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Le travail de réécriture : entre imitation et innovation

Un écrivain est avant tout un lecteur ; il est nourri de littérature. De fait, lorsqu'un auteur décide de prendre la plume, il est déjà imprégné des textes, des histoires, des styles de ceux qui l'ont précédé : il emprunte donc des chemins déjà parcourus. Quelles formes peut prendre cet emprunt ? Comment l'emprunt s'intègre-t-il au texte nouveau, et comment en révèle-t-il l'originalité ?
1. Les différents modes de la réécriture
La citation
Un texte littéraire peut tout d'abord contenir un certain nombre de fragments venus d'un ou de plusieurs autre(s) texte(s). Dans ce cas, l'auteur intègre à son œuvre des éléments propres à l'éclairer ou l'enrichir.
La citation est un court extrait, reproduit généralement entre guillemets ou en italiques ; elle peut être présente dans le récit, ou bien dans le discours des personnages, ou encore en épigraphe — c'est-à-dire au début d'une œuvre ou d'un chapitre.
Le sens de la citation influe sur le sens du texte, de diverses manières : elle peut venir appuyer une argumentation, ou au contraire faire l'objet d'une contestation ; elle permet parfois de caractériser un personnage (notamment lorsque l'auteur, ou un personnage, qualifie le héros du nom d'un autre personnage célèbre : un Don Juan, un Rastignac, etc.).
Exemple : l'épigraphe du roman Les Gommes, d'Alain Robbe-Grillet (xxe siècle) est une citation de Sophocle : « Le temps, qui veille à tout, a donné la solution malgré toi ». Cette phrase initiale met le lecteur sur la piste de la mythologie grecque, et, avec le terme « solution » lui indique que le roman tourne peut-être autour d'une énigme.
L'allusion
L'allusion permet de faire écho à un texte précédent, mais de façon implicite. La source n'est pas donnée de façon claire, et l'auteur compte alors sur la culture de son lecteur, avec lequel il tisse un lien de connivence.
Exemple : dans le même roman de Robbe-Grillet, on trouve ainsi le dialogue suivant :
«  « — Dis-moi un peu quel est l'animal qui est parricide le matin... — Il ne manquait plus que cet abruti-là, s'écrie Antoine. Tu ne sais même pas ce que c'est qu'une oblique, je parie ? — Tu m'as l'air oblique, toi, dit l'ivrogne d'un ton suave. Les devinettes, c'est moi qui les pose. J'en ai une tout exprès pour mon vieux copain… […] — Quel est l'animal qui est parricide le matin, inceste à midi et aveugle le soir ? »  »

L'extrait est une allusion au mythe d'Œdipe, détourné (la forme des questions est la même, mais la réponse attendue n'est plus « l'homme » mais « Œdipe ») ; ce dialogue vient donc s'ajouter à l'épigraphe et forme un réseau souterrain, qui permet au lecteur de comprendre que le texte qu'il découvre prend sens à partir du mythe antique.
Le pastiche et la parodie
Le pastiche est l'imitation du style d'un auteur ; dans ce cas, l'écrivain B « joue » à écrire comme l'écrivain A, la plupart du temps en amplifiant certaines marques de son écriture (par exemple, la longueur et la complexité des phrases de Proust). L'intention peut être comique, voire satirique, mais elle peut constituer également un simple jeu avec le lecteur, qui prend plaisir à reconnaître le style de l'auteur imité.
La parodie consiste en une déformation du style, ou du texte d'origine ; il peut y avoir un changement de registre (du tragique au comique, de l'épique au prosaïque, etc.), ou changement de genre (du théâtre à la chanson). Si le plus souvent, la parodie a (comme le pastiche) un but comique, elle peut cependant avoir pour objectif de souligner l'écart entre le texte source et le texte actuel, afin de renouveler une réflexion.
Exemple : dans La Machine infernale, Cocteau s'empare lui aussi du mythe d'Œdipe ; lorsqu'arrive le moment de l'énigme posée par le Sphinx au héros, voici le dialogue qui nous est livré :
«  « (Le Sphinx, qui est d'abord apparu à Œdipe sous les traits d'une jeune fille, lui donne la solution de l'énigme.) Le Sphinx — [...] Je te demanderais par exemple : Quel est l'animal qui marche sur quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi, sur trois pattes le soir ? Et tu chercherais, tu chercherais. À force de chercher, ton esprit se poserait sur une petite médaille de ton enfance, ou tu répéterais un chiffre, ou tu compterais les étoiles entre deux colonnes détruites ; et je te remettrais au fait en te dévoilant l'énigme. Cet animal est l'homme qui marche à quatre pattes lorsqu'il est enfant, sur deux pattes quand il est valide, et lorsqu'il est vieux, avec la troisième patte d'un bâton. Œdipe — C'est trop bête ! »  »

La transformation du texte initial a pour conséquence d'ôter à Œdipe sa grandeur, sa sagacité, puisque la solution lui est donnée par le Sphinx lui-même. La réplique du personnage « C'est trop bête ! », par son registre familier, souligne le prosaïsme choisi par Cocteau : le tragique n'est plus le domaine réservé des héros, mais il rejoint ici la sphère commune.
La traduction, la transposition, l'imitation
La traduction est encore un autre mode de réécriture ; le passage d'une langue à une autre entraîne de nombreuses transformations, et pose des problèmes d'interprétations au traducteur. En effet, il est délicat de parvenir à traduire le sens exact d'un mot ou d'une phrase, mais aussi ses connotations, le registre de langue, etc. De plus, chaque langue s'accompagne d'une culture propre, et aucune transposition n'est jamais parfaite — ce que le proverbe italien « Traduttore, tradittore » (« Traducteur, traître ») met en lumière.
La transposition ou l'imitation est une variation littéraire assumée à partir d'un sujet, d'un thème déjà exploité par un autre auteur, ou encore d'un « mythe » (comme celui d'Œdipe, mais aussi celui de Faust, de Don Juan, etc.). Des auteurs comme Racine, Corneille, au xviie siècle, puisent ainsi dans le fonds antique pour écrire leurs tragédies. Le changement de forme, par exemple l'adaptation d'un roman au cinéma, est également une forme de transposition.
2. Les positions vis-à-vis de ces procédés d'écriture
La réécriture, un incontournable
On peut d'abord considérer qu'une écriture totalement vierge de toute référence à d'autres textes est une illusion. Écrire, c'est forcément réécrire :
  • soit parce que de façon inconsciente, tout auteur est imprégné de ceux qui l'ont précédé ;
  • soit parce que, de façon volontaire, les auteurs cherchent à rendre hommage à leurs prédécesseurs, ou au contraire à les tourner en dérision.
Dans tous les cas, la création est une inscription dans une lignée d'œuvres. Cette position est celle de la Renaissance et du xviie siècle ; l'humanisme, qui redécouvre les textes de l'Antiquité, puis le classicisme, ne conçoivent pas l'écriture autrement que comme l'imitation des Anciens. La valeur d'une œuvre ne réside pas, alors, dans le fait d'être totalement inédite ; elle réside dans sa capacité à redonner vie à l'œuvre ancienne, et à l'enrichir par un style propre.
Un échec ?
Cependant, on peut également considérer que l'emprunt n'est pas loin du plagiat, c'est-à-dire du « pillage » d'œuvres, et de la répétition, c'est-à-dire du ressassement sans apport nouveau. De plus, le fait de penser, comme le faisaient les Classiques, que l'imitation est la seule voie possible, comporte des risques — en particulier celui de briser un élan créateur original. Les modèles peuvent alors devenir les gardiens d'une prison littéraire.
Au xixe siècle, les Romantiques voient la réécriture comme un carcan ; pour eux, les modèles jusque-là admis sont des prescripteurs de normes, facteurs de sclérose.
Une source de création
Mais, tout en respectant le désir de nouveauté et en acceptant une ouverture, il faut admettre que celui qui écrit ne peut faire autrement que de puiser dans un fonds (que ce soit au niveau des mots, du lexique, ou des thèmes). La réécriture est créative, dynamique, lorsqu'elle articule l'ancien et l'inédit : il faut pour cela que l'auteur comprenne et écoute la source qu'il a choisie, mais sans la recopier servilement.
Un angle novateur est nécessaire pour « dépoussiérer » le modèle, de même que le modèle est nécessaire pour donner vie au successeur. C'est le sens de la formule de Paul Valéry : « Le lion est fait de mouton assimilé ».
D'autre part, chaque œuvre d'art est multiple, riche d'interprétations différentes. Les réécrire, c'est finalement leur redonner sa richesse, en accentuant un aspect jusque-là peut-être négligé ou minimisé.
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