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Personnage romanesque et vision(s) du monde

Le roman est la création d'un univers qui fonctionne comme un reflet du monde réel. Même lorsque ce reflet est déformé, même lorsque le récit semble se dérouler dans un espace ou un temps qui n'ont rien à voir avec les nôtres, le lecteur effectue entre l'univers de l'œuvre et son propre univers des « allers-retours » qui mènent à une réflexion sur notre monde.
Le roman, recréant une société d'hommes avec ses qualités et ses défauts, est ainsi porteur d'une ou plusieurs « visions du monde » – qui se transmettent au lecteur par le biais des personnages, des relations entre personnages et narrateur, mais aussi grâce à d'autres éléments du tissu romanesque.
1. Le personnage, porteur d'une vision du monde
Un personnage de roman est en quelque sorte « plus que lui-même ». Le héros, pivot de l'œuvre, acquiert un statut qui est davantage que celui d'un simple individu. Il peut alors, dans le roman, être le vecteur d'une conception du monde :
• Le protagoniste, au travers de son parcours, devient peu à peu le symbole d'une qualité (positive ou non) : il incarne une vertu ou un vice, ou une façon de se positionner par rapport au monde. Certains héros deviennent ainsi des « types », au point que leur nom peut donner naissance à un terme désignant un comportement ou une vision du monde. On parlera par exemple du « bovarysme ».
• Un héros romanesque peut également révéler une vision du monde lorsque son itinéraire est à l'image de celui de tout un groupe. Lantier, dans Germinal, représente ainsi les mineurs, la classe ouvrière : son mode d'existence, son combat offrent au lecteur la possibilité de considérer la société selon un angle particulier, celui des opprimés.
• Le personnage peut également être le symbole d'une cause à défendre. Il rassemble alors des hommes autour de lui, réunis par une même vision du monde, et s'oppose éventuellement à ceux pour qui cette vision est inopérante. Dans La Peste, le docteur Rieux estime qu'il n'y a qu'une seule attitude possible : lutter contre la maladie, soulager la souffrance et combattre la mort. Il est rejoint par un certain nombre de personnages, tandis que d'autres préfèrent se replier sur eux-mêmes : deux visions du monde se dessinent ainsi.
2. Le personnage, à la croisée de plusieurs visions du monde
Comme nous venons de le souligner, le personnage est rarement seul dans un roman. De fait, le roman ne délivre pas un « message » simpliste et univoque, mais permet au contraire une confrontation de perspectives.
• L'exemple de La Peste est à cet égard éclairant : Rieux, incarnant la lutte contre le fléau, rencontre un journaliste qui, lui, est prêt à tout pour quitter la ville où la peste s'est déclarée, et rejoindre sa bien-aimée. Pour ce jeune homme, l'amour est plus important que la solidarité avec les habitants. Mais Rieux ne le condamne pas. Les deux perspectives sont ainsi données au lecteur, comme deux choix personnels, engageant deux modes de comportement et deux visions du monde. Dans Les Liaisons dangereuses, Laclos met en scène des personnages libertins, qui considèrent que le seul mode d'être possible est l'individualisme et la recherche du plaisir, dans la plus grande liberté. Ces personnages sont condamnés à la fin du roman, leur vision du monde est réprouvée. Toutefois, le lecteur, sans les prendre pour modèles, ne peut s'empêcher d'éprouver à leur égard (et à celle de leur conception de la société) une certaine fascination.
• De plus, chaque personnage est un « composé », il possède de multiples facettes : si le romancier ne se contente pas de caricatures, mais qu'il construit au contraire un personnage riche, celui-ci sera sensible aux situations différentes qu'il rencontrera, ses réactions ne seront pas toujours prévisibles. Certes, on peut considérer Rastignac comme un ambitieux, désireux de s'élever dans l'échelle sociale, mais il est aussi l'être compatissant qui consacre du temps au père Goriot. Dans Les Misérables, Jean Valjean est celui qui lutte contre les préjugés et vient en aide aux plus démunis, le père rêvé pour Cosette, mais il est également celui qui ne supporte pas d'être « dépossédé » de sa fille adoptive lorsque celle-ci tombe amoureuse : son amour paternel est à la fois admirable et abusif.
• En outre, cette complexité est encore amplifiée par le « duo » que forment le romancier avec ses personnages. Ni le narrateur, ni le romancier, ne sont forcément en accord avec les visions du monde portées par les personnages : l'ironie de Flaubert, dans L'Éducation sentimentale, fait éclater aux yeux du lecteur l'aspect illusoire de la conception du monde de Frédéric Moreau.
Le romancier peut également critiquer la société dans laquelle il place ses personnages : dans Une Vie, de Maupassant, l'héroïne (anti-héroïne) Jeanne se trouve confrontée à la violence de son mari, à la cruauté d'une société de classes, sans pouvoir trouver d'autre « remède » que sa maternité. L'auteur, ici, ne juge pas forcément son personnage – mais il délivre une vision du monde pessimiste en décrivant « objectivement » une vie ordinaire.
3. Le personnage au service d'une œuvre : le roman comme vision du monde
Les visions du monde qui s'expriment à travers un roman sont portées, non seulement par les personnages et le narrateur, mais également par tous les motifs entrecroisés dans une œuvre littéraire : le roman existe par les mots et la réflexion autant que par ses personnages.
• Le roman peut interroger les modes de connaissance et les croyances d'une époque. À la fin du xixe siècle, Zola (et tout le mouvement naturaliste) s'inspire de la biologie et des sciences expérimentales : tout en critiquant la société, il montre par là qu'il est en accord avec une vision « scientifique » et progressiste du monde.
À l'inverse, la littérature romanesque du début du xxe siècle met en doute cette notion de progrès. Céline s'inscrit en faux contre la vision du monde selon laquelle l'homme serait capable de maîtriser ses inventions et ses connaissances.
Dans une écriture différente, le roman noir (apparu à la fin du xviiie siècle, et encore vivant aujourd'hui) rejette l'idée selon laquelle la transparence et la vérité nous seraient accessibles. Dans ces œuvres, les zones d'ombre entourent les personnages, faisant du monde un labyrinthe obscur et effrayant.
• L'œuvre peut également être porteuse d'une réflexion philosophique, débouchant soit sur un constat lucide (et parfois pessimiste) soit sur une révolte. Toute l'œuvre romanesque de Maupassant est ainsi porteuse d'une philosophie pessimiste, qui voit en l'homme un prédateur égoïste. À l'inverse, Malraux, dans L'Espoir comme dans La Condition humaine, révèle la faculté d'union et de solidarité des hommes. Il ne nie pas le malheur ni la souffrance, mais considère que des liens fraternels peuvent lier des individus pourtant uniques et différents les uns des autres.
• Enfin, le roman peut être une vision du monde, non pas au sens politique ou philosophique, mais au sens esthétique du terme. Une œuvre est faite de mots autant que de personnages, de rythmes et de sons, autant que de thèmes. Cet entrecroisement des motifs et de l'écriture permet de transmettre au lecteur un autre regard sur le monde. Certains romans laissent ainsi une empreinte en nous par leurs descriptions, ou par l'imaginaire qu'ils nous offrent : Le Grand Meaulnes (Alain-Fournier), Aurélia (Gérard de Nerval), Au Château d'Argol (Julien Gracq), ou encore La Recherche du temps perdu (Marcel Proust) sont autant d'exemples d'œuvres dans lesquelles le monde est transformé par un regard. Le lecteur est invité à se déplacer légèrement, à faire un pas de côté pour considérer, plus qu'une « vision du monde », un monde re-vu.
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