutable norme. Même son « étrange beauté » est reléguée au second plan, à l'intérieur d'une subordonnée concessive. Son apparence globale est sèchement résumée dans une proposition brève, rythmée par des sonorités dentales qui en accentuent la dureté : « Madame de Bargeton lui trouvait un air piteux. » Dépourvus de toute spontanéité, les personnages de cette « comédie humaine », entre caméléons et perroquets, cherchent à se fondre et à se distinguer dans un univers où tout jugement n'est qu'un reflet du jugement social. Mme de Bargeton, à cet égard, paraît plus talentueuse que son amant : clairvoyante sur elle-même, elle a déjà préparé « sa transformation », et semble s'être déjà éloignée de son « pauvre poète », ainsi que la bonne société de Paris le lui a tacitement demandé…
Conclusion
Ce passage est une scène décisive du roman. À travers le double regard réciproque de Lucien et de Mme de Bargeton, progressant vers la déception, se jouent toutes les cruautés de la société parisienne au xixe siècle. Paris semble être le centre du monde, la référence ultime dans laquelle il s'agit de se fondre, au prix d'un abandon de ses convictions, voire de son jugement intime sur les êtres. Au-delà du titre du roman, cette scène au théâtre explique également le titre de l'ensemble romanesque dans lequel prend place Illusions perdues : La Comédie humaine.
Sujet 2 : dissertation
Introduction
Dans la lignée des contes philosophiques du xviiie siècle, les romans ont souvent cherché à proposer une leçon de vie, à l'image du personnage de Rosalie, qui, en conclusion du roman de Maupassant Une vie, énonce une sentence pleine de sagesse populaire et de simplicité : « La vie, […] ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit. » Peut-on pour autant penser qu'un roman doit ouvrir les yeux du lecteur sur la vie, ou bien au contraire permettre d'échapper à la réalité ? Il s'agit de réfléchir sur les fonctions et la vocation du genre romanesque. Nous verrons d'abord que le roman peut nous aider à comprendre le monde. Nous montrerons ensuite qu'il peut nous permettre d'échapper à la réalité de notre existence. Enfin, nous tenterons de mettre en évidence les spécificités du genre romanesque dans leurs rapports entre le réel et la fiction.
I. Le roman ouvre les yeux sur la vie
1. Le roman peut véhiculer des valeurs
Au xviie et au xviiie siècle, le roman, genre à la fois apprécié par le public et décrié par les savants, abonde en récits exemplaires, dont les personnages incarnent des valeurs et des vertus à imiter. Il s'agit d'élever l'âme et l'esprit du lecteur à travers des personnages édifiants confrontés à des situations révélant leurs qualités. La Princesse de Clèves, de Mme de Lafayette, est très représentatif de cette vocation du roman. Issue de la grande noblesse, la princesse fait montre également d'une grande noblesse dans son attitude. En refusant de se donner à l'homme qu'elle aime alors qu'elle est désormais veuve, cette héroïne incarne jusqu'à son plus haut degré l'idéal classique, et propose subtilement une leçon de vie, notamment à travers les paroles de Mme de Chartres, mère de la princesse de Clèves, qui lui « faisait voir […] combien la vertu donnait d'éclat et d'élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance ». Les vertus didactiques du roman n'ont d'ailleurs pas échappé, à cette époque, à Pierre-Daniel Huet, qui, dans son Traité de l'origine des romans, considère les bons romans comme des « précepteurs muets ». Le roman, vecteur de valeurs, peut également nous aider à comprendre le monde.
2. Le roman permet de comprendre le monde
Une certaine littérature romanesque s'est attachée à tenter de nous faire comprendre le monde en en détaillant avec une grande minutie le fonctionnement. Balzac a ainsi créé un grand ensemble romanesque intitulé La Comédie humaine, ensemble composé de romans en relation les uns avec les autres. Cette complexité d'organisation reflète l'ambition du romancier : chercher à donner de la société du xixe siècle la vision la plus exacte possible. Dès lors, chaque roman éclaire un aspect particulier de cette société : le milieu des juristes, la délicate période de la Restauration, etc. Le Nouveau Roman s'emploie également à nous faire réfléchir sur la société qui nous entoure, sans chercher nécessairement à nous fournir autant de données réalistes que Balzac. Ainsi, dans Moderato cantabile, Marguerite Duras nous offre subtilement une réflexion sur les rapports de classe, à travers l'itinéraire d'une jeune bourgeoise dont l'existence est bouleversée par la vision d'un crime passionnel. Si rien n'est donné explicitement au lecteur, celui-ci comprend les prises de position de l'auteur. La fiction aura permis de les exprimer sans les imposer. Le roman propose donc un regard sur notre monde, mais il peut aussi nous permettre d'échapper à la réalité.
II. Le roman permet d'échapper à la réalité
1. Le roman peut construire des univers éloignés du nôtre
Le roman, contrairement au théâtre ou à la poésie, n'a jamais été encadré par des règles précises. Aussi est-il le lieu de toutes les libertés. C'est ainsi que de nombreux récits romanesques proposent des univers très éloignés du nôtre. Cet éloignement peut être réel. Les romans de science-fiction, par exemple, s'inscrivent le plus souvent dans un cadre spatio-temporel irréel. Êtres vivants, moyens technologiques, planètes colonisées, rien n'est lié à notre monde réel, comme dans le fameux Dune, de Frank Herbert. Tolkien, avec sa célèbre trilogie du Seigneur des anneaux, crée lui aussi un univers totalement distinct du nôtre, en empruntant toutefois certains de ses personnages à la mythologie européenne et scandinave. De tels romans donnent à la fiction sa dimension proprement irréelle, et à leurs auteurs une fonction de démiurge, en immergeant le lecteur dans une réalité totalement distincte de ses référents. Avec la science-fiction et l'heroic fantasy, le roman affirme et assume sa fictionnalité, allant jusqu'à bâtir sa propre mythologie, et transformant le lecteur en personnage d'un univers qui ne ressemble en rien à celui dans lequel il évolue. La rupture avec le réel peut également être plus symbolique.
2. Le roman permet d'échapper aux contingences du réel
Le genre romanesque abonde en récits proposant aux lecteurs des héros « parfaits », comme délestés des contingences et de la pesanteur de la réalité. Pourvus de toutes les compétences et de toutes les vertus, chaque obstacle auquel ils sont confrontés n'est qu'une nouvelle occasion de prouver leur valeur. Alexandre Dumas, à travers Les Trois Mousquetaires ou Le Comte de Monte-Cristo, a ainsi fait vivre des héros auxquels le lecteur souhaite s'identifier, d'autant que le contexte historique est réaliste. Cette approche du réel et des personnages peut également donner lieu à des ouvrages de piètre qualité, que l'on désigne généralement sous le titre de « romans à l'eau de rose » : dans de tels récits, les personnages, les sentiments, l'intrigue sont réduits à des stéréotypes de la perfection, censés à la fois donner au lecteur le sentiment de l'évasion de son propre quotidien et le rassurer en lui présentant un univers sans surprise, jamais inquiétant, mais qui lui donne l'illusion de s'arracher à la banalité de son existence. Cette littérature-là définit-elle la vocation du genre romanesque ? Les bons romans ne procèdent-ils pas d'un regard particulier sur le monde ?
III. Le roman : comprendre la vie en la réinventant
1. Réel et fiction : un lien indissociable
Les liens que le roman entretient avec l'existence réelle ne sont pas univoques. Ainsi, les romanciers réalistes, censés avoir pour vocation d'immerger le lecteur dans une réalité fidèle, n'hésitent pas à emprunter à des registres tels que le fantastique ou l'épique pour rendre compte d'un événement. Dans le roman Au Bonheur des Dames, dont le thème indique clairement la volonté de Zola d'expliquer la société qui l'entoure – il s'agit de la montée en puissance d'un grand magasin –, la description du chantier nocturne de construction du grand magasin s'apparente à une véritable scène mythologique, qui plonge le lecteur dans un ailleurs très éloigné de la réalité. On ne peut pas, en l'occurrence, mettre en concurrence les deux tendances : Zola, pour expliquer une réalité, la transpose : par le recours à l'intertextualité mythologique, il parvient à mettre en évidence la puissance écrasante du monde moderne. À l'inverse, les romans de science-fiction, pour éloignés qu'ils soient de notre réalité, peuvent aider le lecteur, par un effet de mise à distance, à comprendre notre monde. Aldous Huxley, à travers son roman Le Meilleur des mondes publié en 1933, nous met en garde contre les limites d'un monde « parfait », où les rapports entre les hommes et leur bien-être seraient régis par l'industrie et les gouvernements. En nous plongeant dans une réalité – encore – distincte de la nôtre, le romancier nous aide pourtant à prendre du recul sur elle. Finalement, la définition même du roman réside dans cette double vocation.
2. L'univers singulier du romancier
L'univers d'un roman ne se borne pas à son seul rapport avec la réalité, qui définirait sa visée. Chaque roman résulte d'une alchimie subtile entre l'écriture, la pertinence de l'analyse des sentiments, l'architecture du récit, etc. Dans Illusion perdues, par exemple, si la scène de Lucien et de Louise au théâtre illustre avec force la capacité de Balzac à rendre compte de la société de son temps, elle immerge d'emblée le lecteur dans un univers qui n'est pas le sien, en le projetant dans la conscience d'un personnage, puis en le faisant entrer en résonance avec les commentaires sarcastiques du narrateur. De façon encore plus marquée peut-être, la dernière page d'Une vie de Maupassant montre à quel point le roman ne peut séparer ses ambitions didactiques de la peinture d'une réalité « artistique » et subjective, fruit d'un univers singulier : le sursaut final d'espoir de l'héroïne, Jeanne, est précédé d'une description pittoresque du paysage, avec « l'or des colzas en fleur » et « le sang des coquelicots ». Certes, nous prenons acte de la leçon finale, exprimée par la servante de Jeanne : « La vie, […] ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit. » Toutefois, nous gardons aussi en mémoire la poésie singulière du récit, tant il est vrai que la seule réalité du roman est celle de l'écriture.
Conclusion
Si nombre de romans ont donc une force persuasive qui les rend à même de nous fournir des existences exemplaires ou de nous faire comprendre la société dans laquelle nous vivons, beaucoup nous proposent une réalité différente de la nôtre, plus simple, plus « parfaite », plus réussie. Finalement, il apparaît assez artificiel de dissocier ces deux tendances de la fiction. Par essence, le roman est le lieu de la fiction, que celle-ci soit « scientifique », historique, ou teintée de merveilleux. Le romancier, au fond, nous propose toujours d'échapper à la réalité, fût-ce, au bout du compte, pour mieux l'appréhender.
Sujet 3 : écriture d'invention
Guy des Gares
12 rue du Château-d'If
36000 Châteauroux
à Émilien Aloz
1, rue de l'Assommoir
75020 Paris
Monsieur,
Je termine à l'instant le dernier roman que vous avez publié, intitulé Adieu la Vie. Je l'ai lu avec beaucoup d'intérêt, et il me faut reconnaître la qualité de votre style. Cependant, je suis sorti totalement déprimé par la lecture de ce récit, qui impose une vision très pessimiste de la vie et du monde. Je ne partage pas du tout votre approche de la fiction.
Pour moi, un roman est destiné à des lecteurs ordinaires, à la vie banale et sans relief. J'attends d'une fiction littéraire qu'elle me fasse oublier, le temps d'une histoire palpitante, la morosité de mon quotidien. Or, à travers votre histoire sombre, vous nous renvoyez violemment à notre propre univers. Vos personnages nous ressemblent trop, avec leurs faiblesses et leurs vices. Ils sont « humains, trop humains ». Ne croyez-vous pas, pourtant, que l'écriture romanesque doit plonger le lecteur dans un univers où dominent la rêverie et une certaine forme d'idéal ? Songez donc à ces magnifiques aventures racontées par Dumas, comme Le Comte de Monte-Cristo. Le héros arrive par exemple à se sortir de situations incroyables, à l'image du chapitre où il s'évade dans un cercueil, que deux gardiens vont précipiter dans l'océan. Le lecteur ne songe plus aux tracas qui encombrent son existence : il s'est identifié au héros, et il sait que ce héros sortira vainqueur des épreuves qu'il doit affronter. Pensez également aux romans des chevaliers de la Table ronde, au cycle arthurien : bien sûr, il y a des morts, des traîtres, mais des personnages comme Lancelot du Lac, par leur haute valeur, tant guerrière que morale, s'affirment comme des exemples à suivre. Imposer un dénouement triste, mettre en scène des personnages banals, c'est donner à vos lecteurs l'impression qu'il n'y a pas de possibilité d'un monde meilleur, que la création fictionnelle n'est là que pour accentuer notre désespérance. Le roman doit-il être le miroir de notre monde ? Je suis certain du contraire : s'il peut être intéressant de prendre appui sur la réalité socio-historique, le romancier se doit de transposer le réel pour le magnifier, de proposer un univers auquel nous avons envie d'appartenir. Vous êtes écrivain, mais vous êtes sans doute vous-même un lecteur ; pensez-vous que l'on puisse lire si le plaisir est absent ? La vision du monde que vous nous soumettez renvoie à une réalité trop dure, trop noire, et transforme la lecture non en plaisir, mais en douleur d'assister au spectacle d'une réalité toujours décevante, comme dans le roman de Balzac Illusions perdues.
Monsieur l'écrivain, méditez ces humbles remontrances avant la rédaction de votre prochain ouvrage : je ne vous demande pas de faire des romans à l'eau de rose ; on peut faire de la bonne littérature avec de bons sentiments. Je vous demande de porter un regard différent sur le monde. Les hommes n'ont pas besoin de vous pour être désespérés…
Bien respectueusement,
Guy des Gares
Émilien Aloz
1, rue de l'Assommoir
75020 PARIS
à Guy des Gares
12 rue du Château-d'If
36000 CHATEAUROUX
Monsieur,
J'ai bien reçu votre lettre, que j'ai lue avec le même intérêt que celui que vous avez eu à me lire. Si je prends la peine de vous répondre, c'est que votre critique relève d'une conception de l'écriture romanesque que je ne partage pas complètement.
Vous avez certes totalement raison : mon dernier roman témoigne d'une perception assez noire de l'existence. Toutefois, vous vous méprenez quand vous dites qu'il y a dans cette vision une complète désespérance. Faire comprendre la réalité du monde dans toute sa cruauté n'est pas un message négatif envoyé au lecteur. Il ne s'agit pas de le renvoyer à la noirceur de son propre univers, mais de l'inciter à changer le quotidien afin de le rendre moins sombre. Votre lettre n'est d'ailleurs pas exempte de présupposés discutables : vous paraissez ainsi penser que mes romans ne sont qu'une photographie banale de la vie, que ce que je raconte est nécessairement le fruit d'une expérience humaine authentique. Or, à l'instar du romancier réaliste défini par Maupassant dans sa préface à Pierre et Jean, je prétends qu'un véritable travail artistique préside à l'effet de réel. De la même façon, si je vous propose un univers pessimiste, c'est peut-être pour vous conduire implicitement vers une certaine forme d'idéal. Prenez l'exemple du fameux roman de Maupassant, Une vie : chaque aventure, chaque incartade conjugale, précipite l'héroïne plus avant dans la déception et l'amertume. Pourtant, la dernière page s'éclaire d'un espoir nouveau, à travers la présence d'un petit enfant, ce qui fait dire à la servante : « La vie, […] ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit. » Les romans peuvent parler de la perte des illusions pour mieux appréhender la réalité et l'améliorer. Pensez-vous que, pour ma part, je n'ai pas d'idéal ? Croyez-vous que mon approche de la réalité reflète un dégoût de la vie ? J'attends de mes lecteurs autre chose qu'une simple réception passive de mes récits. Certes, comme vous le sous-entendez, je n'arrache pas mes lecteurs à leur quotidien en leur proposant un univers parfois banal et réaliste. Cependant, j'ose croire que certains peuvent trouver du plaisir à la lecture de mes œuvres ; non pas ce plaisir que vous décrivez, celui, un peu enfantin, d'avoir un désir immédiatement satisfait, mais le plaisir, plus intellectuel celui-là, d'avoir l'impression de détenir des clés pour déchiffrer le monde. Ce genre de satisfaction dure bien au-delà de la lecture : mes romans sont là pour déranger, changer, bousculer le lecteur ; celui qui se laisse prendre au jeu de la réflexion sur le monde, et qui n'évalue pas un roman en fonction de sa capacité à susciter des émotions artificielles, comprendra sans doute que je suis un incorrigible optimiste. En effet, je vous fais confiance pour penser qu'il est urgent de bâtir un monde différent de celui que mes romans dépeignent.
Je vous salue bien cordialement,
Émilien Aloz