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Être heureux consiste-t-il à satisfaire tous ses désirs ?

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Être heureux consiste-t-il à satisfaire tous ses désirs ?

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Introduction
L'homme est, nous dit Kant, un « être fini et raisonnable ». En tant qu'être fini doté d'une sensibilité, il a des désirs : l'homme n'est pas un être divin qui se suffirait à lui-même ; il connaît l'épreuve du manque et la morsure de la privation. Non seulement en effet l'homme, comme tout être vivant, a des besoins vitaux (boire, manger et dormir) mais, parce qu'il est doté d'une conscience et d'une imagination, il peut se représenter ce qui lui fait défaut, et par là même le désirer. Il est donc dans notre nature même d'êtres finis de désirer. Or le désir comme épreuve du manque est une souffrance qui ne s'apaise que dans sa satisfaction. Sans doute faut-il aller plus loin : non seulement la satisfaction du désir comble le manque et met de ce fait fin à la souffrance, mais elle est aussi la source d'un plaisir positif. Satisfaire mes désirs ne me permet pas simplement d'éviter la douleur, parce que cette satisfaction est en elle-même plaisante : le désir est en lui-même une promesse de bonheur, si tant est qu'être heureux, c'est voir le plus de nos désirs satisfaits, de la manière la plus durable et la plus parfaite possible.
Il appartient à notre nature d'être finis de préférer le plaisir à la douleur, la satisfaction à la morsure du manque, et d'espérer le bonheur. Si ce dernier constitue alors le but de toute vie humaine, l'accomplissement de nos désirs semble bel et bien la seule règle à suivre : ne sera heureux véritablement que celui qui aura satisfait tous ses désirs. Nous opérons cependant ici une réduction problématique : on peut certes soutenir que l'accomplissement de tous nos désirs est effectivement à même de nous faire connaître le bonheur, parce que la satisfaction d'un seul de nos désirs est déjà source de plaisir ; mais n'est-ce pas alors replier un peu rapidement le bonheur, qui pour être véritable se doit d'être durable, sur un plaisir ponctuel, provisoire, et par là même finalement toujours décevant ? D'autre part et surtout, affirmer que le bonheur se rencontre uniquement dans la satisfaction totale de nos désirs, c'est présupposer qu'une telle satisfaction est en elle-même possible, en d'autres termes que nous en aurons un jour fini de désirer. N'est-ce pas là mécomprendre la nature du désir lui-même ?
I. La nécessité d'un tri entre les désirs
1. Pluralité des désirs
Que l'existence humaine soit placée sous le signe du manque et de la privation, c'est une évidence : seul un être qui n'a pas tout ce qu'il veut peut désirer, et il désirera par définition toujours ce qu'il n'a pas. Parce qu'il est un être de désir, l'homme voit son existence perpétuellement troublée ; et parce que cette existence est d'abord placée sous le signe du désordre et de la souffrance, ce que chacun recherche, c'est la satisfaction, la quiétude, l'absence de trouble, l'ataraxie. Suffit-il, pour apaiser notre trouble natif, et ainsi atteindre le bonheur véritable, de tenter de satisfaire tous nos désirs ?
Pour Épicure, tout désir est en lui-même un bien, ce qui ne signifie pas pour autant qu'il soit agréable de désirer : un désir insatisfait est source de déplaisir, c'est-à-dire de douleur. Le désir peut être un bien parce qu'il nous ouvre à la possibilité du plaisir : ce qui nous fait plaisir, c'est de combler la privation, c'est-à-dire de satisfaire le désir. Un être qui n'aurait aucun désir ne connaîtrait pas le plaisir, et par là ne saurait être heureux. Il faut donc, pour comprendre, poser la distinction suivante : le plaisir est une caractéristique qualitative de l'existence ; or une qualité ne saurait être quantifiée : il n'y a pas de plaisirs plus ou moins plaisants, le plaisir est en soi un état insusceptible de degré. Le désir en revanche est toujours « désir de » : la nature du désir dépend donc de ce qui y est désiré. Que tous les désirs soient en eux-mêmes bons ne doit alors pas nous amener à oublier la diversité fondamentale du désir ; au point qu'il vaut mieux, finalement, parler des désirs plutôt que du désir.
Alors, pour savoir si la satisfaction de tous nos désirs est bien la condition du bonheur, il faut différencier au préalable les désirs entre eux pour déterminer ensuite s'ils sont tous également recommandables. Or, nous dit Épicure, il existe finalement trois grands genres de choses désirables. Il existe donc trois genres de désirs : les désirs naturels et nécessaires, les désirs naturels mais non nécessaires, les désirs non naturels et non nécessaires. Sont appelés « désirs naturels et nécessaires » tous ceux dont l'insatisfaction provoque de la douleur : par exemple, ne pas boire lorsqu'on a soif. En revanche, ne pas satisfaire un désir naturel, mais non nécessaire, n'engendre pas de douleur : consommer des mets délicats est certes un plaisir, mais s'en priver n'est pas un déplaisir, à moins que la satisfaction en soit devenue une habitude. Tout au contraire, les désirs non naturels et non nécessaires sont ceux qui sont contaminés par les fausses peurs des dieux et de la mort : ainsi, je ne désire la gloire que parce que j'ai peur qu'il ne reste rien de moi après ma mort. Ces désirs viciés sont ouverts à l'illimité : ils ne peuvent jamais être assouvis, si tant est que la gloire me fait désirer plus de gloire, l'argent plus d'argent, le pouvoir plus de pouvoir, etc.
2. Exclusion des désirs illimités
Que le désir soit en lui-même bon, puisqu'il satisfait un manque douloureux, voilà qui pour Épicure est indiscutable. Mais la tripartition des désirs opérée par lui nous invite cependant à poser la question suivante : est-il sage, pour celui qui recherche le bonheur, de vouloir accomplir tous ses désirs indistinctement ?
Le cas le plus évident est celui des désirs tout à la fois naturels et nécessaires. Non seulement leur satisfaction procure un plaisir réel, mais en outre, ils sont aisés à satisfaire : boire lorsque l'on a soif, manger lorsque l'on a faim, dormir lorsque l'on a sommeil, autant de choses que tout homme peut accomplir si sa liberté n'est pas entravée par la misère ou l'esclavage. Les désirs non naturels et non nécessaires sont source de déplaisir, parce qu'ils ne peuvent pas être satisfaits : la peur de la mort me fait désirer l'immortalité, mais l'immortalité ne me sera jamais offerte. Ce désir désire l'impossible, il me voue à l'insatisfaction et donc au malheur. En tant que tels, ces désirs doivent être exclus : rechercher à les accomplir nous voue au désespoir et à la douleur, puisqu'ils ne peuvent être satisfaits par un homme. Seuls les désirs naturels, mais non nécessaires, font en fait problème : ils sont bons si la recherche de leur satisfaction n'entraîne pas de trouble ; mauvais s'il faut souffrir pour parvenir à les accomplir. Il faut donc apprendre à s'en défier, d'autant que l'habitude est, quant à elle, source de possibles souffrances : un désir qui prend l'habitude d'être satisfait ne procure plus de plaisir, alors même que la privation de sa satisfaction devient peu à peu intolérable. Celui qui s'est habitué à dormir dans un lit douillet ou à manger des mets délicats n'éprouve bien vite pas plus de plaisir que celui qui dort dans la paille et se contente de quelques figues ; en revanche, que le destin le prive de sa fortune, que le lit et le raffinement de sa table s'envolent avec son argent, et il trouvera la paille et les figues insupportables.
Tel est finalement le sens de la thèse d'Épicure : le désir pur (c'est-à-dire celui qui n'est pas corrompu par l'opinion) est en lui-même bon, mais rechercher à satisfaire tous les désirs peut ne nous apporter que de la douleur. Ainsi, si nous cherchons le bonheur véritable, c'est-à-dire durable, il ne saurait être question de chercher à satisfaire tous nos désirs. Pour jouir du plaisir qu'il y a à vivre, il faut au contraire apprendre à discipliner son désir, à ne rechercher la satisfaction que du désir réalisable et facilement atteignable ; en d'autres termes, il faut s'en tenir aux désirs naturels et nécessaires.
II. Le désir est impossible à satisfaire
1. Tout désir est par nature illimité
Chercher à accomplir tous ses désirs sans discernement, c'est sans nul doute se vouer à l'insatisfaction chronique et donc au malheur. Or l'impossibilité où nous sommes de les satisfaire tous est en fait le signe d'une contradiction non encore interprétée. Qu'est-ce, en effet, que le désir ? Socrate, dans le Gorgias de Platon, le comparait à un tonneau sans fond, c'est-à-dire à un tonneau qui se videra toujours plus vite que je ne le remplis : le désir est essentiellement transitif, c'est-à-dire qu'il se déporte au fur et à mesure qu'il est satisfait, en sorte que dès que j'obtiens ce que je désirais, je me mets à désirer autre chose, perpétuellement. Le désir, nous dit Schopenhauer, est donc une puissance de tromperie et d'illusion, et le bonheur qu'il nous fait miroiter, une promesse qui ne sera pas tenue : satisfais-moi, semble nous dire le désir, et tu seras heureux. Mais que j'aie la faiblesse de le croire, que je m'évertue effectivement à le satisfaire, et le voilà qui se déporte sur autre chose : le désir n'en finit pas de me promettre une satisfaction toujours différée, parce qu'il est en lui-même par nature illimité.
2. Satisfaire ses désirs, c'est affaiblir sa volonté
Pire même : plus je désire, plus je désirerai. Selon Kant, la volonté ou faculté de décider peut se déterminer dans ses choix de deux façons : soit les motifs de ma conduite proviennent de ma sensibilité, soit ils proviennent de ma raison. La façon dont ma sensibilité peut déterminer mon action a pour nom l'inclination sensible, c'est-à-dire le désir ; satisfaire ses désirs, en ce sens, c'est laisser notre sensibilité déterminer notre volonté. Or, et là est le point, lorsque ma volonté se laisse déterminer par les inclinations sensibles, elle n'est plus elle-même le principe de son propre choix : je ne décide pas de mes désirs, je ne peux pas changer mes inclinations sensibles. En d'autres termes, les motifs issus de la sensibilité sont hors du pouvoir de la volonté, qui n'a sur eux aucune prise. C'est pourquoi Kant qualifie ces motifs de « pathologiques » : quand ma volonté se plie au désir, elle est hétéronome, parce qu'elle reçoit la règle de son action d'autre chose qu'elle, et qu'elle n'en décide plus. Je ne suis pas libre de désirer ce que je désire, je ne choisis pas de désirer : autant dire que, comme l'affirmait déjà Rousseau dans le Contrat social, « l'impulsion au seul appétit est esclavage ». Plus ma volonté en effet cède à la sensibilité, plus elle s'affaiblit, plus elle lui cédera : non seulement je ne suis pas libre de mes désirs, mais celui qui ne fait que suivre ce que sa sensibilité lui dicte deviendra bientôt incapable de lui résister.
Le désir est donc une spirale qui va vers l'infini en augmentant à chaque fois sa circonférence. Le désir, au fond, désire désirer : il touche par là au « mauvais infini », dont parlait Hegel, puisqu'il désire pour désirer, sans du coup jamais pouvoir être satisfait. Le désir donne de ce fait à ma sensibilité la mesure de l'infini, mais d'un infini qui se perd dans l'illimité : le désir est infini, parce qu'il est illimité, et c'est cela le mauvais infini. Or, si le désir est une spirale infinie, réclamer de nous que nous les satisfaisions tous est un commandement contradictoire : une telle règle contient une incohérence en elle-même, elle n'est donc pas tenable et nos espérances légitimes de bonheur sont alors destinées à être broyées dans l'étau d'une telle contradiction.
Conclusion
Si tout désir tend vers l'illimité, si ce qui comble le désir, c'est de n'être pas comblé, nous comprenons mieux à présent l'impossibilité où nous étions de faire de la satisfaction de tous nos désirs la condition du bonheur. Cette impossibilité ne tient donc pas tant à notre propre impuissance qu'à la nature du désir, qui n'en a jamais assez de désirer. Prétendre que seul celui qui les a tous satisfaits peut être heureux, c'est donc vouer l'homme au malheur. Ce n'est cependant pas le bonheur qui est une espérance vaine : c'est la promesse du désir qui est mensongère. Être heureux en ce sens, c'est d'abord savoir résister à la tentation du désir, demeurer maître de soi et par conséquent libre, ne pas lâcher la bride à ses appétits, choisir les désirs qu'il est raisonnable de satisfaire sans les laisser sombrer dans la spirale du « jamais assez ».
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